Nouvelles (La chouquette / Cynisme)

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Message par Weigela le Mar 14 Mai 2019 - 23:41

La chouquette

Assise recroquevillée sur le lit, elle se balançait d'avant en arrière en murmurant en continu :"ça y est, c'est fini". La mélopée alternait du mode interrogatif au mode affirmatif. Plusieurs heures s’écoulèrent ainsi. Elle s’endormit. A son réveil, elle resta de nouveau prostrée, entamant sa mélodie qui la berçait. Elle ne vit pas la journée passer. Elle fut réveillée par le téléphone. Une collègue lui annonçant qu’on s’inquiétait d’elle.
Elle n’avait plus faim. Se nourrir. Avaler la vie. A quoi bon ? Auparavant souvent taquinée pour sa gourmandise, aujourd’hui tout lui semblait fade, du croissant dodu à l’apparence croustillante au pot au feu du dimanche de sa grand mère. Chaque bouchée avalée était un combat contre son corps, contre sa gorge qui se nouait pour refuser le passage aux aliments, contre son estomac nauséeux à chaque réception de nourriture, contre ses intestins fabriquant de l’air à tout va. Elle guettait le moment où elle finirait par avoir faim. Mais ce n’était pas le cas, malgré les jours, puis les semaines qui s’étaient écoulés.

Elle regrettait que la semaine de travail ne dure que 5 jours. Le temps passé au travail, elle avait l’impression d’être lobotomisée. Travailler. Dormir. Puis arrivait le week end tant redouté et le repas dominical chez sa grand mère. Elle en avait esquivé deux le mois dernier, prétextant un surplus de travail. En fait elle était restée dans son lit toute la journée. D’ordinaire coquette et active, tout ce qu’elle faisait auparavant lui paraissait aujourd’hui superflu. Au travail on avait remarqué qu’elle ne se maquillait plus. Elle ne se douchait plus également si elle ne devait rencontrer personne dans la journée. Les week end. Un lit, une couette, un verre d’eau et un paquet de mouchoirs.
Et le lundi tant attendu revenait. Son chef de service lui fit une remarque à propos de son ardeur particulière au travail. Il lui conseilla de se reposer un peu, car malgré le temps qu’elle passait, elle faisait preuve de nombreuses étourderies, ce à quoi on n’avait pas l’habitude. Après les conseils vint l’obligation de prendre des jours de congés. Elle se soumit... et resta quinze jours dans sa chambre aux volets clos.

