L'approche de la glace (extrait de mon expédition rafraîchissante)

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Message par Corsaire le Sam 24 Nov 2012 - 11:55

L’approche de la calotte le laissait présager. Il ne devait plus rien y avoir, là-bas, tant toute chose allait en se raréfiant. Chaque kilomètre était plus vide que le précédent, plus froid. Plus d’animaux ni dans l’eau ni dans l’air, seulement quelques plantes aux allures primitives au bord de lacs de silice, et quelques rares insectes semi-aquatiques tout droit sortis du préambule à l'évolution des espèces. A mi-chemin déjà, la préhistoire. Comme remontant le temps, nous étions les seuls fous fébriles à l’idée d’aller en une direction opposée à celle de la vie.

Bientôt plus rien enfin que la roche, puis la boue, et ce vent lancinant qui, plus nous progressons, amplifie ses injonctions de faire demi-tour. Et finalement une frontière évidente et impalpable à la fois : les premières glaces apparaissent là, sous nos pieds, mêlées à la roche et dissimulées par un mascara terreux qui s’écoule comme d’une longue tristesse. D’abord une glace noirâtre, fusionnant sans cesse avec la terre plus chaude. Et au-delà enfin, la glace, pure, infinie. Des dunes, des sillons, des vallons, imitant les vagues, à perte de vue. La mer immobile. Et cet horizon-là semble infiniment proche, accessible, il n’y a qu’un bond à faire pour franchir la limite... Les oiseaux pourtant ne vont pas au-delà.

Quelques jours de marche pour s’enfoncer un peu dans le blanc, impatients. Et déjà nous sommes au bout du monde, à la fin de la terre. Nous touchons du doigt la fin des temps, ou peut être leur début. Le lien entre les cycles. Ce grand néant nous appelle mais la progression se fait d’une lenteur aux semblants d’éternité. Comme un navire perdu dans une brume sournoise et tenace, la sensation d’avancer se disloque et s’évapore après chaque pas, comme si nous étions restés immobiles tout le jour. Il n’y a bientôt plus aucun repère et chaque estimation de distance est remise en cause, allongée, étirée, sans cesse plus importante qu’escompté.

Dans cette terra-incognita perpétuelle il n’y a plus rien à quoi se raccrocher. Plus de distances ni de durée, plus de nuits ni donc de jours, plus de fatigue sinon des épuisements silencieux. Il n’y a bientôt plus non plus d’odeurs, de bruits ou de couleurs, hormis les nôtres. Tout est nuance de blanc. Et comme si la nature voulait offrir ce jour-là un paroxysme, il fait beau, parfaitement beau, fixement beau, mais de ce soleil rasant et froid, si bien qu’aux cieux pâles répondent des blancheurs ondulées, et que le ciel et le sol se dévorent entre eux jusqu’à faire disparaître l’horizon.

Heureusement, dans notre dos, à sept jours de notre piédestal de glace, un bout de terre est encore visible, presque palpable. Nous donnant la très fourbe sensation que l’on pourrait le rejoindre pour y passer la nuit. Ce bout de terre est posé là, ultime asymétrie, dernière prise à laquelle se raccrocher, du bout des yeux, en cet espace qui tient à nous engloutir. La dernière vision du noyé avant qu'il ne s'abandonne à l'abysse.

Planter la tente relève de la gageure. Même recouverts, les piquets font inexorablement fondre la glace autour d’eux par effets de pression et d’albédo conjugués, et chaque trois heures la toile s’effondre. Tout objet posé, s’il ne glisse pas d’abord plus loin, perce la glace en silence et s’y enfonce à jamais, happé. Il coule... Ainsi sombrons-nous en permanence dans cet océan pourtant immobile, apparemment vitrifié. Rien ne peut jamais réchauffer la glace et tout ce que l’on touche se vaporise alors et s’évanouit. Il s’agit là d’un monde où le global est éternel mais où le détail doit se faire éphémère... Le travail de perpétuation du néant. Il n’y a, de toutes manières, plus de temps, plus de cycles, plus de vivant, plus de logique. Le soleil est tout autour et le ciel fait toute la terre.

Dormir n’est guère plus une sinécure : sans même évoquer le jour perpétuel, et moins encore pour moi dont le matelas gonflable s’est percé à un moment quelconque de l’aventure. Le sol est éternellement dur comme la pierre et froid comme la mort, et rien ne parvient à vraiment l’isoler. Un côté du corps, tropical, sue sous le duvet, tandis que l’autre est absolument glacé et paralysé, provoquant régulièrement l’éveil, amer et douloureux. A intervalles réguliers c’est le visage qui, à l’air libre, prend froid après quelques minutes, puis étouffe ensuite une fois sous le duvet. Pas de demi-mesure. En sus de cela quelques difficultés géométriques s’additionnent aux contraintes thermiques. Malgré les tentatives d’égalisation de la glace avant l’installation de la tente celle-ci possède toujours une pente, même infime, et, le poids et la chaleur des corps aidant, la surface se lisse inexorablement par fonte superficielle, ainsi finalement finissons-nous par glisser malgré la toile, nous et nos affaires, vers ce qui devient le bas de la tente, accentuant l’inconfort et accélérant le déracinement de la piètre demeure.

Nous naviguons seulement avec quelques chiffres : on ne dresse pas de carte d’une onde en perpétuelle évolution. Le GPS sait y faire pour extraire le peu de palpable encore en suspension et nous indique, assez vaguement, une direction à suivre plutôt qu’une autre, pourtant semblable, mais nous restons dépourvus des sensations de progression, convaincus d’immobilité. Innocents, nous sommes infiniment soumis à ses précieuses indications car nos sensations et nos instincts eux-mêmes nous ont trahis au passage de la frontière.

