La ferme aux escargots

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Message par Le énième Thomas du site le Dim 21 Juin 2020 - 20:02

Lorsque le professeur se décida à partir aux renseignements, la nuit était tombée. Les lumières de la ferme toute proche se distinguaient à peine dans le brouillard et, malgré son inquiétude, le professeur se félicita de quitter le pays – la Bourgogne - dès le lendemain car il apparaissait que, sitôt la fin du mois d’août, on y vivait dans la pluie et la brume constante, ce qu’il avait ignoré jusqu’alors, ce dont cet après-midi lui donnait la conscience soudaine.
 
 Demeurer ici à l’année, je ne le pourrai certainement pas, songea-t-il avec dégoût, en s’engageant dans le chemin menant à la ferme et, du bout de son pied, tâtant le sol à chaque pas tant la clarté de la lune était faible.
 
 Deux mois durant, lui avaient tenu compagnie des extraits du roman de Flamenca, chef d’œuvre de la littérature occitane sur lequel il avait entamé une thèse il y a dix ans et qu’il n’avait toujours pas achevée à ce jour. L’unique manuscrit, sauvé d’un incendie, conservé à la Bibliothèque municipale de Carcassonne, avait était amputé de ses premières pages, d’une partie du milieu, et de toute la fin, rendant son travail laborieux.
 
 Ayant achevé un paragraphe crucial, du moins pour sa thèse - à l’échelle de l’humanité c’était déjà plus discutable - il s’était finalement décidé à aller toquer chez son voisin, Félix. Un peu plus tôt dans la journée, tandis qu’il travaillait sur sa thèse, Félix avait rendez-vous avec un prêteur. Cet argent – il en ignorait le montant exact – devait servir à couvrir les dettes que l’agriculteur avait contractées pour l’entretien d’une escargotière, un investissement à risques qu’il avait beaucoup regretté par la suite. Un parc avec des barbelés aurait suffi. A 50 ans, cet ancien commercial s’était reconverti dans l’héliciculture, un domaine d’activités précaire, l’élevage d’une espèce de gastéropodes nommée Helix.

 Après avoir enfilé la paire de chaussettes qui séchaient sur le radiateur, l’agrégé de Lettres Modernes avait lacé ses bottes, noué son écharpe, remonté la fermeture éclair de son anorak, et était ressorti dans la nuit.
 
 Parvenu à l’intersection entre le chemin de la ferme et le passage de la route départementale, le professeur s’immobilisa. La traversée était dangereuse, car elle s’effectuait au milieu d’une ligne droite, à la sortie de la commune, juste après le panneau qui rétablissait la limite de vitesse à 80 km par heure.
 
 En ce dernier week-end de vacances scolaires, la présence du brouillard n’avait pas découragé les automobilistes. Les phares transperçaient la brume, dans un mouvement continu, et, en apparence, inarrêtable. A chaque bruit de moteur, et alors que l’effet de surprise s’était dissipé, le professeur sursautait.
 
 Craignant de se faire écraser s’il essayait de traverser ici, il décida de faire le tour. Au carrefour entre la départementale et la nationale, quelques mètres plus loin, un STOP rendait la traversée moins périlleuse. Déjà, de l’endroit où il se trouvait, il était parvenu à le distinguer, contrairement à la ligne blanche, à la lueur des phares.
 
 Alors qu’il touchait au but, observant sur la voie rapide le même ballet lumineux, mais avec une intensité supérieure, un bruit un peu différent des autres attira son attention. Dans un crissement de pneus, une voiture sur sa gauche venait de s’arrêter. L’agrégé s’engagea sur la chaussée, la vitre du conducteur s’abaissa, un amas de fines gouttelettes s’engouffra dans l’habitacle. Une voix au fort accent rural l’interpella : “Sacré brouillard, pas vrai ?”
 
 Déstabilisé, le professeur continua d’avancer, mais une fois qu’il eut posé la pointe de ses bottes sur le trottoir d’en face, il sentit un besoin, inhabituel chez lui, de répondre.
 
 “Vous avez raison dit-il en élevant la voix pour se faire entendre. Le brouillard est particulièrement dense, aujourd’hui.”
 