Au bout des deux semaines, les pantalons déjà devenus amples avant ses congés ne lui tenaient plus même sur les hanches. Les crêtes iliaques que l’on pouvait auparavant deviner lorsqu’elle était allongée à la plage était désormais visibles alors qu’elle était debout. Elle s’épila, mit collant et jupe et partit au bureau. Dans le bus, elle céda sa place assise à un vieux monsieur qui lui sembla hésiter avant de l’accepter. Il faut dire qu’elle avait le teint extrêmement blanc et que ses jambes étaient devenues aussi fines que ses avant bras avant qu’elle ne cesse de s’alimenter. Sa famille lui avait d’ailleurs fait remarquer lors du denier repas. Elle avait ri en disant « et pourtant je mange bien, regardez, j’ai fini mon assiette ! ». Ce qu’elle n’avait pas dit c’est qu’elle avait dû vomir après cette énorme quantité de nourriture que son estomac n’avait pas pu absorber.
Dans le bus donc, debout, elle se tenait à la barre, sa sacoche plaquée contre elle. Ses jambes, pour la première fois, lui semblaient ne plus pouvoir tenir son poids. Elle sourit mentalement en pensant que ce n’était pas son poids qui était en cause, mais qu’elle était restée trop longtemps inactive et avait perdu ses muscles. Un coup de frein un peu brutal la fit tomber. Autour d’elle, plusieurs personnes aux yeux grands ouverts émettant des sons qui devaient être des paroles gentilles pour savoir si elle allait bien l’entouraient. Elle sourit et descendit au prochain arrêt, effrayée. Elle prit alors un taxi, constata dedans qu’elle avait filé son collant. Le chauffeur lui proposa une chouquette, « les meilleures de la ville! ».
Une chouquette, sa vie d’avant.
Sa vraie vie.
Une émotion l’ébranla et elle s’effondra en  larmes.
« Bah ca, fit le chauffeur, c’est la première fois que je vois mes chouquettes faire cet effet ! D’habitude on se contente de me dire oui ou non.» Il gara son véhicule et coupa le contact. De la boîte à gants il retira un paquet de mouchoirs et l’offrit à sa passagère qui ne semblait pas capable de s’arrêter de pleurer. Il comprit l’expression « un torrent de larmes ». Comment était-ce possible de pleurer autant ? Au bout d’un quart d'heure, elle leva le regard vers le chauffeur de taxi. Un regard profond, comme l’homme n’en avait jamais vu. La fragilité à l’état pur. Elle murmura : « une chouquette ? ». Le chauffeur prit son paquet de chouquettes, il avait l’impression de trembler de tout son corps et pourtant sa vue lui montrait que ce n’était pas le cas. Il tendit le paquet à l’attention de sa passagère, qui glissa dedans sa main dont la maigreur le surprit à ce moment. Alors il remarqua qu'elle était maigre. Elle était très maigre. Et ce regard. Elle mordit dans la chouquette comme un enfant qui n’est pas encore assuré que c’est bien pour lui.
Timidement, elle l’a fini, puis elle a esquissé un sourire, perdue dans son monde.
Le chauffeur se rappelait l’émotion de la naissance de son fils. Il n’aurait jamais pensé l’éprouver en voyant quelqu’un manger une chouquette. Il sentit quelques larmes monter dans ses yeux et par crainte que cela ne se voit, remit le contact et dit d’une voix gaillarde l’adresse qu’elle lui avait donnée en ponctuant d’un « c’est bien ça ? ». Elle retourna la tête vers lui et lui adressa un sourire d’une intensité qui l’aurait perturbé davantage s’il l’avait vu et lui confirma l’adresse : « c’est bien ça, oui ».

Ce jour-là, le midi, ses collègues eurent la surprise de la voir se joindre à eux pour la première fois depuis un semestre.


Dernière édition par fleurdesel le Mer 15 Mai 2019 - 15:31, édité 1 fois (Raison : changement de titre)
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Message par izo le Mar 14 Mai 2019 - 23:52

car l'eau et la farine réunis dans cette friandise en elle cheminaient pour la ranimer. Le sang d'abord mordit dans ce sucre de vie qui perlait au bout de chaque grain de farine. Cette morsure le fit palpiter allant faire écho sur le bord de ce cœur las qui n'osait battre trop fort. Ce sursaut interne réveillèrent les paupières qui s'ouvrirent en grand sous l'effet de cette bienheureuse surprise. ce fut alors que le miracle fut. Devant eux, parmi ce brouillard d'êtres humains absorbés dans leur labeur, à coté de ce qui était entendu comme un photocopieur, se tenait élégant comme un arbrisseau né la veille, un jeune homme qui s'acharnait à arracher de cette grosse machine grise, une feuille qui commençait à s’émietter à ses pieds. Poussé par la chaleur reçue, le corps nourri de cette bienfaitrice chouquette se trouva bientôt à proximité de lui. Elle et lui furent donc cote à cote. Les mains s'entendirent de suite et se joignirent. Ce fut le début du commencement....
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Message par Weigela le Mer 15 Mai 2019 - 15:34

Merci flower

Du coup je poste celle-ci Wink

Cynisme

- On se bourre le mou là, tu vois bien que ce n’est pas possible entre nous. Vas-y, considères que je fuis, de toute façon tu as toujours guetté le pire en moi, trop heureux de me le montrer par la suite pour te dire que si tu étais une merde, tu avais quand même le droit à moi parce que je n’étais pas parfaite.
-...
- Bonne nuit oui ! elle raccrocha, puis pesta : comme si j’allais passer une bonne nuit après ça.

