Anglemort, 40 ans post-mortem.

+5
isadora
RonaldMcDonald
SaraharaS
Loulouminette
Anglemort
9 participants

Aller en bas

Anglemort, 40 ans post-mortem. Empty Anglemort, 40 ans post-mortem.

Message par Anglemort Mer 13 Oct 2021 - 18:09

J'ai bien aimé la présentation de Triangle. J'ai pensé "ce doit être bien de l'avoir pour amie". Comme un triangle mort je vois pas bien ce que ce pourrait être, alors .... Anglemort. J'ai appris à être négligent sans l'être tout à fait.
Anglemort, 40 ans post-mortem.
Un enfant surdoué non détecté. Bien tardivement et deux fois à 10 ans d'intervalle, on m'a dit ce que je savais depuis des lustres sans pouvoir l'énoncer. Si je consultais -au moment critique où l'angoisse sans nom, le désespoir, compagnons d'habitude, chiens fidèles accrochés à mes basques, viraient à la panique- c'était pour qu'on m'explique comment ne plus m'engager à fonds perdus, comment ne pas être efficace et perdant à la fin, comment donner le meilleur de moi-même sans finir chaque fois pantelant et hagard. Et vite! Parce que ça faisait trop longtemps. Et parce que ça faisait trop longtemps, la confiance effritée, que jamais une main sûre et ferme sur la mienne à six doigts, j'avais pris le mauvais pli; alors deux fois j'ai laissé tomber. Quand à 16 ans déjà l'intime et aberrante conviction qu'il est trop tard, trop tard c'est tout, imagine à 50. Sans parler de l'argent qui manquait, comme toujours, de n'être jamais un paramètre déterminant.

Cette institutrice de la petite école de montagne qui m’avait sauvé de la maternelle au bout d’un mois insupportable, en me prenant dans sa classe -une classe multi-niveaux !-, à elle je lui aurais fait confiance ; son regard attentif et bienveillant, ce sourire de Joconde qui m’apparaît encore, ça valait mieux que tous les tests et thérapies du monde. Des tests et thérapies ça fait l’économie. Un mois encore et j’étais le premier de la classe comme toujours après. J’y avais gagné un pistolet à bouchons de la part de mon père. Personne ici n’a pu connaître. Sur la boîte il était dessiné un enfant qui repoussait avec l’instrument un aigle menaçant une fillette allongée. Imagine si la vie était belle.
La maîtresse, elle, elle m’avait fait remettre, en récompense, un livre de contes par la main de la fillette au bec de lièvre. Elle avait bien vu que je m’y intéressais à la fillette au bec de lièvre que les autres moquaient! Les tests, les thérapies, la maîtresse d’école et son sourire de Joconde.
C’était avant que les ennuis commencent !

Quand tu vas au collège tous les jours à reculons parce que tu vas étouffer du matin jusqu'au soir, sans pouvoir avaler la bouffe dans le tintamarre du réfectoire le midi, quand on te gave de charbon parce qu'on n'explique pas ces maux de ventre qui te tenaillent et que, parce que, malgré tout, tu te débrouilles pour pondre, sans jouer le jeu, des bonnes notes, parce qu'il y a toujours un prof que bizarrement tu épates, parce que tu peux resservir toute la collection de bouquins sur la mythologie grecque que tu as avalée sans qu'on te le demande, ou les spécificités des flottes aériennes des puissances engagées dans la seconde guerre mondiale, toute la famille se cotise pour t'offrir au Noël de tes 11 ans un cartable en cuir hors de prix, ton seul et unique cadeau, alors que frères et cousins reçoivent ballon de rugby, tir au pigeon, circuits électriques et jeux divers, ... alors le décalage tu as vite fait de le ressentir, sans que ce soit vraiment une révélation. Tu prends conscience que c'est mal barré. Que, même là, il va falloir donner le change quand tu prends l’air ravi parce qu’ils se sont saignés. C’est plus du tout l’histoire du pistolet à bouchons du héros.
Tu comprends vite aussi, parce que tu comprends vite, que tout seul on ne va nulle part. Vite vite. Tu aimes courir vite; alors tu te mets à courir vite, seul, vers nulle part.
Le bac qui ouvre la porte de la cellule; avec mention TB comme absurde auréole. Une ébauche de cursus universitaire non choisi, parce que "la recherche, du pinacle où je siège je vous le dis, ce serait dommage pour un jeune homme doté de telles capacités", et, parce que "seul à Paris à 16 ans c'est trop jeune", alors pas non plus cette institution qui t'accepte directement sur dossier. Selon le chêne sous lequel on pousse ....
On peut trouver partout matière à s'intéresser, alors on trouve ; mais tout de même ces notes effarantes pour si peu de travail et d'assiduité. On finit par n'aller à la fac que pour voir les copains. Je vous passe la suite; la suite je pense que tous ici vous la devinez.

