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Message par Darnétal le Lun 3 Sep 2018 - 17:55

Bon. J'ai vu une section écriture. Alors je suis viendu.
J'écris très rarement parce que la muse est capricieuse, parce que j'ai besoin de temps, de calme et que c'est quand même assez chiant et fatigant. Comme lire en fait. Mais bon, ça m'arrive. Alors juste pour savoir, je voudrais faire partager une nouvelle. Parce que j'aime pas la poésie. Et désolé, mais je me suis lassé de la SF, l'HF, etc. Ce sera donc malheureusement bêtement réaliste.

Y'a une partie de moi qui voudrait vraiment se mettre à écrire et une autre qui trouve cela vain, fatigant, et qui doute de ses réelles compétences en la matière... Alors des avis, les deux parties prennent !


Dernière édition par Darnétal le Lun 3 Sep 2018 - 17:58, édité 1 fois

Darnétal

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Message par Darnétal le Lun 3 Sep 2018 - 17:55

Audrey finit par consentir à cette drôle de lubie, d'un « oui » emprunt d'une conviction lasse.
Pourtant son mari n'avait jamais montré le moindre intérêt pour le jardin de la maison. Il avait toujours rechigné à sortir la tondeuse, soupiré à l'idée de tailler les haies, grommelé quand il s'agissait de supprimer les mauvaises herbes ; il avait enfin toujours repoussé, avec un notable agacement, les propositions du père d'Audrey, Jacques, qui offrait son aide pour constituer un potager – tradition familiale à laquelle son beau-père tenait farouchement - au fond des deux mille cinq cents mètres carrés de terrain qu'ils possédaient, derrière le grand chêne.
Ainsi, quand il revint un soir de la mairie, où il était passé après son travail, avec l'idée nouvelle et ferme de louer un terrain aux jardins municipaux, Audrey fut prise de court. La petite femme, assise au bord de son canapé, les mains jointes sur sa jupe marron, était perplexe, et cela se voyait dans ses yeux grands ouverts qu'elle levait vers lui et à son front plissé, à peine caché par ses cheveux d'ébène sagement coupés en carré. Elle ne voyait pas de raison de refuser, surtout pas financièrement : son mari gagnait très bien sa vie, et elle-même aurait pu vivre seule de son activité d'esthéticienne.
L'enthousiasme fiévreux de Christian était si débordant qu'elle craignait de le vexer en formulant la plus infime objection. Il avait mille arguments en faveur de son idée, d'aucuns sortis de nulle part car jamais elle n'avait remarqué ces prétendus amours pour le travail de la terre, ses exigences physiques et temporelles, son inconstance et son ingratitude issues des variations climatiques. Elle avait en mémoire ses éructations grossières lorsque le vent chassait les feuilles mortes qu'il tentait maladroitement d'entasser hors de l'allée du garage. Il était cependant insistant au point qu'elle sentait une légère irritation en réponse à sa propre hésitation. Il exigeait une réponse dès à présent et, comme de bien entendu, qu'elle fut favorable à son envie.
Elle finit par acquiescer, pressée mais sans céder à l'affolement, méfiante par réflexe, sans réelle inquiétude. Après tout, son argument le plus valable lui semblait recevable : il avait besoin de s'occuper, l'ennui expliquait pour une grande part le fait qu'il ait été volage, aussi se lancer dans un projet d'une telle ampleur lui apparaissait comme un mal nécessaire. Il avait développé son argumentation en se présentant comme une sorte de martyr, mimant leur air contrit. Le jardin communal lui apparaissait comme sa punition méritée, sa rédemption méritoire, son Golgotha, enfin.
Audrey lui proposa immédiatement l'aide de son père, que l'idée enchanterait. Christian fit valoir que d'une, ce projet, c'était le sien à lui seul, et que de deux, Jacques ne manquerait pas de faire des commentaires désobligeants, au premier rang desquels le fait que le jardin de la maison était largement assez vaste pour accueillir un potager d'une taille tout à fait respectable, sans brimer la liberté des enfants, et que c'était s'acquitter bêtement d'un loyer tout à fait dispensable que d'acquérir un espace communal pour cette activité. Audrey lui accorda ce point, tout en se gardant d'exprimer sa pensée, à savoir que son père aurait tout à fait raison à ce sujet.
La frénésie avec laquelle Christian fureta les magazines puis dans les magasins de bricolage et de jardinage, les sites Internet dédiés et autres forums d'amateurs et d'experts, l’application avec laquelle il dressait des listes de matériel et étudiait les comparatifs, semblaient irréelles à Audrey. Jamais elle ne lui avait connu une telle débauche d'énergie ni un tel degré de concentration. En général, elle peinait à l'extirper de son canapé pour la moindre activité, elle répétait chaque question pour n'obtenir que des réponses vagues et inintéressées. Sa concentration avait quelque chose de fascinant et manifestement d'aliénant. Il devenait maniaque.
Il choisit son jardin soigneusement et s'occupa consciencieusement de tous les aspects administratifs, ce qui, encore une fois, attisa la curiosité de sa femme. Parapher un chèque représentait déjà une tâche pénible pour lui, remplir un simple formulaire, son Sisyphe ; aussi le voir éplucher son bail, s'occuper des prélèvements, remplir l'état des lieux, ne serait-ce que se déplacer à la mairie, relevait du fantasme auquel elle s'échinait à croire.