Puisqu’il lui demandait de choisir et qu’elle ne le pouvait pas, c’était bien le signe que quelque chose n’allait pas. L’amour, à quoi ça sert ? Il faut le brider pour être respectable. Aimer. Elle était une machine à aimer. Et ce monde ci n’est pas fait pour ça. Prendre le plaisir là où il est et s’en contenter. Non, baigner dedans, toujours jusqu’à en crever. Un sanglot la secoua.
Elle avait eu l'illusion de croire que la solitude inexorable dont il lui avait parlé à plusieurs reprises n'existait pas. Et pourtant où était-il à ce moment où elle avait tant besoin de lui? Retranché derrière ses principes. Autant l'oublier pour ne plus jamais se leurrer. Plus jamais se laisser saisir par ces faux semblants se cachant sous des "je t'aime" et des "je serai toujours la pour toi". Mensonges juste destinés à se donner une bonne conscience et à éviter la vision de l'autre souffrant.

Seule elle errait dans les pièces vides de son nouvel appartement. Une cuisine qui n´accueillerait jamais la vie, un salon qui ne connaitrait jamais les rires et la tendresse, une chambre qui ne verrait pas l´amour. Elle repassa dans la cuisine, s´appuya dos contre le mur face au réfrigérateur livré dans la matinée. Machinalement elle l´ouvrit. Une plaquette de beurre et quatre yaourts. Elle l´avait choisi petit et malgré cela il paraissait gigantesque. Les images se superposaient. Leur ancien frigo, rempli de victuailles, elle coupant la viande en lamelle sur le plan de travail central, lui devant le wok faisant sauter les légumes, et quand il avait fini venant derrière elle, lui soulevant la masse de ses cheveux lorsqu´elle ne les avait pas attachés et déposant un baiser chaud dans son cou, l´autre main enlaçant sa taille. Et tout à l´heure sa voix distante, la plaçant face à sa solitude.
Elle entendit alors le silence de la pièce, le bruit régulier du réfrigérateur. Elle sortit de la cuisine. Comment était-ce possible ? Comment en était-elle arrivée là ? Elle s´était donc trompée sur toute la ligne. Il avait raison depuis le début. Pourquoi était-il resté avec elle aussi longtemps alors? Ce qui cimentait un couple alors n´était qu´un cumul de raisons objectives, aussi froides que de la pierre? Une entente cordiale, des besoins physiques aisément satisfaisables, une image sociale plaisante. Son cœur se durcit. Il en serait donc ainsi.
Elle se mit en pyjama et se glissa dans les draps froids et rêches de son grand lit. Peu importe la position qu´elle adoptait, il lui semblait désespérément vide. Tellement vide.  