En fait je ne suis pas vraiment mort au début des années 80 comme indiqué plus haut. A vrai dire, à cette époque, j'ai plutôt fini de m'enterrer à petits coups de pelle en regardant ailleurs. Pour être honnête je peux pas vraiment dire que je ne savais pas ce que je faisais. La première fois que j'ai poussé la lame je l'ai fait consciemment. J'ai dit à mon pote "file moi une clope"; il se cramait aux Gitanes sans filtre. Avant ça j'étais capable de faire écraser son paquet par la fille avec qui je fricotais. Je vous parle d'un temps où les étudiantes en Lettres tiraient sur leur Gauloise comme elles auraient montré leurs seins sur l'autel de Notre-Dame. C'est dire si j'étais convaincu pour être convaincant. L'instant était venu de planter les banderilles dans cette masse d'énergie enthousiaste et de facultés avérées qui était condamnée à ne jamais servir.

Le chemin vers la tombe il m'a pris quelques années et le cortège était plutôt festif. Funérailles à la Nouvelle-Orléans. Une agonie pleine de vie. Un petit côté oxymore. Les oxymores j'aime bien; souvent je trouve à y fourrer du sens commun avec la perception que j'ai. Les métaphores aussi, dois-je le souligner?
En guise de linceul je nous avais enveloppés, mon monde et moi, dans une sorte de bulle à perméabilité sélective. Une bulle dont j'avais chassé projets, avenir, toutes ces choses qui servent à édifier. Je savais d'expérience la puissance que le hasard avait logé en moi et je m'en suis servi pour voler, à droite à gauche, des instants où la vie qui était faite pour moi me traversait comme la foudre, comme le courant quand les doigts dans la prise. Je peux dire que, dès lors, j'ai vécu; à me saturer les neurones, les nerfs, les muscles et tout un tas d'organes; sans l'aide de substances, jamais, et au milieu des autres, et tout près de certain(e)s. Sans souci d'économie. Souvent dans la gaîté ; j’allais dire joie, mais non, dans la gaîté. Cette absence d'espoir quelque part ça libère. Comme je savais bien qu'une bulle c'est labile, que ça finit toujours par une larme au sol, je me racontais qu'à force de tirer comme un forcené sur la corde qui pendait dans le vide j'épuiserais mon corps, qu'à 30 ans (30 ans précisément!) une langue de feu viendrait me consumer définitivement. Prendre le contre-pied de la cohorte qui semblait connaître le pourquoi-du-comment qui m'était étranger, ça ne pouvait avoir qu'un temps.
Ce n'est pas ce qui s'est passé.
Mon corps il a tenu au-delà de l'entendement puisqu'il tient encore. Il semble que la médecine ait quelques progrès à faire, ou que, de la médecine, il convienne de faire évoluer l'usage. Le trou de la Sécu, moi je n'y suis pour rien.
Ce n'est pas ce qui s'est passé; mais ça s'est passé à 30 ans. La fin de la dévorante et grisante galopade qui m'avait permis de fuir le Désert des Tartares. Il est resté gravé ce moment précis où j'ai été envahi par l'intuition que ma vie basculait. Aujourd'hui, dans le miroir, je vois le Cri de Munch.

Je pense que, comme d’autres, c'est en déambulant en quête d'un écho qui signale que non, on est pas suspendu dans un vide sidéral, je me retrouve ici.

