La traversée des Balkans

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Message par Confiteor le Ven 8 Fév 2019 - 18:19

J'ai posté ce texte dans une zone à accès restreint, certains ont eu la gentillesse de m'encourager à le mettre à disposition de tous.

Je voyage beaucoup depuis le début de ma vie d'adulte, j'observe et j'ai eu envie de partager mon regard.
Certains disent que le seul voyage est intérieur, je crains d'avoir bien trop peu d'imagination pour que ce me soit accessible.

Vos commentaires ou critiques sont les bienvenus quels qu'ils soient.

Je poste sous spoiler parce que j'ai horreur de lire un texte sur fond pisseux gris rose et que je présuppose qu'il en est de même pour vous !


la traversée des Balkans :

La traversée des Balkans



J'entretiens un étrange rapport avec ces pays.

Nous attendons que P. notre fille ait 8 ou 9 ans pour reprendre nos errances estivales.
En général nous partons en voiture depuis la France, vers l'est, en direction du Proche et Moyen Orient ou du Caucase.

La fumée de la guerre se disperse tout juste sur l’autoroute Zagreb-Beograd qui fut la ligne de front.
Des carcasses de véhicules, abandonnées pattes en l’air, traînent aux environs de stations-service dévastées qui furent aménagées en bunkers.
Les sacs de sable éventrés des postes de combat tentent de combler les tranchées qui saignent les parkings.

Souvent l’autoroute est réduite à deux voies étroites et les rares véhicules que nous croisons sont de vieilles Yugo ou Lada brinquebalantes ou au contraire les rutilants 4x4 des mafieux.

Il pleut beaucoup, les orages d’après-midi d’été des pays continentaux, accentués par le dérèglement climatique, inondent ce qui reste de goudron. La chaussée est profondément sillonnée par le passage répété des convois militaires et des chars.
La voiture fait des embardées, plane sur ce rail liquide. Je roule doucement, j’ai sommeil, je conduis depuis l’aube, les encombrements du matin sur l’autoroute italienne appartiennent à un autre monde.

Le va et vient hypnotique des essuie-glaces me berce, les gerbes d’eau lancées par les voitures que je croise m’envoient des bouffées d’adrénaline.
Avancer encore afin que demain on en termine. On dormira en Bulgarie. Mes passagers parlent peu.
Cette année-là A. notre fils nous impose ragga, dub et dance hall tout au long du voyage. Cette musique sonne bien étrange dans le contexte, elle me ramène à ma jeunesse mal digérée, à Peter Tosh, Steel Pulse, Burning Spear qui chantaient dans la torpeur de ma cour à Bamako. J’ai le goût de ce thé trop fort et sucré qu’on boit dans le Sahel.

Quelques turcs, les plus hardis, nous accompagnent. Ils retournent au pays après un hiver passé à trimer et à se priver afin d’acheter une grosse berline allemande d’occasion qui fera croire à leur réussite.
Ils sont encore peu nombreux, la plupart n’utilise plus la route des Balkans pour leur transhumance et préfère rejoindre la Grèce en ferry depuis Brindisi.

Check-point incessants. Qui sont-ils ?
Sous de vieux barnums qui les protègent de la pluie des hommes en treillis tiennent la corde des herses, les autres fument, tous exhibent leur AK47.
Je feins l’indifférence, la nonchalance afin de sembler encore plus sûr de moi lorsque je présente les passeports. Par la vitre ouverte une bouffée d’odeur trop virile, de sueur froide, de mauvais alcool et d’ail.
Parfois ils m’interpellent, véhéments, j’entends les mots NATO, Chirac, « avionné » au milieu d’éructations dont je ne comprends pas un mot. Je ne sais jamais si je suis un ennemi ou un allié. D’un geste ils me font signe de partir, je m’empresse.

Sur le côté des voitures occupées par des turcs ont le coffre ouvert. Les cheveux trop bruns du conducteur, collés par l’eau, dégoulinent sur son visage. Femmes et enfants essuient la buée des vitres afin de mieux suivre l’avancée des négociations.