Il refusa pourtant farouchement de lui montrer le terrain. Il affirmait que cet endroit devait rester à lui exclusivement, un espace de création personnel, d’épanchement intime, comme le secret carnet de notes d’un écrivain possessif où il consigne ses observations, ses pensées, ses idées ; le matériel brut qui lui servira peut-être d’inspiration. En somme, Christian prétexta une forme de timidité immobilière. Elle n'insista pas.
Si elle ne prit même pas la peine de savoir à combien s'élevait ce loyer, elle fut bien plus attentive aux dépenses qui suivirent. Le premier notamment lui parut déjà particulièrement onéreux, et pas forcément opportun. Il avait choisi une cabane d'environ quinze mètres carrés, coquette, colorée, avenante. Les murs étaient en lattes de bois peintes en blanc, le toit d'un vert feuille apaisant, et deux petites fenêtres mignonnes avec des volets verts clairs entouraient une porte accueillante en acajou ; nous étions loin des élans romanesques et virils quand il parlait de la rustique bicoque qui lui servirait d’abri pour affronter les épreuves qui l'attendaient dans son combat contre mère nature. Ennuyé, il lui dit qu'il ne lui parlerait plus de rien. Mais après tout, il y avait quelque chose de rassurant dans le fait qu'il avait souhaité lui montrer la maisonnette, et elle ne voyait pas quel autre achat aurait pu être aussi dispendieux ou curieux.
Cependant, elle ne put s'empêcher de relever qu'il allait devoir la monter, sa cabane, et qu'il ne pourrait pas le faire seul :
« Comment tu vas faire ?
- C'est bon, j'ai demandé à Philippe et Pascal, ils m'aideront.
- Mais tu ne voulais pas le faire seul ?
- Si, si, pour le jardinage, je le ferais seul bien sûr.
- Mais pourquoi tu demandes pas à mon père alors ? Tu sais que ça lui ferait plaisir.
- Écoute je préfère le faire avec eux, et on ira plus vite à trois.
- Avec mon père vous iriez plus vite à quatre.
- Mais pourquoi tu veux à tout prix qu'il vienne ? Pour me surveiller ou quoi ? Et ton père il est chiant, dès qu’il y a des travaux, il met son nez partout, il fait des commentaires, il dit toujours que ça va pas : il est chiant, et tu le sais.
- T'énerves pas, je demandais juste. »
La question ne fut dès lors plus soulevée.
Le terrain acquis et l'abri de jardin monté, Christian s'attaqua à la suite de son projet. Conformément à ses directives, sa femme s'intéressa peu à la suite des travaux, à tout le moins dans un premier temps, et surtout de façade. Sa curiosité fut tout de même titillée par ses retours tardifs du travail. Il avait amassé un trésor dans son jardin dont elle ne savait rien ou presque. Elle n'avait pu voir aucune facture mais, dans un souci économique, et des raisons inavouables, elle cherchait les indices qui eu pu lui révéler la teneur de ses achats. Elle profitait des absences de son époux ou du sommeil qui s’emparait de lui plus tôt qu'à l'accoutumée pour, à la seule lumière du moniteur, inspecter l'évolution de leur compte bancaire sur Internet.
Si, à dire vrai, il n'y avait pas de quoi s'inquiéter d'un point de vue strictement financier, leurs comptes étant avantageusement garnis de liquidités, les sommes restaient impressionnantes. Pourtant, ce qui la surprenait davantage, c'était la nature des dépenses. Qu'était-ce que ces mille cinq cent euros dépensés dans un magasin d'ameublement ? Et la somme sensiblement équivalente dans un magasin d'électroménager ? Tandis qu'elle contemplait ces chiffres sur l'ordinateur, fronçant les sourcils, la main droite fermement accrochée à la souris, la gauche jouant avec son collier dans sa bouche, elle tentait de leur donner du sens. Après tout, il était fort probable qu'il se soit procuré un réfrigérateur, où il aurait pu entreposer des bières et des collations. Et sans doute allait-il avoir besoin de meubles pour ranger ses affaires.
Tout de même, elle était surprise qu'il puisse avoir l'électricité sur son terrain, et il lui semblait plus judicieux d'acheter l'ameublement adéquat pour ses outils de jardinage dans un magasin ad hoc.
Sa raison tiraillée prit néanmoins le parti de se conformer au souhait de son mari, celui de lui faire confiance, ne pas mettre le nez dans ses affaires, ne pas céder à la suspicion.
Bien qu'elle n'en eu pas le détail, le montant des factures qui suivirent, autant que leur origine, la rasséréna. Ses onéreuses dépenses de bricolage et jardinage avaient quelque chose de logique, bien qu'il lui apparaissait que tout avait été acheté d'un seul coup et trop vite ; c'était s'accorder beaucoup de confiance que de se lancer aussi vite et avec une telle intensité dans une nouvelle activité. Ce n'était pas comme s'il n'y avait pas eu d'antécédents. Quand il avait eu l'idée de s'inscrire dans une salle de sport, il avait acheté de l'équipement pour trois personnes au moins, et plutôt que de s'abonner pour un mois ou deux, histoire de voir ce qu'il en pensait réellement, et contrairement à l'avis de sa femme, il avait préféré s'inscrire pour une année entière ; certes, le prix était plus avantageux, mais n'y étant allé que pendant deux semaines, elle avait eu peine à ne pas pointer et le gâchis, et la prudence dont elle lui avait prié de faire preuve.