A minuit, comme elle ne dormait toujours pas, elle se leva. Elle se rendit dans la salle de bains. Appuyée sur le lavabo elle resta un moment indéfini à contempler son visage dans le miroir : des yeux verts, un nez enfantin, de longs cheveux blonds vénitiens, des lèvres roses pâles, une peau très blanche et parsemée de grains de beauté clairs. Elle ouvrit la porte du meuble mural qu´ils avaient acheté ensemble et saisit sa trousse de maquillage. Elle referma la porte-miroir. Ils avaient eu l´intelligence de ne pas se brouiller lorsqu´elle avait récupéré des affaires pour aménager. Elle avait cru qu´ils auraient aussi celle de prendre du recul pour grandir et réfléchir à eux après, qu´ils pourraient au moins construire une amitié solide à défaut d´un couple. Mais ce soir, elle était seule. Le gant sur le visage éclaira un peu son teint. Les mains allaient avec dextérité sur sa peau : crème hydratante, fond de teint, blush, fard à paupière, eye liner, rimmel. Dans la glace, une femme séduisante avec des yeux de biche l´observait. Elle se défie de son pyjama, alla dans la chambre farfouiller dans les cartons qu´elle n´avait pas encore déballé et en sortit une robe noire asymétrique avec un décolleté en dentelle. De sa boite à bijoux elle prit une chaîne en argent avec un petit pendentif en pierre de lave sur lequel était incrusté un rubis. Elle retourna avec ses découvertes dans la salle de bains, enfila la robe, se brossa avec application les cheveux et les remonta en chignon et finit par le bijou et un peu de crème sur ses mains. Elle choisit une paire de chaussures noires ouvertes à talons fins, prit un petit sac à mains dans lequel elle fourra les clefs de sa voiture. Elle prit l´ascenseur pour descendre au garage. L´un des néons hésitait entre la vie et la mort, amplifiant le silence et l´étendue du lieu par ses grésillements. La voiture était fraîche. Elle se rappela un soir de novembre, peu de temps après avoir acheté le véhicule. Au sortir de chez Marion et Olivier, il faisait froid. Ils s´étaient engouffrés dans la voiture avec rapidité. Une fois à l´intérieur il lui avait dit " je n´aime pas les voitures froides, j´ai l´impression qu´elles n´ont pas d´âmes". Elle ressentait cela en ce moment. Elle mit le contact.

Quand elle entra dans la salle quelques minutes plus tard, plusieurs visages de retournèrent sur elle. Elle traversa la piste de danse en  se dirigeant sans hésiter vers le bar et s´assit sur un tabouret à coté d´un homme d´une vingtaine d´années. Elle s´adressa à lui
"vous m´offrez quelque chose?"
Il la regarda d´un air effrayé puis répondit intimidé : " je... je... je n´ai plus un sous en poche"
"tant pis".
Elle commanda au barman un perroquet qu´elle sirota en jetant de nombreux regards à la dérobée sur son voisin. Celui-ci était manifestement très mal à l´aise et n´osait tourner la tête dans sa direction. Comme les glaçons qu´il s´entêtait à tourner dans son verre étaient presque fondus, elle lui demanda d´un ton sarcastique : "je vous fais peur ?" Elle le vit sursauter ce qui lui donna un certain plaisir. Elle se tourna carrément vers lui, le coude appuyé sur le bar et sa tête appuyée sur sa main. Elle attendait la réponse de sa victime. Celle-ci semblait figée. Puis mu par un certain courage, le jeune homme se tourna vers elle, affronta son regard sans défaillir et lui répondit " pourquoi aurais-je peur de vous?" Elle se redressa et dit "j´ai cru". Devant cette femme qui se jouait de lui, il sentit un désir qu´il n´avait jamais connu. Elle avait un visage attirant et le corps qui se dessinait sous le tissu noir léger appelait des caresses. Il déglutit lentement sa salive, fronça les sourcils et lâcha :"qu´est-ce que vous voulez ?" Du tac au tac elle répondit en le regardant étrangement "passer la nuit avec toi mon garçon". Malgré la contenance qu´il affichait, il avait du mal à se tenir. Elle l´observait  avec délectation, se demandant ce qui allait de passer maintenant. Lui n´avait qu´une envie : se ruer sur elle, la traiter de salope, l´embrasser sauvagement, sentir ses seins sous ses mains. "Demain j´ai un exam". Il savait qu´il le louperait, et que c´était même pour cela qu´il avait fini dans ce dancing miteux. "Tant pis".
Elle paya sa consommation, se leva et s´en alla sans un regard en arrière. Quand elle atteint la sortie, il se leva précipitamment et courut pour la rattraper, mais une fois dehors, elle avait disparu. Il vit alors une voiture qui se dirigeait vers la sortie du parking. Il la rattrapa au stop et frappa du poing le capot. Elle sourit et lui ouvrit la portière côté passager.
Ils n´échangèrent pas un mot le court temps du trajet, ni dans le parking. Mais une fois dans l´ascenseur, la proximité physique lui fut insupportable. Il l´étreignit et l´embrassa. Elle sentit son sexe en érection contre son bas ventre et cet hommage à sa féminité fit disparaître le reste. Il eut du mal à se détacher d´elle lorsqu´elle ouvrit la porte de son appartement. Aussitôt à l´intérieur, il défit la fermeture à glissière du corps qui lui faisait perdre la tête. Il défit la pince qui lui retenait les cheveux au moment même où la robe tomba. Il resta choqué un moment "c´que t´es belle", se rapprocha du corps qu´il avait désiré posséder maintenant mû par le désir de le respecter. Sur les seins qu´il avait saisis tout à l´heure avec violence, il posa ses mains dans un effleurement. Elle l´entraîna dans sa chambre, le déshabilla avec douceur et le fit s´allonger à ses côtés. Ils ne s´endormirent que vers 6h. Une heure et demie plus tard, il fut réveillé par une main sur sa joue. Il fut surpris par le regard qu´il découvrit : un mélange de tendresse et de froideur, comme si l´un et l´autre essayaient de se battre pour ce territoire.
"Tu as un examen ce matin non ?
- merde!  quelle heure est-il?
-7h35. »Il bondit du lit
"C´est à 9h, faut que je passe avant chez moi récupérer mes papiers".
Totalement absorbé à l´idée de rater son exam, il ne remarqua qu´en y repensant après que la femme qu´il avait vu ce matin lui avait semblé différente de celle du dancing, qu´il ne connaissait pas son nom et serait incapable de retourner chez elle. Quelques semaines plus tard il obtint les résultats de cet exam et fut surpris en constatant qu´il avait juste eu la note qui lui suffisait pour ne pas être éliminé.
Quand elle s´assit vers 7h15 ce matin là pour le réveiller, son cœur était torturé. Elle l´avait utilisé, ce charmant étudiant paumé. Elle avait joué avec lui comme un chat avec une souris. Et là il dormait paisiblement, fragile. Elle n´était pas prête à vivre une autre histoire d´amour. Elle se laissait bercer encore par l´idée d´une vie à deux. Elle le regarda longuement, puis se décida à le réveiller. Il était jeune, il s´en remettrait vite. Une voix railla en elle : de toutes façons vu son âge, il ne cherchait pas quoi que ce soit d´autre qu´un bon coup.
Quand elle l´eut déposée au pied de chez lui, son cœur était scellé.