Abrités sous un pont des policiers (?) agitent des carcasses de sèche-cheveux qu’ils font passer pour des cinémomètres.
Plus loin, leurs collègues à l’haleine chargée engoncés dans des uniformes défraichis nous arrêtent. Quelques mots d’allemand ou d’anglais, des billets de banque agités et un véhément rrradarrr sont suffisants pour qu’on comprenne l’attente.
Je proteste en brandissant nos passeports français et vocifère téléphone ambassade en roulant les r afin de mieux me faire entendre. Bien vite ils mesurent leur méprise : nous ne sommes pas turcs et donc nous ne subirons pas leur racket avec philosophie. Parfois ils en rient avec nous et nous échangeons des cigarettes.

Avant la nuit nous cherchons un lieu pour dormir. Nous rejoignons une petite ville au bord de l’autoroute. Les façades des immeubles au sud de la ville sont couvertes d’impacts. Souvent les appartements de ce côté sont délaissés, avec des trous béants dévoilant les lambeaux de tapisseries de ce qui fut une chambre, les quelques carreaux de faïence défraichis d’une ancienne salle de bain.
Au pied des immeubles, de misérables jardins occupent ce qui fut un parking ou une pelouse. Ils tentent de produire quelques compléments d’alimentation qu’on pourrait juger superflu tant il semble dérisoire.

Des femmes errent dans les rues défoncées, portant des légumes dans un panier. Leur regard est lugubre, les yeux trop enfoncés dans les orbites, ourlés de cernes bleuâtres. Elles sont vêtues de robes chasubles en tissu imprimé à petites fleur, la tête couverte d’un fichu campagnard.
Les enfants qui les accompagnent ont un faux air vieux. Ils traînent de pauvres jouets derrière eux ou poussent habilement une jante de vélo coincée entre deux baguettes de bois.

Où sont les hommes ? Quelques vieillards partagent leur solitude devant un verre en pyrex rempli de café. Ils sont abrités des averses par un auvent en toile, mutiques, prostrés.

Nous dormons au bordel. En voyage, nous avons beaucoup dormi dans des bordels.
On se fait de fausses idées sur ces lieux, ils sont souvent confortables, toujours très sûrs. La sécurité est le gage de la prospérité. Les patrons ont le sens des affaires et savent les conduire avec fermeté.

Les chambres sont louées à l’heure ou pour la nuit, les suites destinées aux galipettes entre bande de copains ont toujours de très belles salles de bain avec beaucoup de miroirs. Il est en général possible de s’y faire servir à diner. On peut consommer les filles de la place ou amener des belles d’un soir ramassées en ville.

Je vais seul visiter la chambre et négocier le prix.
Puis M. et les enfants me rejoignent. Le patron est interloqué mais je le rassure, j’ai bien compris la situation, elle ne nous dérange pas et après tout il faut bien qu’il rentabilise en remplissant l’établissement.

Nous mangeons vite une soupe trop salée et du porc trop gras, j’ai choisi une table dans un coin discret de la salle.
Plus tard dans la chambre, les enfants me demandent qui sont ces filles trop maquillées et ces hommes habillés de mauvais costumes portant de lourdes chaînes en or.
J’explique sans rentrer dans les détails.

L’eau de la douche coule trouble, jaunie par la tourbe. Son odeur est métallique, un peu émétique je ferme la bouche. Le ronron du moteur continue de m’accompagner, de brèves hallucinations envahissent ma fatigue, des images de bitume.

Les draps sont humides, toujours trop petits, ils sentent fort la lessive bon marché. Bien vite je sombre dans un mauvais sommeil, aidé par les quelques bières qui ont accompagné le repas.

Le matin nous repartons dans la brume. Un pâle soleil a presque séché la chaussée. Je suis un peu nauséeux. On ressort les cartes routières et à nouveau les calculs d’apothicaires reprennent. Combien d’heures, de kilomètres, quelle conversion improbable de tolar en kuna en dinar ou en leva et le tri de ces billets de banque qui valent quelques centimes d’euro.
S’installe entre nous cette étrange connivence intime des voyageurs en transit rythmée par le staccato des plaques de béton qui ont remplacé le goudron. Nous nous parlons. Des questions sur le passé, auxquelles on répond par des interrogations sur le présent.