Il avait reproduit les mêmes erreurs pour la course à pied et ses chaussures neuves hors de prix, ses trois drones de tailles différentes qui n'ont jamais vu la couleur du ciel, son jeu de poker hold'em édition luxe dont les cartes sont encore sous plastique, etc.
On pourra néanmoins lui reconnaître qu'en deux semaines en salle, il avait pu nouer une relation privilégiée avec une sportive, elle-même joggeuse de son état. Peut-être amatrice de jeu de cartes comme d'engins motorisés miniatures ; cela, elle ne pouvait l'affirmer, mais il lui arrivait de formuler cette hypothèse, quand elle repensait à tout ce qui s'était passé.
En bref, ce qui devait la rassurer, l'inquiéta davantage.
Ainsi, et malgré tous ses efforts pour étouffer sa méfiance, elle ne put se résoudre à ne rien dire. En femme avisée, elle chercha un moyen détourné pour obtenir les informations qu’elle souhaitait et ne trouva rien de mieux que de se rabattre sur l'une de ses activités d'épouse : elle avait besoin des factures pour faire ses comptes. C'est donc avec prudence qu'elle les lui demanda, entre deux phrases banales, masquant sa défiance sous les traits de l'anodin, sans jamais croiser son regard.
Il eut quand même un mouvement de recul ; après tout, comme elle avait accès aux comptes bancaires, il n'en voyait pas l'intérêt. Elle ne put s'empêcher de rétorquer que ça n'avait jamais été un sujet auparavant. Il acquiesça, non sans préciser que c'était perdre du temps que de procéder ainsi. La volonté de Audrey fut mise à rude épreuve et c'est non sans mal qu’elle se retint de répéter « avant, ça ne t'avait jamais posé de problème ».
Le soir donc, elle attendait qu'il les lui donne. Cependant, même une fois les enfants couchés, il ne manifesta pas d'intérêt pour elle. Dans son canapé, il regardait les chaînes d'informations, impassible, troublant juste son silence par des rires étouffés et supérieurs. Sa femme n'eut pas d'autre choix que de s'asseoir au bureau, d'allumer l'ordinateur, de sortir son grand cahier rouge où elle tenait ses comptes, et son stylo noir, et sa calculatrice qu'elle n'utilisait pourtant plus car elle avait pris l'habitude d'Excel ; elle multipliait les signes évidents, avec force bruit quand elle ouvrait et fermait le tiroir, faisant claquer tout son équipement sur le bureau. Son stratagème devait ainsi lui permettre de se faire comprendre sans réclamer, sous peine d'être accusée de harcèlement, évidemment.
Ce fut peine perdue : elle espérait mais savait au fond d'elle-même qu'il ne ferait rien sans une demande expresse de sa part. Il n'attendait que ça, et allait s'en donner à cœur joie :
« Ah ben tu y tiens à tes factures ! Ok, ok, je vais te les donner bouge pas... Je ne voudrais pas que ça te perturbe, ce que j'achète.
- C'est juste pour faire les comptes.
- Oui, oui, bien sûr. En même temps, si ça peut te permettre de vérifier ce que je fais, c'est pas plus mal hein ? »
Elle préféra ne pas répondre et prit les factures. Il manquait celles pour les meubles et l'électroménager et cela induisait un dilemme : soit elle les demandait, et il pourrait en rajouter une couche, soit elle ne demandait rien, et pourrait paraître alors suspecte puisque pour faire les comptes, elle avait besoin de toutes les factures. Et elle savait qu'il ferait tout pour ne pas répondre immédiatement et préférerait mener la conversation qu'il avait décidée d'avoir. Une migraine s'invita gentiment tout juste au-dessus de ses yeux. Elle n'avait pas vraiment le choix :
« Il en manque non ?
- Ah t'as déjà regardé les comptes en fait. Tu me surveilles.
- Mais non, j'ai toujours regardé les comptes, tout le temps. Faut bien savoir où on en est non ? Si je le fais pas, tu le feras pas.
- Je pourrais le faire ! C'est pas compliqué.
- Tu l'as jamais fait... Tu veux essayer ?
- Non, non, je voudrais pas t'enlever ce plaisir d'éplucher mes factures... Je les ai plus, je sais pas ce que j'en ai fait.
- En même temps, ça me surprend pas, je sais pas pourquoi je demande, tu fais jamais attention à ça. C'est déjà bien que j'ai celles-là. »
Il ne répondit pas, comme d'habitude.
L'inévitable routine qui s'installe dans un couple impacte aussi ses joutes verbales, qui finissent par être stéréotypées. On finit par trop bien connaître les défauts de l'un et de l'autre.
Alors elle s'en accommoda, discrètement lasse.
Pourtant, sa lassitude la quitta lorsqu’elle vit le contenu des factures. Elle ne s'en expliquait pas le contenu. En effet, elle s'attendait à des achats d'outils variés, de matériel divers pour jardiner, mais aussi les différentes plantes, fleurs, fruits ou légumes, car elle ne savait pas réellement ce qu'il comptait faire de son jardin. En lieu et place, des conifères nains, des jardinières, des géraniums, des pavés, des bordures, du grillage, un portail et deux colonnes. Tout cela ressemblait plus à de la coquetterie inutile qu'à un nécessaire pour se façonner un potager. Elle ne savait tout simplement pas quoi en penser.