Sur les premiers kilomètres des papillons viennent encore se perdre et s’effacer du monde, désorientés et épuisés, ils se collent bientôt à la glace qui fond sous eux pour les faire disparaître à jamais. Présence plus éphémère encore qu’à l’ordinaire... Il ne doit rester que des spectres, c’est la règle. Ces lieux sont des limbes dans leur entier et nous sommes ces deux âmes perdues qui les hantons. Plus nous progressons et plus nous rencontrons de moulins, ces orifices béants où l’eau se déverse jusque dans les profondeurs de la glace. Chaque fois nous sommes surpris au dernier moment. On cherche à nous digérer, nous qui refusons d’être éphémères. Et chaque fois ces gueules béantes laissent échapper un grognement caverneux de nous avoir manqué. Ce ne sera pas pour cette fois. Mais le néant a l’éternité devant lui…

Plus de sensation de vivant, tout est absolument sans couleur, sans odeur et sans chaleur, sans durée, sans vie, sans existence, et le silence y frôle une perfection inatteignable. Il n’y a plus que lumière, pure. Aveuglante. Elle brûle les yeux et la peau si nous n’y prenons pas garde. Et de ce néant une dernière chose sait encore émerger : c’est l’angoisse, comblant le vide, aussi vertigineux qu’elle. Les angoisses et les vertiges sont les enfants malins des absolus, des paroxysmes. Des infinis ou des infimes.


On peut penser peut être que ces mirages sans âme sauraient désespérer jusqu’à l’esprit artistique. Mais il n’en est, au fond, pas tout à fait ainsi. Il suffit de seulement laisser couler quelques portions de temps sans trop s’éprendre du besoin insensé de progresser, de fuir, vécu comme impérieux. Saisir de petites parcelles d’éternel, se laisser guider par les éphémères, faire montre de patience et d’attention. Et voici que les fluctuations de cet univers deviennent visibles, subrepticement. Une lumière bleue émane du sol de la tente, discrètement diffusée dans toute la glace. Des kilomètres-cube de lumière solide. Et sur la surface le monde entier scintille jusqu’à l’éblouissement. De formes purement aléatoires émanent quelques trésors : là, un filet d’eau du bleu le plus pur qu’il soit absolument possible de rencontrer sur Terre serpente en ravines, trace des arabesques, laisse apparaître en clapotant quelques gravures mouvantes. Sans cesse et de concert avec un vent constant se dessine, s’efface et se redessine un paysage en ébauche, comme purement théorique, prototype, fait de vallées, de collines d’une taille respectable, de fissures, de falaises infranchissables, et dont il manquerait encore la couleur. Comme si Dieu avait choisi ce lieu pour ses esquisses.

Il y a encore du rêve, du palpable pour un peu d’esprit patient, même s’il ne s’accorde plus qu’avec l’imaginaire. Cependant il n’y a pas de vie ni de conditions pour rendre la vie autrement qu’éphémère.Et après quelques kilomètres supplémentaires il n’y a bientôt plus de paysages non plus mais une platitude, finalement supérieure à celle du ciel, jaloux d’un polissage d’une telle qualité dont le vent fut aussi l’artisan. Paradis blanc ou néant infernal, ces lieux sont plutôt pour les spectres que pour les vivants. Ils sont comme une fin à tout, et si on l’a choisie, ils peuvent nous mener à la nôtre, après une ultime évasion onirique. Un marchepied pour les âmes en perdition.

Puis dès que possible nous regagnons la terre. La petite tâche sombre dans le coin du disque blanc est presque la seule chose qui peut accrocher le regard, et c’est notre seul but. Elle se rapproche lentement, en collaboration avec les points précédemment inscrits dans le GPS, au fil des jours, les distances toujours sans cesse sous-estimées. Nous nous perdons parfois parmi les monticules et les éboulis, entre des murs de glace, marchant jusqu’à treize heures d’affilé avec nos sacs trop lourds afin de retrouver un point de coordonnées. Mais l’éternité lumineuse efface les fatigues et ne laisse transparaître que la douleur.

Enfin la terre, meuble, grouillante malgré l’extrême rareté objective de la vie. Chaude, sinon chaleureuse. Rassurante. Vivante. Nous avons comme mis fin à une suspension de plusieurs jours, extirpés du brouillard. Nous passons plusieurs jours au même endroit simplement pour le repos et pour avoir la sensation de vivre, d’exister. D’exister parce que le monde existe autour. Cette sensation fait non seulement son retour mais s’exprime plus forte encore qu’auparavant.

(Expédition au Groenland, passage sur la calotte)


Dernière édition par Corsaire le Lun 21 Mar 2016 - 18:55, édité 1 fois
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Message par Corsaire le Mer 16 Mar 2016 - 11:46

L'approche de la glace (extrait de mon expédition rafraîchissante) Gcvl
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Message par Invité le Mer 16 Mar 2016 - 12:29

tongue cat

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Message par Corsaire le Lun 21 Mar 2016 - 20:08

Natatypique a écrit:tongue cat

Merci pour ton commentaire Natatypique. What a Face
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Message par Invité le Lun 21 Mar 2016 - 20:16

Corsaire a écrit:
Natatypique a écrit:tongue cat

Merci pour ton commentaire Natatypique. What a Face


Merci pour tes écrits ici sur ce fil et ailleurs tongue cat (du coup j'ai pu partir un peu en vacances quand même Wink)





Tu le savais qu'il y avait des gens givrés ?.... Shocked Razz

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