 Puis, il se tut. Un sourire, narquois plus que de connivence, s’était formé sur le visage du conducteur. Ou peut-être était-ce le fruit de son imagination, stimulée jusque tard dans la nuit par la lecture des extraits du roman de Flamenca, un roman d’aventure narrant la conquête par le chevalier Guillaume de l’épouse d’un seigneur d’une ville dont le nom avait changé plusieurs fois depuis le Moyen-Age. Avant qu’il ait pu en avoir le cœur net, l’automobiliste avait disparu.  
 
 Quelques minutes plus tard, le professeur faillit passer sans la voir devant la grille, hérissée de pointes, qui marquait l’entrée de la Ferme aux escargots.
 
 Tâtant de ses doigts gourds le panneau en acier, il finit par repérer la serrure, et ouvrit, laborieusement, la grille. Félix lui avait remis quelques jours auparavant un double des clés, qu’il avait pris avec lui, avant de ressortir.  
 
 A peine avait-il parcouru quelques mètres, dépassant la voiture qui était garée dans l’allée, qu’une sirène retentit. Il s’immobilisa, se préparant à crier pour avertir Félix de sa présence, et ne pas risquer d’être confondu avec un rôdeur. Les secondes passèrent, mais, malgré le bruit strident, l’agriculteur demeurait invisible.
 
 Etrange, se dit-il. Et, comme l’alarme ne retentissait plus, il en conclut qu’il avait dû avoir une hallucination.
 
 Derrière le potager, devant le bâtiment au toit triangulaire dans lequel vivait Félix, le faisceau de la Lune révélait au milieu du jardin un demi-cylindre d’une trentaine de mètres carré environ. Plusieurs barres de métal soutenaient une bâche, des rangées de planches en bois étaient légèrement inclinés à la verticale, une culture de gastéropodes était entrée en phase d’estivation.
 
 Le professeur eut un mauvais pressentiment. L’agriculteur avait commis une erreur. La bâche était restée entrouverte. Cela ne lui ressemblait pas.
 
 Il s’agenouilla dans la terre meuble, regarda à l’intérieur de la serre, poussa un soupir de soulagement. Sur l’une des planches en bois, au milieu de leurs congénères, deux escargots étaient collés l’un à autre, leurs antennes supérieures remuant faiblement. La saison des pontes, qui débutait mi-avril, avait pourtant pris fin début mai, il y a trois mois, avant son arrivée.  

 Le professeur observa, fasciné, le ballet immobile des gastéropodes, puis referma la bâche. Quelle raison rationnelle pouvait bien justifier l’accouplement tardif des escargots ?

 Une détonation le tira de ses pensées. Il se remit debout, mit sa main en visière, et repéra, au milieu de la brume, l’entrée de la maison. Le professeur se mit à courir, tambourina à la porte, hurla plusieurs fois le prénom de son voisin, tambourina encore, hurla de nouveau, poussa un juron, faillit baisser les bras. Il arrivait trop tard. Le professeur n’avait pas obtenu de prêt. L’inévitable s’était produit.
 
 Au moment où l’agrégé s’apprêtait à enfoncer la porte, elle s’ouvrit en grand, la brume s’engouffra, une silhouette se dessina.
 
 Sur le perron de la maison, se tenait Félix, l’air étrangement calme, une bouteille de champagne à la main, un verre dans l’autre.
 
 “Qu’est-ce que tu attends ? dit-il au bout d’un moment, ignorant la mousse qui dépassait du verre et gouttait sur le paillasson. Entre, tu vas attraper froid.”
 
 Le professeur essuya ses bottes, franchit le seuil de la maison, enleva son anorak. Dans l’âtre de la cheminée, alimenté par du papier journal, un feu crépitait, qui semblait avoir été allumé pour lui, comme si Félix avait deviné sa visite, et qui le réchauffa immédiatement. Un deuxième verre à pied était posé sur la table basse. L’héliciculteur referma la porte, l’invita à retirer ses bottes, et désigna le canapé. Après avoir rempli son verre, son voisin lui sourit :

 “Sacré brouillard, pas vrai ?”
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