Elle était perturbée et elle avait peur que cela se visse. Elle imaginait Christian qui dans ses pensées jubilait déjà.
Bien qu'elle commençait à être rongée par la curiosité, elle craignait de le questionner et d'essuyer une nouvelle vexation. Son harassement vainquit sa volonté, et elle préféra s'éviter une nouvelle brimade. Audrey termina néanmoins sur une bonne note : ses comptes étaient justes. Elle s'endormit finalement sans trop de difficulté.
A partir de ce moment, plus jamais le sujet ne fut de nouveau évoqué. Tout au plus, elle se renseignait distraitement sur son projet. C'était devenu un petit jeu de convenance. Elle demandait si « cela se passait bien » et il répondait inlassablement « oui », le genre de « oui » qui se suffit à lui-même. Ainsi, elle remplissait son rôle d'épouse qui questionne aimablement son mari sur ses activités, et il lui répondait comme un époux trop occupé pour donner des précisions à sa femme. Leurs consciences étaient satisfaites. « Au moins, il ne pourra pas dire que je ne m'intéressais pas », aimait-elle à penser.
La tension baissa d'un cran. Ils avaient pris l'habitude de ses absences le soir, celles du week-end. Une nouvelle organisation se mit en place : elle devait s'occuper de tous les trajets pour les activités extrascolaires des enfants, ce qui parut contenter tout le monde. Leur fils et leur fille paraissaient plus heureux ainsi, maman étant de meilleure composition. Et malgré la fatigue, elle faisait quand même l'amour de temps en temps, vite et tard.
Cela dura deux mois, à l'issue desquelles Audrey reçu la visite de sa sœur et de son beau-frère, un samedi d'absence conjugal. Caroline, sa cadette, n'avait pas pu se résoudre à venir depuis la tromperie de Christian. Elle ne voulait pas le voir. Elle profita donc de son absence pour revoir sa soeur. Elles échangèrent des banalités, puis Caroline fit comprendre à son mari de prendre en charge les enfants d'Audrey et le leur, qu'elles puissent enfin se retrouver seule.
La cadette s'enquit, sous le ton de la confession, du bien-être de l'aînée.
Audrey eut au départ bien du mal à parler mais, pressée par sa sœur, finit par dire que cela allait mieux, qu'il avait trouvé un « mode de fonctionnement », qu'elle pensait lui avoir pardonné. Elle s'en voulait de rester méfiante. Ils avaient recommencé à faire l'amour, bien qu'au début, ce fut difficile – pour elle. Et ça n'était pas trop mal.
Caroline se sentait coupable de n'avoir pas pu être plus présente, mais elle reprochait à sa sœur de n'avoir pas toujours répondu au téléphone, tout en comprenant que son aînée devait éprouver le besoin d'être seule. Bien que sincèrement désolée, Audrey n'avait pas l'envie de s' excuser pour autant, et se contenta d'un sourire vague. Elle expliquait à sa sœur qu'elle ne savait pas comment réagir, qu’elle pensait avoir fait au mieux mais qu'au fond, elle n'en savait rien. Il y eu un petit silence.
Pourtant, on sentait une forme d'énervement chez Caroline. Elle avait l'esprit rongé par une idée. Audrey le savait mais ne voulait surtout pas l'entendre. Elle n'avait pas envie qu'on lui dise qu’elle ne faisait pas les choses comme il fallait. Le beau-frère revint et ils se quittèrent avant que Christian ne parût. Audrey lui raconta, à son retour, ce qui s'était passé, ce qui s'était dit, et insista sur le fait qu'elle avait expliqué à sa sœur que tout allait mieux, qu'ils se reconstruisaient, qu'ils avaient de nouveau une vie intime. Il eut un sourire mécanique et suffisant, soutenu par un regard vide.

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Message par Darnétal le Lun 3 Sep 2018 - 17:56

II

C'était plus fort qu'elle : Caroline ne pouvait chasser de ses pensées cette crainte obsédante de voir sa sœur une fois encore trompée. Elle flairait une duperie dans laquelle Audrey allait sombrer. Cette impression tenace ne la quittait pas.
La cadette avait eu un changement de comportement suite à son propre mariage. Sûre d'elle-même, de son mari, de son choix de vie, elle devint très critique à l'égard de sa sœur, de son mari Christian. Jusque-là très indifférente à l'égard de son insipide beau-frère, elle ressentait de la méfiance et du mépris à son endroit, une colère bruyante, vindicative mais privée. Confortée par ses manquements domestiques et parentaux de Christian, elle triompha, intérieurement, lorsqu'il trompa Audrey. Un triomphe teinté de tristesse, parce que, si elle fut satisfaite d'avoir raison, elle fut tout aussi attristée pour sa sœur. Sa conscience s'en accommoda tout de même.
Aussi, un trouble profond et incessant l’assaillait quotidiennement. Et elle céda vite à son envie, poussée par l'idée qu’elle s'était faite que, de toute façon, l'aînée ne serait pas capable d'accepter seule la vérité en face.