Arrivée à son travail, elle prit un virage trop serré dans le garage et emboutit l’angle d’un véhicule. Elle haussa les épaules et se gara quelques mètres plus loin. En sortant de sa voiture, elle regarda les éraflures et le coup sur son aile, se disant que ce n’était pas sa journée, puis prit l’ascenseur.
Elle avait peu dormi cette nuit, pourtant elle ne se sentait pas fatiguée du tout. Au contraire même, elle avait l’impression qu’elle n’avait pas été aussi éveillée depuis longtemps. Elle s’attaqua à des vieux dossiers qu’elle avait mis dans son placard pour « quand elle aurait le temps ». Aujourd’hui elle l’avait ce temps. Elle en profiterait pour enterrer ces dossiers avec le reste. Rester devant une page vierge.
A 13h, quand ses collègues vinrent la chercher pour déjeuner, ils remarquèrent que son attitude contrastait avec son comportement habituel. A la place de la femme douce et effacée, une femme dynamique, décidée et avec un certain charisme. Dans les jours qui suivirent, ils la charrièrent : « il t’est arrivé quelque chose de bien toi ! » Et elle répondait : « Tu n’imagines même pas » tandis qu’elle pensait : « Comment ai-je pu passer mon temps avec des nigauds pareils ? ». Elle regrettait la promotion qu’elle avait refusée pour rester dans cette ville. Elle avait pensé que son couple était primordial à sa carrière... sauf que sa carrière elle était libre de la mener, le couple si l’autre nous lâche ou crève, on s’est privé pour rien.

