Jean-Joseph Rabearivelo

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Message par Palika le Jeu 26 Déc 2019 - 11:43

Mon poète favori est un Malgache : Jean-Joseph Rabearivelo (1903-1937). Casimir-Joseph Rabe, comme il se nommait dans son enfance, était originaire de Tananarive et issu d’une famille noble, mais fort appauvrie par la colonisation et l’abolition de l’esclavage. Fils illégitime, il fut élevé par sa mère et par son oncle maternel, quitta l’école à l’âge de 13 ans, et fut successivement interprète, dessinateur de dentelles, aide-bibliothécaire et finalement correcteur d’imprimerie – métier mal payé, mais qui s’accordait avec son goût pour la lecture. Influencé par la rencontre de Pierre Camo, magistrat et poète français qui vécut longtemps à Madagascar, il commença à écrire vers l’âge de 18 ans, d’abord en français, et par la suite également en malgache. Rabearivelo sera toujours partagé entre son admiration pour la culture française et sa nostalgie du monde précolonial. Dépressif, toujours endetté, il noyait sa tristesse dans l’opium et d’innombrables aventures féminines – et parfois masculines – que son épouse semble avoir toléré avec une patience rare. Il était par ailleurs un anticommuniste radical et un monarchiste convaincu, sympathisant fervent quoique peu orthodoxe de l’Action Française. Il se suicida à l’âge de 34 ans, laissant une œuvre considérable et alors en bonne partie inédite. Ses œuvres complètes (en réalité pas tout à fait…) ont été récemment publiées en 2 volumes aux éditions du CNRS - le volume 2, qui comprend son œuvre poétique, est le plus intéressant.

Outre mon attirance particulière pour Madagascar, bien des choses me parlent chez lui. Voici quelques-uns de ses poèmes parmi ceux que j’apprécie le plus.


A une libellule

Tu traînes sur mon front, dans le beau crépuscule,
le poids mince et léger de tes ailes d’or ;
tu plantes dans mes yeux ton œil qui rêve et dort,
Et partage à mon cœur son rêve, libellule.

Ensemble, nous fixons cet astré évanoui
qui vogue dans l’azur obscurci, noir et pâle ;
mais il est en ton corps de sinople et d’opale
aux irisations de ton œil ébloui,

mille étincelles d’or d’un bel éclat magique
qui m’enivre en secret de sa splendeur féerique
où se mêlent les feux nombreux du diamant.

En cette libellule au-dessus de mes joues,
vous vous cachez, désirs tristes, mélancoliques,
et toi, soif d’infini qui, dans le rêve, joues,

éblouis et pâmés devant le firmament


Matin

Tu nous viens, ô Matin, des murs clos de la nuit
et, comme un fruit tombé d’un bel arbre abattu,
ta pulpe de lumière offerte à mon ennui
m’enivre d’un parfum de quel verger perdu !

Que d’âmes, cependant, n’ont plus la notion
du clair enchantement enclos en ta beauté :
tes charmes sont subis sans nulle émotion
parmi les frissons d’or de ta vive clarté !

Et ta naissance rose au cœur vert des forêts
d’où se lèvent des vents vivifiants et frais
chargés de tout le miel des gerbes élancées,

ta naissance de dieu sans temple dans les cœurs
qu’ont pervertis le temps et ses lentes rigueurs
est par les vains appels des coqs seuls annoncée.


Valiha

Unissons nos douleurs, homme las de la vie
dont la pensée est par quelque amour désolée !
Mon sombre son dira mon âme inassouvie
du fond des sylves exilée !

Je fus jadis, je fus, au cœur de vos forêts,
le beau fût d’émeraude ou d’ambre d’un bambou ;
de maint couple d’oiseaux roses, bleus et pourprés,
j’entendais le tumulte fou.

Mais un guerrier obscur, pour enchanter sa peine,
brisa ma destinée : à la cour d’une Reine,
le cœur frustré de tous ses biens,

et les flancs fanés ceints de bribes de lianes,
on m’a fait regretter les bois et les savanes
où vivent leur destin les miens


Lilas

Ce n’est pas seulement l’annonce printanière
en cette terre où l’arbre a toujours sa verdure
et dédie à l’amour fleuri de la lumière
sa cime qui résiste à la grande froidure,

ni l’union au bleu rose des crépuscules
du mauve parfumé qui jaillit de ta sève
que m’apportent, ce soir, tes primes panicules,
ô lilas où la nuit fait retentir son rêve !