Frontière. Des heures d’attente avec des files de véhicule de plusieurs kilomètres sur la digue dans le marais, parfois plus d’une journée.
Sur la file de gauche, les routiers, fatalistes, assis sur de petits sièges de camping boivent du nescafé et fument. Ils ne se parlent pas, ruminent leur attente dans le temps qui ne passe pas.
Le soleil de midi plombe l’atmosphère, colle les chemises à la peau et déjà les premiers gros nuages d’orage.
Il fait un peu puant de pisse, humide et toujours plein de cigognes et d’hirondelles.

Des guérites délabrées qui furent couvertes de peinture vive aujourd’hui galeuse sont entourées par quelques rouleaux de barbelés rouillés.
Dans leurs guimbardes les petits trafiquants frontaliers palabrent sans fin avec les douaniers à la recherche d’un arrangement qui leur permettra de gagner trois sous en vendant de l’autre côté quatre pneus hors d’usage et en ramenant des fringues achetées à la fripe.

Quelques familles turques sont contraintes de vider tous les bagages sur le goudron.
Les femmes sont assises sur le sol le dos bien droit, les jambes allongées tendues sur le sol dans cette étrange position qui nous est si inconfortable. Elles décortiquent et grignotent avec une habileté déconcertante des graines de tournesol grillées.
Les hommes, se faisant humbles, tentent d’amadouer les douaniers afin de minimiser les frais.

Comme des zombies, des piétons drogués errent, ils portent quelques cartouches de cigarettes de contrebande à peine dissimulées sous leurs pauvres vêtements. Ils tentent d’apitoyer les douaniers et les interpellent par leur prénom. Tous se connaissent. Je devine le contenu de ces étranges dialogues, répétés chaque jour, un peu comme un rituel, une sorte de droit de passage.
Les changeurs de monnaie au marché noir prennent des airs complotistes lorsqu’ils circulent afin de proposer leurs services.

Parfois l’impatience gagne la file d’attente et un long hurlement de klaxon se répand, vaine protestation contre l’arbitraire. Furieux les douaniers braillent, vocifèrent et par représailles déclarent la frontière fermée pour quelques heures. De toute façon c’est l’heure du repas et de la sieste et donc …

Pour nous, après ces heures d’impatience dans les gaz d’échappement de moteurs mal réglés que personne n’arrête, le passeport français évite de vider tous les sacs.

Trois jours plus tard, après les turpitudes bulgares, c’est la porte : Kapıkule.

Et s’ouvre la magie d’Edirne première ville turque, baignée de soleil et encore poussiéreuse à cette époque. Nous apprendrons à y avoir un hôtel favori. Le personnel nous reconnaît et réserve le meilleur accueil à leurs touristes : hoş geldiniz.

Bien longtemps après, nous roulons sur une piste défoncée de l’est du Cameroun. Une zone très peu sure dans laquelle les incursions des rebelles de RCA sont fréquentes et très violentes. Notre fille P. me dira avoir découvert la peur lors de ces traversées des Balkans.

J’ai parcouru si souvent ce qui est devenu un long ruban d’ennui vers les délices du Proche Orient ou du Caucase !
En 2014 je séjourne six semaines dans les Balkans.
Comme tout le monde, je prendrai quelques photos à Mostar qui est devenu un haut lieu du tourisme des frissons sans danger.

Le pont de Mostar

Les plus jeunes regarderont avec profit cette vidéo issue de ce site.

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Le ciel toujours bleu au dessus de la bibliothèque

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Alors que flottent les étendards


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Message par Invité le Ven 8 Fév 2019 - 18:26

Avec un ciel si gris, que des pneus se sont pendus...

(désolé ^^)
Super texte, comme déjà dit Smile

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Message par Invité le Sam 9 Fév 2019 - 12:33

Le fond gris ne me gène pas...
Pas plus que ce que j'ai déjà dit.

Tu voudrais pas regrouper tes textes dans le même fil comme d'autres font ?
Ce serait plus simple pour nous de les retrouver que de suivre tes écrits via ton profil.

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