Quelques semaines après, elle prit rendez-vous avec sa RH et son manager. Celui-ci voyant qu’elle avait prit beaucoup d’assurance et qu’elle ne se contentait plus de constituer ses dossiers mais faisait tout pour être mise en valeur était bienheureux à l’idée de l’envoyer ailleurs. Qu’elle mette son nom sur les dossiers qu’il présentait, après elle voudrait sa place peut-être. La recommandation pour un poste à forte autonomie fut très chaleureuse, et le désir qu’elle se plante très fort aussi, mais après tout si elle réussissait bien, il risquait de devoir la revoir par la suite, voire de retravailler avec elle.
Elle obtint sa promotion et une augmentation qui la combla sans avoir à déménager. Elle ne rentrait plus chez elle avant 21h. Mais elle était satisfaite. Son poste était intéressant et ses nouveaux collègues avaient de l’envergure. Elle prenait particulièrement plaisir lors des repas d’affaires à déstabiliser sans avoir l’air de le chercher les clients. Elle s’était amusée à le faire au début avec ses collègues, mais ils étaient sur le même plan de jeux qu’elle et elle en fit les complices des supplices qu’elle faisait subir. Ce qui ne l’empêchait pas de ne jamais louper la moindre faiblesse qu’ils pouvaient afficher.
Elle aimait ce pouvoir que lui donnaient les mots et sa beauté physique. Elle n’en jouait pas qu’au travail. Elle s’était inscrite à un club de danse. Elle observait la convoitise des hommes et les regards jaloux des femmes et bougeait de façon encore plus provocante. Elle se rendait régulièrement à des stages en week end à la capitale. Systématiquement elle jetait son dévolu sur un homme. Rares étaient ceux qui avaient résisté. Elle savait que sa victoire n’était possible que parce qu’ils pensaient que c’était une aventure d’une journée, vu qu’elle venait de province. Alors pour marquer l’avantage, elle revenait aux mêmes cours pour les revoir, les mettant mal à l’aise en passant presque toute la journée à les observer ou à faire quelques remarques piquantes, puis fuyant dès le samedi soir sans reparaître le dimanche... pour réapparaître un autre week-end. Elle était déçue quand l’un d’entre eux échappait à ses jeux. Aussi elle privilégiait ceux qui venaient régulièrement.

Puis un jour elle se fatigua du club de danse. Trop stupides, trop facile. Ce n'était plus drôle. Elle avait besoin de quelqu'un à sa hauteur, d'un vrai défi. Ses collègues étaient évidemment bien dotés face à ses sarcasmes, mais ils ne lui proposaient rien qui soit à sa hauteur. Elle démontait leurs pièges avec une facilité déconcertante. Elle était devenue en quelque sorte intouchable.
Seule.
Quand le mot traversa son esprit, ce fut comme si l'éternité l'avait touchée. Elle s'assit. Plus rien n'avait de sens. Depuis 2 ans, elle était une cadre émérite, reconnue, enviée ou redoutée. Elle gagnait suffisamment d'argent pour se payer toutes ses lubies et même davantage. Elle avait un cercle d'amis brillants comme elle, mais qui certainement se détourneraient d'elle si jamais elle perdait son prestige, tout comme elle le ferait à leur égard. Quel était le sens de tout cela ? A quoi bon ce travail ? A quoi bon tout cet argent ? A quoi bon ces personnes autour d'elle ? Elle se vit alors s'agiter comme une fourmi dans sa fourmilière. Elle avait toujours admiré ces insectes pour leur cohésion sociale hors norme. C'était parce qu'elle n'avait jamais remarqué celle des humains. Tout qui s'agite. Comme ça, sans but, de façon ridicule. L'extension puis la chute. S'étendre, se répandre jusqu'à bouffer les bases mêmes de notre vie puis disparaître, comme les dinosaures, comme les fourmis, comme les criquets. Chacun englobé dans ce tout difforme et devenu incontrôlable du fait du nombre, comme si une entité autonome était née de ces pseudos individualités qui se collent les unes aux autres.