Plus encor, la saison ranime en ma mémoire
les plaisirs que j’avais sous ta frondaison noire
à deviser avec mes amis en-allés !

Et suscitée, hélas ! par ta seule venue,
ma jeunesse surgit, découronnée et nue,
de ton ombre où j’entends quels appels désolés !


Elégie

Que sont-ils devenus ces chants d’enfants au soir
qui faisaient autrefois mes plus chères délices ?
Et la terrasse même où je venais m’asseoir
parmi les filles d’ombre aux naïfs artifices ?

Et les nobles vieillards qui nous y racontaient
leurs beaux exploits, tandis que, perçant la nuit dense,
le lamento poignant de leurs femmes montait,
dominant la ferveur du chant et de la danse ?

Une morne tristesse, avec un calme lent,
pèse aujourd’hui sur moi que mord la Nostalgie.
Et seul, ô Croix-du-Sud, ton regard consolant,
ce soir, où, dans mon coeur, pleure cette élégie,

- lui qui vit tant de morts en sa pérennité ! –
est pour moi le miroir où je puisse revivre
un peu des jours heureux d’un passé rejeté
et dont l’ombre nous fuit, impossible à poursuivre !


Mais mon recueil préféré reste les Chants pour Abéone, qui s’achèvent sur ce passage grandiose :

Pourtant, le jour approche où je vous quitterai,
ô mon enfance, ô ma jeunesse, ô mon amour ;
je vivrai sous le signe aride du Regret
et je cueillerai chaque jour
quelque grappe chargée et lourde d’amertume,
de souvenirs, d’ennui et de mélancolie ;
je ne respirerai qu’un parfum de bitume
et des mers toute la folie !
Exil ! et toi son ombre inéluctable, Oubli,
vous me recouvrirez sous vos débris obscurs
comme l’automne au front orgueilleux aboli
sous les dartres d’un sombre azur !
Je crierai de frayeur afin qu’on me délivre
ainsi qu’un taureau pris dans un buisson de ronces ;
en vain ! Je ne serai que de mes douleurs ivres :
ma perte sera vos réponses !
Tout parle de naufrage et tout parle de mort,
le signe rouge marque et couvre l’horizon…
Où me mènerez-vous, mains brutales du Sort,
et sur quel paisible gazon
ou sur quelle herbe amère à la fleur vénéneuse
m’étendrez-vous un jour à la fin du voyage ?
A quel but atteindra ma vie aventureuse :
le fond des mers ou le rivage ?
N’importe ! Embarquez-moi puisqu’il faut m’embarquer !
Jetons un seul regard sur les feux du matin
de qui la gloire vient peut-être me narguer
dans les rigueurs de mon destin !
Demain, c’est la ténèbre épaisse et le mystère ;
demain, c’est au départ le douloureux poëme
que puisse dire une âme attachée à la terre ;
demain… c’est la vie elle-même !

Palika

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Message par Invité le Ven 27 Déc 2019 - 6:57

J'aime aussi beaucoup les poèmes de Rabearivelo. Je suis comme lui, partagée entre mon amour de la langue française et parfois le sentiment (la culpabilité) d'être vraiment colonisée (aliénée).
Comment as-tu découvert ce poète ? Qu'est ce que tu aimes tant chez lui ?

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Message par Palika le Ven 27 Déc 2019 - 13:25

Décidément, cela nous fait beaucoup de choses en commun... J'ai découvert Rabearivelo un peu par hasard, en feuilletant le Dictionnaire des auteurs, et j'ai par la suite eu la chance inespérée de trouver ses oeuvres complètes en librairie. Ce qui me parle beaucoup chez lui: son côté hybride culturel, son côté autodidacte incompris, son hypersensibilité (c'est un des auteurs les plus intenses émotionnellement que je connaisse), et l'impression d'appartenir à un monde disparu. Et puis, il écrit dans un français extraordinaire, qui nous change du langage schtroumpf actuel...
Je me demande tout de même pourquoi il est si peu connu hors de Madagascar. C'est peut être parce qu'il n'a jamais quitté son pays (les auteurs africains de son époque avaient presque tous fait leurs études en Europe) et sans doute aussi pour des raisons politiques.
Ryuzaki L a écrit:Je suis comme lui, partagée entre mon amour de la langue française et parfois le sentiment (la culpabilité) d'être vraiment colonisée (aliénée).
Ah, je crois qu'il ne faut pas te sentir coupable de ton ouverture d'esprit... Very Happy

Palika

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