S'agit pas de s'apitoyer ni de faire pleurer Margot. Margot d'ailleurs, en passant, au bout du bout, un être à qui se consacrer, pour qu’il oublie ce que c’est que pleurer, c'est la seule chose qui finisse par compter. Des enfants comme ceux que nous avons été, il devait s'en trouver parmi ceux qui se sont faits raccourcir à la machette entre Hutu et Tutsi. Moi je m'estime en comparaison, malgré tout, bien servi. Et puis un petit grain de sable dans cette dune énorme qui s'amoncelle depuis l'origine des temps ...!
En jachère encore à un âge canonique je sais que ce qui a manqué: un être qui se voue, ou juste qui se dévoue, à certains moments fatidiques. Mais ça, mon pauvre ami, il y en a beaucoup d'autres à qui ça a manqué! et beaucoup de moins bien lotis. Ce n’est pas ce qui manque sous les porches la nuit ou sur les bancs d’abribus. C'est peut-être la seule chose que je puisse porter à mon actif: me vouer je l'ai fait, quand l'occasion s'est présentée. Se vouer on sait faire nous autres, au-delà de la norme. Je l'ai fait maintes fois, en y laissant des plumes mais avec succès, grâce à ces facultés singulières dont le sort m'a doté. Le petit caillou il a tenu sa place au milieu du courant, pour qu'un être égaré prenne appui pour bondir sur la rive opposée. C'est pas rien! A l'heure ou sonnera le glas, laisser en héritage une vie meilleure à quelques autres qui nous ont oubliés, même si on peut les compter sur les doigts d'une main, .… Certain que la maîtresse d’école, son regard attentif et bienveillant, concerné, son sourire de Joconde, elle opinerait.


Anglemort

Messages : 2
Date d'inscription : 13/10/2021

Revenir en haut Aller en bas

Anglemort, 40 ans post-mortem. Empty Re: Anglemort, 40 ans post-mortem.

Message par Loulouminette Mer 13 Oct 2021 - 18:17

Bienvenue parmi nous, Anglemort ! J'aime beaucoup ce que tu as écrit, je trouve ton texte très plaisant à lire, dans son contenu comme dans sa musicalité !
Je me retrouve dans ton propos sur cette maîtresse d'école, ces figures tutélaires de l'école (au sens large, ou collège, lycée, etc.) qui demeurent, et auxquelles on peut faire appel mentalement : seraient-elles d'accord avec ce que je fais là ? seraient-elles fières de moi ? par mon geste, éclairerais-je leur visage ? Ces figures sont peut-être parmi les moins réelles, elles tiennent pourtant une place considérable dans mes pensées et attitudes. Est-ce aussi ton cas ?

Loulouminette

Messages : 70
Date d'inscription : 04/05/2021
Age : 17
Localisation : Entre les mots que je lis et les mots que j'écris

Revenir en haut Aller en bas

Anglemort, 40 ans post-mortem. Empty Re: Anglemort, 40 ans post-mortem.

Message par SaraharaS Jeu 14 Oct 2021 - 11:52

Bonjour et bienvenue zici Anglemort.

Ton texte de présentation est effectivement très beau, et bien écrit. Et un bel hommage à cette maîtresse d'école...

Au plaisir de te relire.
SaraharaS
SaraharaS

Messages : 2079
Date d'inscription : 05/03/2021

Revenir en haut Aller en bas

Anglemort, 40 ans post-mortem. Empty Re: Anglemort, 40 ans post-mortem.

Message par RonaldMcDonald Jeu 14 Oct 2021 - 12:00

Bonjour et bienvenue. Un texte fort qui m'a cloué, moi aussi.
RonaldMcDonald
RonaldMcDonald

Messages : 3871
Date d'inscription : 15/01/2019
Age : 45
Localisation : loin de chez moi, dans un petit coin de paradis

Revenir en haut Aller en bas

Anglemort, 40 ans post-mortem. Empty Re: Anglemort, 40 ans post-mortem.

Message par isadora Jeu 14 Oct 2021 - 12:15

Avant ça j'étais capable de faire écraser son paquet par la fille avec qui je fricotais.

Wink
isadora
isadora

Messages : 2580
Date d'inscription : 04/09/2011
Localisation : Lyon

Revenir en haut Aller en bas

Anglemort, 40 ans post-mortem. Empty Re: Anglemort, 40 ans post-mortem.

Message par scorames Jeu 14 Oct 2021 - 12:46

bravo à vous Wink

vue la consistance qualitative de l'exposé je dis bienvenue cher vous !.
scorames
scorames

Messages : 189
Date d'inscription : 22/12/2019

Revenir en haut Aller en bas

Anglemort, 40 ans post-mortem. Empty Re: Anglemort, 40 ans post-mortem.

Message par Triangle Jeu 14 Oct 2021 - 22:51

Eh bien, sacré texte !

J'avais hésité à tout lire pour que cette présentation reste dans mon angle mort... Mais la curiosité l'aura emporté sur le jeu de mot vaseux.
Bienvenue à toi et au plaisir d'échanger !
Triangle
Triangle

Messages : 3
Date d'inscription : 10/10/2021

Revenir en haut Aller en bas

Anglemort, 40 ans post-mortem. Empty Re: Anglemort, 40 ans post-mortem.