Comme le vide qui s'était établi dans sa tête était étranger. Elle avait l'impression que son cerveau était juste la veille encore une autoroute, et que maintenant c'était un coin de nature calme. La paix s'installa en elle. Pour la première fois depuis deux ans, elle eut envie de faire quelque chose juste pour le plaisir de le faire. Dimanche matin. Si elle se rappelait bien, il y avait un marché qui se tenait pas très loin.
Elle s'y rendit. Les gens autour d'elles lui paraissaient simples, humains, chacun dans sa différence et en même temps emprisonné dans le même sac social. Avait-elle quelque chose de commun avec tous ces être qui allaient et venaient ? Elle se dit que la semaine précédente seulement elle faisait comme eux. En se rendant d'un stand à un autre, elle les observait, comme autant de bêtes étranges. Qu'est-ce donc qu'être humain ?
En rentrant, elle prit plaisir à détailler les poivrons en dés, à les remuer de temps à autres pendant la cuisson, voir leur couleur passer du rouge vif à un rouge plus orangé. L'après-midi elle erra dans son appartement, se rappela qu'il y avait des cartons qu'elle n'avait toujours pas ouverts dans un des placards.
Elle les prit et les ouvrit. Certains étaient emplis de vêtement dont chacun lui rappelaient des souvenirs qui lui semblaient provenir d'une autre vie. Dans d'autres elle trouvait des cahiers de notes, simples résumés d'articles ou commentaires  plus poussés sur quelques livres. Elle passa un bon temps à se relire, étonnée de se dire que c'était bien elle qui avait écrit cela un jour dans sa vie. Tout lui semblait si différent maintenant.
Qui suis-je ? Que suis-je ? Se demanda-t-elle. Est-ce moi ces pensées qui vont et qui viennent, complémentaires puis diamétralement opposées ? Elle se regarda en arrière et se vit tour à tour bonne, mauvaise, généreuse ou envieuse et ces deux dernière années carrément destructrice. Et pourtant tout était vrai. Tout. Chaos de possibilités, de vérités qui s'effacent les unes derrière les autres et qui s'entremêlent dans sa tête. Et derrière, tout au fond, le Vide. Pas le manque, pas l'absence. Juste le vide, le rien. Pas d'amour, pas de vie, pas de sens, pas de bon, pas de mal, pas de juste, rien. Juste rien. Eternellement rien.
Elle avait l’impression d’être un carrefour. Un carrefour sur lequel passaient toutes les pensées flottant autour d'elle. Elles ne faisaient que passer. Aucune ne restait. Ce qu'elle était restait indicible. Il y avait bien quelque chose qu'elle était, mais il n’y avait pas de mots pour le décrire. Elle ne pouvait le qualifier comme étant elle cette chose. Ce "moi", c'étaient des pensées auxquelles elle se fixait, qu'elle faisait siennes, qui la transportaient sur le chemin de la vie ou qui la représentaient au regard d’autrui. Quand elle pensait moi, ce n'étaient que ces pensées qu'elle avait agrégées à un moment donné et auxquelles elle avait fini par s’identifier. Un système de représentation adapté pour le monde dans lequel nous vivons. Un système qui évolue, qui se bloque ou qui explose selon les moments de la vie. Un système pas toujours cohérent, car au fond elle était toujours ce carrefour, et dans ces pensées que moi avait agrégé venaient parfois se mêler des pensées qui traversaient ce qu'elle était. L’incohérence grippe alors le système, qui explose s’il ne retrouve pas son équilibre, soit initial, soit un nouvel équilibre. Il venait d'exploser cette semaine pour elle.
Si elle n'était rien, si elle n'était qu’un point de circulation des pensées, si chacun n’était que congruence de pensées sélectionnées, alors qu’était-ce-ce que vivre ? Pourquoi la vie plutôt que rien ? Pourquoi se reproduire ? Pourquoi une vie à deux ? Pourquoi rire ? Pourquoi sourire ? Qu’était-ce qu’un sourire ? Qu’était-ce qu’une présence ? Le néant ne lui sembla pas angoissant. L’angoisse, la peur, n'étaient plus que des pensées parmi d’autres qui vont et qui viennent.
Elle resta un moment étendue sur le lit à penser à tout cela, puis finit par se lever pour aller manger. Quand elle eût fini, elle rangea les cartons. En remettant les choses dedans, elle retrouva sa clarinette. Cela faisait depuis si longtemps qu'elle n'en avait pas joué. Intuitivement, elle la sortit puis referma le carton.