Sous un faux prétexte, elle appela sa sœur, aux heures de travail, pour n'être pas dérangées. Brièvement, elle évoqua leurs parents, mais comme elles n'avaient pas grand chose à en dire, Caroline entra directement dans le vif du sujet :
« écoute, j'y pense tout le temps et je sais que tu vas me dire que je me fais des idées, mais moi je peux pas m'empêcher de trouver ça bizarre, cette histoire de jardin. »
Audrey n'avait pas envie d'entendre parler de ça, mais elle préféra concéder cette discussion à sa sœur, en dévoilant le moins de détails possible. Elles s'acquittèrent ainsi de leur devoir sororal. Cependant, si discussion soulagea en partie Caroline, Audrey fut gagnée par la confusion. Si elle pouvait feinter d'ignorer le comportement étrange de son mari, faire comme si tout allait le plus normalement du monde, que quelqu’un d'autre s'en préoccupe la mettait dans une situation malaisée. Tant et si bien qu’elle se sentit l'obligation de creuser un peu ce que tramait son mari.
Elle réfléchit au meilleur moyen de découvrir quelque chose, tout en se demandant « mais que vais-je réellement découvrir ? », feignant une candeur prudente, alors que sa crainte était en réalité très précise. Elle savait qu'elle n'obtiendrait rien de Christian. Elle ne s'imaginait pas aller à la mairie – et pour y faire quoi ? Fallait-il qu'elle vérifie encore les factures ? Qu'elle aille dans les magasins où il avait effectué ses diverses acquisitions de matériel ? Tout cela était vain et ridicule.
A la fin, l'idée lui vint et s'imposa avec évidence : aller voir le jardin. Voir le potager la rassurerait. Elle en acquit la conviction.
Il restait encore à trouver le moment. Elle connaissait ses habitudes, mais peut-être s'y rendait-il à d'autres moments dont elle n'avait pas connaissance. Le plus simple était encore d'y aller pendant les heures de travail de Christian. Aussi, elle prétexta un rendez-vous médical quelconque pour l'un de ses enfants à son institut. Elle connaissait l'adresse : elle avait vu le bail lorsque celui-ci fut signé au début du projet.
Ce matin-là donc, à dix heures, elle trépignait à l'idée de partir. Si tout était arrangé avec ses collègues, elle n'en demeurait pas moins stressée à l'idée de dire « j'y vais ». Elle ne suivait aucune conversation, n'écoutait les clients que distraitement, mais se faisait pardonner par son sourire aimable et discret, son air évasif d'une charmante timidité. A chacune de ses collègues, elle dit simplement « oh tu sais ce que c'est : ça n'est jamais rien mais les rendez-vous médicaux des enfants, on stresse toujours un peu ». Enfin l'heure dite arriva. Elle s'excusa :
« Bon, j'y vais !
- Mais oui ! Vas-y ! »
Ses collègues riaient gentiment, et elle partit soulagée. Mais une fois dans sa voiture, elle sentit une atmosphère bizarre, et son état d'esprit se figea dans une mélange de culpabilité et d'appréhension. Ce mal-être fut suivi de migraines et il lui apparut plus simple de tout laisser tomber. Rongée par la crainte d'être lâche, elle finit par reprendre courage, prit une grande inspiration, souffla, et démarra prestement.
Elle arriva en quelques minutes. La grille des jardins était ouverte. Les jardiniers présents la saluèrent poliment mais avec réserve : on ne l’avait jamais vu ici. Elle se sentait épiée, ce qui aggrava son sentiment de culpabilité.
La voiture roulait doucement. Audrey scrutait à droite, à gauche, à la recherche de l'emplacement. Assis sur leurs chaises branlantes, deux vieux la regardaient, comme ils auraient regardé n'importe qui, pour tromper leur ennui.
Elle croisait des jardins abandonnés, assaillis de chiendents, ronces et orties, où de petites masures en tôle effondrées et rouillées inspiraient un inquiétant sentiment d'abandon ; Audrey se surprenait à penser qu'on aurait pu y trouver un cadavre. D'autres jardins ressemblaient plus à un abri de pêcheur, dotés d'une modeste cabane en bois au charme champêtre, d'un potager rustique mais avenant, qui lui rappelaient la maison de sa grand-mère, simple, robuste et pittoresque – c'était de cet acabit-là qu’elle se figurait le jardin de Christian. Certains au contraire laissaient deviner un travail appliqué et consciencieux : des espaces clairement délimités, des légumes régulièrement plantés, d'ingénieux systèmes de récupération des eaux pluviales, et une belle serre propre et mystérieuse ; ceux-là avaient de la science agricole dans leur conception et Audrey s'imaginait la rigidité d'esprit de leurs possesseurs. D'autres encore avaient l'allure d'un jardin d'agrément, où de sublimes fleurs colorées et traitées avec un soin évident entouraient une petite table et deux chaises en métal dans les tons pastels ; en leur cœur, à l'ombre d'un arbre, nichait une mignonne maisonnette décorée de motifs en métal variés : papillons, fleurs, outils de jardinage aux contours arrondis et doux ; ceux-là avaient l'esprit d'une maison de poupée d'où jaillissait une coquetterie toute féminine, un lieu dédié aux arts subtils du thé et du conciliabule. Les derniers enfin lui remémoraient les petites maisons de campagne comme on en voit sur les riches bords de Seine, ou des mobil-home luxueux. Ils n'avaient en fait de jardin que l’emplacement qu'ils occupaient, et servaient manifestement au barbecue dominical, à l'apéro dînatoire, à afficher sa réussite, bien sûr.