Message par Anglemort Hier à 19:58

En premier lieu merci pour votre accueil. Ça fait chaud.  Ça m’aurait convenu, aussi, de rester ignoré, au fond, sous le radar. Mais c’est tout de même mieux ainsi.
En fait j’ai découvert ce site tout récemment et, dès la première visite, à la course, en plongeant la batée au hasard, j’ai levé des pépites. Un filon ! Un filon ? Un filon. (avec intonations ça passe)
Et en plus une eau claire aux ruisseaux empruntés.
Du coup je ne me suis pas senti de revenir jouer en douce à l’orpailleur, comme un filou.
Au bout du fil il y avait Triangle, alors j’ai enchaîné.  Ça le fait un triangle pour le mousqueton.
Merci à toi Triangle le maillon, en passant, pour le petit mot qui confirme la première impression.
Pour la présentation j’ai laissé le moulin mouliner, par derrière, et le tamis tamiser des bouts de phrases éparpillés dans le bloc-notes, pendant que je sacrifiais à des obligations qui me bouffent le temps. Le truc c’est que, quand je me suis pointé pour emballer et livrer ma nécrologie, j’ai pas pris le temps de peser ! Je m’excuse pour la logorrhée. Le mec qui s’invite et qui prend toute la place sur le canapé. Je vous prie de croire que pourtant c’est pas du tout mon genre les cuisses en accent circonflexe dans le métro bondé. J’aurais mordu le doigt qui avait cliqué ! Sincèrement, sans être pusillanime (une envie de le caser « pusillanime » ; je trouve que c’est joli ; j’aime bien dans la bouche), je ne suis pas porté à imposer ma présence en société.
Là je me suis laissé aller en couchant les mots de la tête ; parce que ceux de la bouche ils font plus court ; c’est plutôt « hmm, ahbon, bienbien, çavaçava ». À force de lancer des balles out qui ne reviennent pas, on finit par jouer petit bras. Mon travers c’est que je préfère tresser des guirlandes un peu débraillées avec du langage de petit personnel (ancillaire c’est plus court mais ça se la pète un peu) que nouer des mots rigoureux, bien dégagés autour des oreilles, pour faire des phrases encravatées façon exposé Sciences Po. Il me semble qu’au réel ça lui laisse de l’aisance aux entournures ; sinon j’ai l’impression de lui enfiler un costume étriqué.
Je me suis laissé aller et je recommence ! Tant de temps aussi sans écrire autre chose que des veuillez trouver ci-joint en vous souhaitant bien à vous. On peut comprendre que ça se bouscule au portillon. J’espère, malgré cette tendance, vous avoir donné une image claire du profil du zèbre. Honnête il l’est. Plus honnête je crois ne pas pouvoir faire. Honnête c’est ce que je voulais. C’est bien le moins envers des gens de bonne compagnie.
Le temps presse ! Merci encore. J’espère pouvoir revenir très vite explorer et peut-être apporter; et répondre à ta question Loulouminette. Savoir aussi pourquoi Isadora  relève cette phrase. Qui sait ? un débat ?

Anglemort

Messages : 2
Date d'inscription : 13/10/2021

Revenir en haut Aller en bas

Anglemort, 40 ans post-mortem. Empty Re: Anglemort, 40 ans post-mortem.

Message par Chunasse Hier à 20:04

Je crois que j'aurais pas envie de jouer contre toi au scrabble.
Par contre, te lire, moui, je crois que ça me plairait bien.

Si tu prends (et on dirait bien) plaisir à laisser voler ta plume par ici, ça serait chouette pour certains dont je fais partie ^^

Chunasse

Messages : 21080
Date d'inscription : 31/12/2014
Age : 40
Localisation : Landes

Revenir en haut Aller en bas

Anglemort, 40 ans post-mortem. Empty Re: Anglemort, 40 ans post-mortem.

Message par Opossum Hier à 20:19

Bienvenue à toi, orpailleur. ^^

Il est heureux que tu aies trouvé ce lieu. Et comme certaines pierres, ici aussi parfois, des appuis se forment dans les flots des vies.
Opossum
Opossum

Messages : 2494
Date d'inscription : 04/08/2019
Localisation : Belgique

Revenir en haut Aller en bas

Revenir en haut


 
Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum