L'âne et le zèbre

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Message par Benjamin le Ven 9 Déc 2011 - 14:45

Coucou,

voici une nouvelle écrite bien avant que je connaisse la zébritude, il y a trois ou quatre ans. Mais elle prend un autre éclairage, au regard de ce champ sémantique où vient maintenant brouter le quadrupède.



L'âne et le zèbre

Le saviez-vous ? Autrefois, il y a fort longtemps, quand les pères de vos pères n'étaient pas encore nés, les ânes de Provence n'arboraient pas sur leur dos cette croix que vous connaissez peut-être. Quant aux zèbres, ils revêtaient une livrée immaculée, une fourrure plus blanche que celle de l'hermine. Les voir galoper crinières au vent, dans les hautes herbes de la savane, offrait au regard un merveilleux spectacle.

Le monde était bien différent, enchanté par la magie d'un temps libre de tout sable, de toute prison de verre. Les jours n'étaient alors décomptés sur aucun calendrier. Aucune aiguille n'égrenait, en secondes ou en minutes, un sombre compte à rebours qui finissait toujours par éteindre la vie elle-même. À l'époque dont je vous parle, le merveilleux s'invitait dans tous les actes du quotidien, foulait aux pieds les soucis et butinait les pensées.

Un vieil homme à la barbe de neige vivait non loin d'ici, dans un hameau perché sur les flancs d'une haute montagne. Il menait une existence simple et paisible, riche de tout le bonheur qu'un homme puisse accepter d'allumer en son coeur. Une petite bicoque plantée au milieu d'un replat, quelques arpents de terre et un unique pommier. Un arbre magnifique dont les branches, dès les premiers rayons de l'été, commençaient à ployer sous le poids des fruits.

L'ermite s'était lié d'amitié, à force de patience, avec divers animaux venus des quatre coins d'un monde qui n'était encore ni rond ni plat. Parmi eux, vous l'avez certainement deviné, un âne au pelage gris poivre. Il venait souvent le soir tenir compagnie au vieillard. Il annonçait son arrivée avec un joyeux braiement, dressait au ciel ses deux oreilles éclaboussées de suie et venait frotter ses naseaux contre l'épaule de son compagnon.

Un zèbre avait lui aussi progressivement apprivoisé le vieillard. Chapardeur, il avait été banni, il y a fort longtemps, des savanes d'Afrique. Ses frères ne supportaient plus ses plaisanteries ni et ses incessants larcins. Errant de prés en bois, de monts en vaux, il avait échoué ici, loin des siens dans un pays inconnu. Il avait appris, au fil des mois, à apprécier ce vieillard qui lui murmurait des mots doux au creux de l'oreille et flattait son encolure.

Dans ce coin de paradis oublié des hommes, les animaux régnaient en maîtres. Ils venaient s'y reposer, y trouver une source de joie et de réconfort. Devenus en quelques jours d'inséparables amis, l'âne et le zèbre ne se quittaient plus. Ils se roulaient ensemble dans l'herbe fraîche, scintillante de rosée à l'aurore. Ils gambadaient parmi les fleurs, jouaient à se cacher et à se chercher dans les sous-bois. Ils avaient trouvé le bonheur, heureux d'avoir enfin un chez-eux peuplé de jeux et d'amis.

D'une patience d'ange, le vieil homme s'amusait des incessantes facéties du zèbre. Au début, lorsque son compagnon abusait vraiment de sa gentillesse, en broutant par exemple les plates-bandes de son potager, il le réprimandait avec douceur. Il n'avait pas le coeur à punir, il ne savait que pardonner. Cependant, l'ermite avait posé une règle inflexible qui s'appliquait à tous : il était interdit aux animaux d'approcher du pommier et de dévorer un seul de ses fruits.

Quand les animaux lui en demandèrent la raison, il refusa de leur répondre. Il les supplia, au nom de l'amitié et de la confiance qui les unissaient, de respecter cette unique souhait. Tous acquiescèrent par un hochement de tête ou de bec, un braiement ou un pépiement. Le zèbre lui-même, ému par ses paroles, promit lui aussi d'obéir. Il souffla un air tiède sur une main ridée par les ans et obtint en retour une caresse.

Mais voilà qu'un jour le vieillard reçut l'impromptue visite d'un ange. Il arriva en un battement d'ailes, s'approcha et lui murmura à l'oreille quelque secret de grande importance. Précipitamment, l'ermite rassembla dans une besace de lin blanc quelques affaires, accrocha à sa ceinture un trousseau aux clés d'or et s'empara de son bâton. Il fit aux animaux ses dernières recommandations et disparut dans la lumière du soleil couchant.

Le zèbre ne pensa pas, durant quelques jours, aux branches chargées de pommes délicieuses. L'absence du vieillard se prolongeant, il commença à y songer quelquefois avant de s'endormir. Au bout d'une semaine, l'idée occupa de plus en plus souvent ses pensées. Il perdit rapidement goût aux jeux qui lui plaisaient tant. Il restait seul, allongé dans l'herbe, laissait son regard divaguer, s'égarer entre les frondaisons des arbres.

Un soir, n'y tenant plus, il confia à son ami l'objet de son désarroi. Il était déchiré entre la promesse faite au vieil homme et l'envie de plus en plus forte de goûter le fruit défendu. L'âne, en ami fidèle et sincère, voulut le convaincre d'abandonner cette idée. Il avait tout pour être heureux ! Pourquoi un homme si bon, si généreux avec eux, les priverait d'une joie encore plus grande ? S'il a interdit de s'approcher, c'est qu'il doit avoir de bonnes raisons.

Le zèbre argumenta. Loin de chercher auprès de son ami la voie de la sagesse, il avait besoin d'un contradicteur pour affûter sa propre rhétorique, trouver les arguments qui feraient mouche dans sa conscience et le libéreraient de ses dernières réticences. Une seule pomme ne manquera pas à un arbre aussi bien garni ! En outre son délit ne sera jamais connu, le vieillard n'a tout de même pas compté les fruits avant son départ !

Une nuit, tandis que tous dormaient, le zèbre se leva discrètement. Dans le plus grand silence, il se dirigea vers le centre de la prairie. Un vent lugubre soufflait et apportait de la mer de sombres nuages. L'orage approchait, il grondait son mécontentement. La lune, pour ne pas être complice du larcin qui s'annonçait, s'était cachée derrière une crête. Elle offrait involontairement, par sa lâcheté, son soutien au voleur.

Réveillé par les bruits de l'orage, l'âne ouvrit avec peine ses yeux ensommeillés. Son premier réflexe fut de se retourner vers ses compagnons, savoir si les autres dormaient encore. Le zèbre avait disparu ! Il se dressa d'un bond sur ses quatre fers et le chercha fébrilement du regard. Il devina, le temps d'un éclair, la silhouette blanche de son ami qui s'approchait du pommier.

L'âne se lança à sa poursuite en lui criant d'arrêter cette folie. Il espérait de tout son coeur pouvoir le convaincre de ne pas commettre son forfait. Il ne fut malheureusement pas assez rapide. Au moment où, d'un coup d'épaule, il voulut plaquer au sol le zèbre, l'immobiliser le temps de le raisonner, celui-ci croqua à pleines dents une pomme dorée suspendue à une branche basse.

Le ciel se creva tout à coup et déversa, dans un vacarme assourdissant, des trombes d'eau. Les animaux qui dormaient encore coururent se réfugier dans la forêt. L'âne et le zèbre se recroquevillèrent contre le tronc, cherchant sous le pommier un abri sommaire pour se protéger de la pluie. Rapidement, et malgré la relative protection du feuillage, leurs deux fourrures furent détrempées par l'orage.

La tempête dura jusqu'à l'aube. Au petit matin, le soleil fit son apparition sur toile d'azur, entre deux chimères de coton. Les pelages fumants séchèrent rapidement sous l'effet de la chaleur. Les coquelicots, aux pétales froissés par la pluie, laissèrent une douce brise recoiffer leur corolle. De petits ruisseaux s'étaient formés entre les coussins de fleurs, ils miroitaient des couleurs de l'arc-en-ciel.

L'âne et le zèbre s'approchèrent d'une flaque d'eau pour s'y mirer. Ils sursautèrent tous deux, saisis d'étonnement ! Le dos du zèbre, autrefois d'un blanc immaculé, était maintenant sali par de longues bandes noires. Quand à l'âne, il avait hérité d'une grande croix, aux branches longues et fines. Le pauvre zèbre pleura à gros sanglots, versa, comme disent ses frères d'Afrique, des larmes de crocodiles; il regrettait amèrement son ancienne fourrure.

L'un admirant sa nouvelle livrée, l'autre la déplorant, ni l'âne ni le zèbre ne virent approcher le vieillard, de retour après son lointain voyage. Quand ils l'aperçurent enfin, ils se précipitèrent vers lui avec un tel empressement qu'ils manquèrent de le renverser. Ils l'assaillirent de questions. Ils voulaient tout savoir, tout comprendre : l'arbre, l'orage, les nouvelles parures laissées par la pluie.

Quand ils se turent enfin pour reprendre leur souffle, le vieil homme leur répondit de sa voix douce. Tout en flattant leurs naseaux, il révéla à ses deux amis que les pommes ne recelaient aucun pouvoir. Elles étaient même, malgré leur grande beauté, d'une excessive amertume. En leur interdisant d'en manger, il espérait leur apprendre à ne pas se laisser abuser par le mirage de la beauté.

Il souhaitait ainsi les aider à chercher, au plus profond d'eux-mêmes, la source d'une magie nouvelle. Une force insoupçonnée qui puise son énergie dans le regard que l'on porte sur le monde. Le coeur est la seule véritable pierre philosophale. Si nous arrivons à l'écouter, nous apprenons à transmuter le plomb en or. Nous comblons alors notre existence avec des actes merveilleux, nous voyons dans chaque seconde un coffre pouvant accueillir le trésor d'une vie.

Le zèbre avait commis une grave faute. Mais il avait surtout fauté contre lui-même, il s'était torturé en recherchant l'illusion d'un bonheur qu'il portait déjà en son sein Alors, pour le punir, le Bon Dieu avait dessiné sur son dos les barreaux d'une prison qu'il avait lui-même construite. Un temps arrivera où son regard sur le monde deviendra créateur; ce jour-là, il retrouvera son beau pelage blanc.

L'âne fut remercié pour son courage; vous devinez aisément le cadeau qui lui fut fait. Il l'arbore aujourd'hui encore avec une joie humble. Si, lors d'une prochaine escapade, vous venez à croiser un zèbre et un âne, n'oubliez pas la leçon qu'ils viennent tous deux de vous donner . Vous vous rappellerez ainsi que vous êtes vos premiers geôliers, et que tout acte de générosité est toujours récompensé.
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Message par Saphodane le Lun 30 Jan 2012 - 10:00

C'est donc toi qui l'a écrite ? Elle ressemble fortement aux contes régionaux qu'on peut entendre lors des veillées. En tout cas, c'est très beau. Trop emprunt de religion pour moi, mais la morale, religieuse ou pas, est toujours bonne à prendre. Merci pour ce partage !
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