A sa grande surprise, le jardin de Christian était de cette espèce-là, et parmi les plus mignons d'entre eux. Elle s'arrêta stupéfaite, et vérifia trois fois le numéro de l'emplacement, mais il n'y avait pas d'erreur. Il était pratiquement situé tout au bout du chemin qui desservait les jardins, un peu à l’écart, magnifié par la rivière qui s’écoulait juste à côté, ombragée par une saulée.
Elle sortit du véhicule et fut aveuglée par les compact disc qui faisaient office d'épouvantails dans les jardins. La main posée sur son front, pour se protéger, elle regarda distraitement toutes les astuces déployées par les jardiniers pour faire fuir les oiseaux, tous ces objets de mauvais goûts, tous semblables à des déchets.
Un bruit attira son attention : c'était comme une pluie fine qui s'abat avec douceur sur une vitre. On pouvait distinguer le son que faisait chacune de ses gouttes. Il était produit par les bouteilles en plastiques fichées sur des piquets de bois, disposées çà et là en nombre dans certains jardins. Une douce brise les faisait lentement tinter. À mesure qu'elles bougeaient et frappaient les piquets, le rythme doux de cette musique parvenaient aux oreilles enchantées des promeneurs. Un climat de sérénité enveloppait les jardins communaux. Audrey se laissait bercer par ce son calme et enjôleur.
Mais il n'y avait rien de tout ceci dans le jardin de Christian.
Bien qu’elle avait une vague idée de la cabane qu'il s' était choisi, Audrey n'arrivait pas à faire le lien entre celle qu'elle avait aperçu dans les brochures, et la bâtisse qui se présentait en face d'elle. Elle lui semblait gigantesque. Elle ne parvenait pas à se souvenir de ce large balcon en bois, cerné par une barrière simple surmontée de motifs cruciformes. De joliettes fleurs roses disposées dans de larges pots égayaient l'ensemble.
Une allée en gravier un peu rose, entourée par les conifères nains minutieusement alignés en deux rangées, menait jusqu'à la maison. Ce plaisant chemin était comme une muette et chaleureuse invitation à le parcourir avec langueur, pour profiter de chacun de ses pas, soulignés par le bruit un peu grinçant de la pierraille qu'on écrase. Il ne pouvait exister de plus sincère incitation à pénétrer l'intérieur d'un jardin.
Tout autour, l'herbe était parfaitement tondue, formant un gazon à l'apparence tendre, où l'on s’imaginait facilement rêvasser pendant des heures, mais aucun légume à l'horizon.
Il y avait bien, au fond de l'emplacement, un peu cachée, une vraie cabane de jardin, petite, banale, fonctionnelle, sans esthétique particulière. Là où l'on trouvait sans doute le matériel de jardinage, l'accessoire indispensable qu'on préfère cependant dissimuler, parce qu’il gâte l'ensemble. Pourtant, dans l'esprit d'Audrey, ç'aurait du être précisément ça, le jardin de Christian.
Ce jardin-là n'avait rien à voir avec le caractère de son mari. Et elle demeurait devant, un peu ahurie, interdite. De vagues idées l'assaillaient. Elle s'empêchait de penser. Elle feignait de se tromper elle-même, mais sans succès, comme elle avait feint de ne pas comprendre ce que disait sa sœur. Mais toutes ces idées, ces craintes, se formulaient déjà dans la partie inconsciente de son esprit depuis bien longtemps. La terreur d'y faire face était encore tenace, faisant naître dans son âme un malaise profond.
Son désir d'entrer était fort mais elle n'avait pas la clef. Elle avait besoin d'aller plus loin dans cette exploration, pour ne plus pouvoir rien nier, néanmoins, elle devait se résoudre à repartir.

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Message par Darnétal le Lun 3 Sep 2018 - 17:56

III

Il fallait procéder avec méthode et discrétion. Le plus simple était de récupérer la clef et d'en faire une copie. Par chance, Christian ne la cachait pas, ne l'enfermait pas dans un tiroir, bien qu'il la garda toujours sur lui. Audrey devait donc saisir le moment idéal pour la prendre et la lui rendre au plus vite, juste le temps d’en faire une copie.
Pourtant gagnée par la précipitation, l'urgence de savoir, elle prit un risque, et n'attendit pas plus tard que le soir même pour la lui prendre. Son mari ne l'avait pas jointe à son porte-clef, si bien qu’elle se baladait seule dans les poches de son manteau. La tâche lui semblait dès lors plus simple, puisqu'elle n'avait pas à subtiliser le trousseau en entier.
Christian rentra le soir même donc, et pendant un moment elle craignit que son mari eut vent d'une visite à sa maisonnette, par quelque indiscret voisin de jardin. Mais, si quelqu'un lui en parla, elle n'en put rien deviner. Comme à son habitude, il rentra, salua distraitement et sa femme et ses enfants d'un baiser impersonnel pour chacun, rangea son manteau dans la penderie et s'en alla sur son ordinateur.
Le cœur battant, elle n'attendit pas cinq minutes avant de céder à cette irréfrénable pulsion de s'en emparer immédiatement. Bien qu'il ne pouvait la voir de son ordinateur, elle scrutait l'entrée de la salle, épiait le moindre bruit suspect. Les mains tremblantes, elle ouvrit la penderie, fouilla les poches, trouva la clef, la saisit fermement dans son poing pour éviter tout cliquetis, remit le manteau correctement, referma la penderie. Elle glissa l'objet du vol dans sa poche, puis réfléchit à une meilleure cachette, et se dit que son compagnon ferait l'affaire. Alors vite, elle rouvrit la penderie, prit son sac, et enferma le larcin au fond d'une poche du compagnon. La clef passa la nuit dans le calme du sac à main de la jeune femme. Cette dernière connut une nuit autrement plus agitée.
Le lendemain, Christian partit sans s'apercevoir de rien. Toute la journée, sa femme craignait un appel ou un message de sa part, mais il n'en fit rien. Conformément à son plan, elle demanda à finir dix minutes plus tôt, afin de passer chez le serrurier du supermarché. Un seul client, un vieux monsieur, était devant elle et cela ne dura pas cinq minutes, mais les gestes lents, les palabres habituelles des gens âgés qui profitent de chaque conversation autant qu’elle le peuvent, pour meubler leur temps infini et morne, lui furent exécrables comme jamais.
Enfin ce fut son tour. Elle trépigna les trois minutes que durèrent le travail de l'artisan, regardant l'heure sur son portable, agacée. Quand il eut fini, elle compara longuement les deux clefs tandis qu'il faisait la monnaie, et répondit sèchement, sans s'en rendre compte, à son salut. Dans la voiture, elle calcula le temps que cela lui avait pris, et s'aperçut qu'elle était exactement à l'heure. Pourtant, n'ayant réussi à s'apaiser, elle demeura dans un état d'agitation et d'urgence inutile. Elle fonça jusqu'à l'école, puisque jusqu'à chez elle. Elle expédia le goûter des enfants, ne s'intéressa pas aux devoirs, et guetta de la fenêtre de la cuisine le retour de son mari, qui allait inévitablement rentrer plus tôt. Elle fut gagnée par l'angoisse et rongea méthodiquement ses ongles.
Lorsqu'il arriva, peu de temps après, elle vit sur son visage, à son allure, qu'il était ennuyé. Elle quitta sa fenêtre et alla vite sur sa tablette, faisant semblant de lire la page facebook de sa sœur.
Audrey patienta quelques secondes, et alors que Christian rangeait son manteau, elle affecta la surprise :
« Tu es déjà là aujourd'hui ?
- Oui. »
C'était un oui laconique mais traînant, où pointait un peu d'agacement et de gêne.
« Comment ça se fait ? 
- Ben... »
Elle triomphait. Elle se disait qu'il n'osait pas en parler, lui demander si elle avait vu, ou pris la clef, qu'il craignait qu’elle avait compris, qu’elle savait. Le risque, s'il parlait, était de confirmer les soupçons, peut-être même de faire naître une idée chez elle, s'il se trompait sur son compte. Et pourtant, il ne pouvait faire autrement.
« Je retrouve plus les clefs du jardin. Tu ne les aurais pas vues ?
- Non. Mais t'es sûre d'avoir bien cherché ? C'est pas la première fois que tu ne retrouves pas tes affaires. Combien tu paries que c'est moi qui vais les retrouver ? »
Mais elle avait prévu bien autre chose, et avait caché la clef dans le tiroir du bureau où il avait tous ses papiers. Elle jubilait, elle sentait d'ici son énervement. Il fouilla encore ses poches, puis alla à son bureau, alluma l'ordinateur et fouilla les tiroirs et fit un « Ah ! » d'étonnement en y trouvant la clef.
« Ben tu vois, ça t'aura pas pris longtemps pour les retrouver finalement, c'est mieux que d'habitude, j'aurais même pas eu à me lever. »
Christian avait vraiment la tête des mauvais jours, et ne répondit pas. La soirée fut un peu tendue. Audrey s'endormit péniblement, elle se revoyait si vaniteuse de sa réussite, si pathétique en repensant aux vrais enjeux de cette affaire.
Et le lendemain, Audrey prit sa journée, partit pour les jardins communaux, et les succès de la veille au soir semblèrent de lointains souvenirs.
Les résolutions fermes de la veille s’émoussèrent tout le long de la matinée. Au gré de sa volonté vacillante, elle passait de la détermination au découragement, de la culpabilité à l'espoir de s'être trompée. Elle avait l'impression de sentir un œil énorme braqué sur elle, épiant avidement toutes ses pensées, un œil vide mais pressant, pareil à celui d'un mort, dont le regard vous bouleverse parce qu'il paraît sonder jusqu'aux tréfonds de votre âme et se délecte de votre trouble.
C'est l'esprit morne et troublé qu'elle accomplit machinalement les besognes du matin, et, comme elle avait le temps, elle gagna le jardin vers dix heures.
Elle sortit de son véhicule et fut heureuse de ne croiser personne. Pourtant, elle ressentait une douleur dans la poitrine. La forte humidité du lieu avait levé une brume épaisse et laiteuse, qui conférait à l’endroit une atmosphère de mystère. Les jardins les moins bien entretenus étaient encore plus glauques, plus effrayants, et pour les autres, on aurait dit que tout venait d'être abandonné, que tous avaient fui pour quelque obscure raison. Il n'y avait plus trace d'humanité dans ce lieu. Ce vide lui paraissait l'excuse idéale pour s'enfuir mais sa résolution faible tint bon.