Le lendemain, elle ne se maquilla pas pour se rendre à son bureau. Ses collègues furent surpris par son absence de mordant. Le mardi soir, elle partit à 18h et se rendit dans une librairie musicale. Elle acheta quelques partitions et le soir même recommença à jouer. Quelle étrange sensation de sentir le souffle passer de ses poumons jusqu'à ses lèvres pour se prolonger dans l'instrument. Ses mains semblaient reconnaître le corps de bois mais être intimidées par ses retrouvailles inattendues.
Chaque soir elle joua un peu plus longtemps, elle sentit son cœur hésitant, comme s'il se demandait s'il pouvait s'ouvrir ou non. Puis à peine quelques semaines plus tard, elle sentit le plaisir doux de son rendez-vous quotidien prendre place en elle. Elle avait changé, encore. La rengaine qui s’obstinait à rappeler les choix qu'elle n’avait pas faits avant et après la rupture s'était tue. Cette rengaine qu'elle avait fuit dans son cynisme. Faire un choix, avancer dans le brouillard ou tirer à pile ou face. Un jour, la route a bifurqué. Auparavant un bitum sur lequel on glissait, maintenant un chemin chaotique, qui sait, peut-être une impasse... ou peut-être un passage peu emprunté vers des paysages grandioses et peu connus. L’avenir est incertain. Elle avait essayé de se le figurer et fait tout pour se l’assurer. Pourtant, rien n’est jamais joué d’avance. Rien n’est acquis. Aujourd'hui elle l'acceptait, mieux, elle l'embrassait. Tout était bien.

Quand ce dimanche elle retourna au marché,  elle regardait avec empathie la bonhomie de certains marchands, les petites mamies qui essayaient de grappiller une place, les regards des enfants et puis ce regard... D'un coup elle se retourna. Il se retourna aussi. Ils restèrent ainsi un moment, gênant les personnes qui protestaient. Elle sourit. Ce fût comme une fleur qui éclot dans son cœur. Il approcha et lui dit juste bonjour, déposa un baiser sur ses lèvres, lui prit la main.
- Mais peut-être es-tu avec quelqu'un ?
- Non, non, je suis célibataire.
- Tu venais acheter quoi ?
- Ouf, tout et n'importe quoi.
- On mange ensemble ce midi ?
- Oui.
L'après-midi tandis qu'il la caressait, il lui confia qu'il s'en était voulu jusqu'à ce jour de ne même pas lui avoir demandé son prénom 2 ans auparavant. Il fut prit d'un fou rire puis s'exclama :
- Tu te rends compte que je ne te l'ai toujours pas demandé !
Elle rit avec lui et lui dit :
- Mes parents m'ont appelée Mélodie.
Il répéta son prénom l'air rêveur puis mu par une soudaine inspiration s'écria :
- Veux-tu être ma musique pour quelques jours ou pour la vie Mélodie ?
- Je veux bien essayer quelques gammes avec toi et peut-être composer une vie à tes côtés.
- Je ne t'ai pas dit, moi c'est Arthur. Et j'ai quelques talents dans la composition." Il ponctua sa phrase d'une attaque de chatouilles. Et dans le salon retentirent les échos de leurs rires et dans la chambre, l'amour s'installa.
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