Elle descendit lentement le petit escalier qui menait à la maison, puis parcouru l'allée rose, grimpa la marche du balcon, et, une fois devant la porte, se demanda si la clef fonctionnerait bien. Et elle fonctionna, alors elle entra.
Sa première impression fut un profond étonnement, puis l'incompréhension. On se trouvait dans une sorte de petit salon, un beau salon, confortable, joliment meublé, ou une espèce de chambre de célibataire décorée avec soin, mêlant sobriété et goût pour les matières.
L'intérieur, d'au moins quinze mètres carrés, lui semblait plus vaste que ce qu'elle s'était imaginé. Le sol magnifique était recouvert d'un carreau ciment typique du style Boulenger, dont elle reconnaissait aisément les couleurs ocre, rouge et noire caractéristiques. Les murs blancs étaient décorés de tableaux représentants, dans un style impressionniste bon marché, un bateau pris dans une tempête, un port où gisait de petites embarcations, sous un ciel gris, des scènes agrestes. Des rideaux discrets laissaient passer la lumière mais dissimulaient l'intérieur.
Un vaste canapé, qui devait pouvoir se transformer en lit, occupait le fond et le côté droit de la chambre. En face de celui-ci, un petit meuble, où deux verres, dont le fond avaient une teinte aramon, traînaient encore sous l'abat-jour d'une petite lampe.
A l'opposé, à gauche de l'entrée, un bureau ancien, éclairé par une fenêtre, servait de support à un ordinateur et son écran. Sur le mur gauche se trouvait un petit lavabo, avec tout le nécessaire pour l'hygiène des mains et de la bouche. Au fond à gauche, un grand carton ouvert, dont on ne pouvait voir le contenu.
Audrey s'approcha, écarta délicatement les bords du carton, et y trouva une caméra, le trépied afférent, et des objets qui, si elle n'en avait jamais vu d'aussi près, ne pouvait prêter à confusion quant à leur utilité.
Elle resta quelque secondes à regarder le tout, puis s'assit sur le canapé quelques secondes, confuse et hébétée. Comme si tout cela ne suffisait pas encore, elle se résolut à allumer l'ordinateur.
Elle craignait qu'il eut mit un mot de passe introuvable, mais il s'était contenté, banalement, de mettre les prénoms des enfants. Elle trouva cela absolument dégoûtant et stupide. Elle laissa tomber sa tête lourdement dans sa main en soupirant.
Au bout de quelques secondes, le moniteur présentait un bureau à peu près vide. Un dossier, tout simplement nommé « vidéos », se présentait à elle. Elle l'ouvrit et découvrit une quinzaine de vidéos, avec une date. Elle lança la première.
Il n'y eu pas vraiment de surprise. Elle essayait d'identifier la fille, mais décidément, elle ne la reconnaissait pas. Elle accélérait la lecture, et ne la finit pas. Elle fit de même avec toutes les autres. C'était parfois la même fille, d'autres fois non. Elle pensait en avoir vu cinq différentes, peut-être plus.
Elle regardait comme elles se comportaient, contemplait ce qu'elle n'était pas. Son mari, pendant les actes, lui semblait un parfait inconnu, alors qu'elle croyait partager son intimité. Elle voyait toutes ces choses qu’elle ignorait, dont elle avait entendu parler, sans jamais trop y croire, et en ressentait une forme étrange de culpabilité. Elle se dit que c'était peut-être de sa faute.
Au bout d'un moment, elle cessa de regarder, fouilla un peu l'ordinateur, trouva quelques photos, souvent de filles seules, des photos de charme, avec des filles parfois jolies, parfois vulgaires, dans des poses souvent vulgaires.
La jeune femme se dit qu’elle aurait du penser à prendre une clef usb, mais, tout bien considéré, elle ne voyait pas vraiment l'utilité de garder tout ça. Alors, tremblante, elle sortit de la garçonnière champêtre.
La brume s'était levée. Un beau soleil, encore un peu timide, la réchauffait. Elle attendit un peu, en se disant que, peut-être, ce n'était pas si grave. Une fois dans son véhicule, le visage de sa sœur lui vint, et elle se retint de pleurer, elle ne voulait pas céder à cette faiblesse, elle voulait faire face. Elle aurait voulu l'appeler, prendre ses enfants, et fuir chez elle, mais elle ne voulait pas avoir à supporter ses regards et ses mots. Elle aurait voulu avoir une amie pour le faire, mais elle avait trop honte pour appeler qui que ce soit. Son père et ses reproches sourds l'effrayaient.
Pour passer la journée, elle alla travailler, à la surprise de ses collègues, et elle fit bonne figure, particulièrement aimable et serviable.
Elle partit tôt, pour chercher ses enfants, et son humeur retomba. En attendant devant le collège, elle repensa à toute cette aventure. Elle ne se voyait pas continuer comme ça. Elle réfléchissait aux moyens, aux coûts, aux démarches administratives, à la famille, à la belle-famille, aux amis, et tout ce qui allaient se mettre en branle, à toute sa vie qui changerait, elle basculait dans l'inconnu, dans le compliqué, elle se sentait déjà terriblement fatiguée.
Son fils était étonné de la voir arriver si tôt. Il lui trouva un drôle d'air. Et cet adolescent, plongé dans un égocentrisme commun à ceux de son âge, s'enquit, pour une fois, de son état. Elle se retint de pleurer, et répondit oui.

Darnétal

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