"Infâmes" ~ mon gros bébé romanesque

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Message par JeannieC. le Jeu 17 Mai 2018 - 18:39

Salut chers vous !
Après de petites conversations ici et là, et entre les lignes de la Chat Box, je me lance à vous parler du gros monstre bébé à cinq tomes sur lequel je travaille depuis quelques années. Deux des livres sont déjà écrits et le premier tome est parti le mois dernier auprès de plusieurs maisons d'édition. Je voulais vous toucher quelques mots de ce qui constitue une de mes plus grandes passions parmi de nombreuses autres, et n'hésitez pas si des questions ou pensées vous viennent autour de cette histoire ! Very Happy  (Et puis un des personnages centraux est surdoué ^^ )

Je la qualifierai bien de "danse macabre" pour son clair-obscur, ses thématiques, son rapport baroque au pictural et à la fresque -- et souscrirais à la phrase de Baudelaire qui parle du portrait comme d'une "biographie dramatisée" et qui me parle tout autant pour l'art visuel que l'écriture. Et donc pour résumer un peu cette curieuse chose à la croisée des genres :

La série s'appelle Delenda Carthago Est


"Infâmes" ~ mon gros bébé romanesque Banniy10


Le premier livre : Infâmes


"Infâmes" ~ mon gros bébé romanesque Protot11




Pour moi, les monstres représentent l'incarnation de la beauté dans sa forme la plus authentique et insolite. Ce sont des êtres fragiles et courageux qui s'opposent – volontairement ou involontairement – aux modèles conventionnels. […] Souvent les gens me demandent si, à mes yeux, seuls les êtres étranges sont beaux. Ma réponse est : « Oui, mais nous sommes tous étranges à notre façon. »
Guadalupe Nettel,
propos recueillis par Didier Jacob
au Salon du livre de 2009


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Toi qui es tout,
Crains qui n'est rien


1605. Le royaume de Monbrina est au sommet de sa gloire mais, en pleine Révolution Copernicienne, trois monstres vont le menacer.
Jérémie, l'esclave surdoué, secrètement instruit en vue d'étranges desseins, est pourchassé par une confrérie qui répond au nom de Delenda carthago Est. Lénius, le troubadour difforme, rêve de vengeance lorsqu'il est contraint à devenir le bouffon de son ennemi. Tristan, le séduisant vagabond infirme, compte sur ses tours et intuitions mystiques pour enrayer les dégâts de la mécanique en marche.
Quand les anormaux s'unissent contre l'ordre établi, c'est autour d'une étonnante découverte archéologique que, quatre siècles plus tard, les complots continuent.
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De petits extraits et des illustrations de ma main pour, si votre curiosité le souhaite, faire plus ample connaissance avec ce trio :


Jérémie:



"Infâmes" ~ mon gros bébé romanesque Jyrymi15


L'ombre glissait comme une traînée d'encre le long des dalles noires et blanches. Rythmés d'une froide régularité, les pieds nus avançaient de case en case suivant une ligne droite, jusqu'à atteindre un meuble à percer – la place ennemie à prendre. Dans un face à face avec la bibliothèque, l'esclave promena la flamme obscure de son regard au fil des gravures qui ornaient la portière, puis à travers la vitre qui lui offrait des dizaines de livres et l'embarras du choix. Ses doigts osseux caressèrent la courbe d'une clé logée au cœur de la serrure. Elle tourna et un déclic marqua l'ouverture. Le bruit mécanique déclencha un sourire à peine perceptible aux lèvres de Jérémie, qui pourtant en avait pris l'habitude. Il y trouvait le plaisir d'une musique familière et l'image rassurante des rouages qu'il dérangeait dans leur sommeil rouillé. Ils les comprenait désormais. Application de sa lecture du mois dernier quant à l'exploitation des forces par des machineries de toutes tailles – fascinant.

[...]


Quelque chose qui l'impressionnait elle-même, l'effrayait presque, l'empêchant de l'interroger avec trop d'insistance. Elle entrevoyait en lui une force immense, séduisante au point que ses yeux s'échouaient souvent au ciel et qu'il se contentait de réponses courtes aux conversations vaines de ses compagnons, voire parfois d'un quasi silence. Avec le temps, elle avait deviné que Jérémie satisfaisait juste assez les questions de ses pairs et donnait l'illusion d'une participation minimum aux discussions, alors que les discours et les sempiternelles plaisanteries salaces de certains lui prodiguaient une infinie lassitude. Leïù en était désolée. Le fils Torrès écoutait, répondait quelques banalités mécaniques, mais elle le savait ailleurs. Si du reste il jugeait les interrogations d'un pair trop invasives, il déviait l'attention pour retourner à cette si mystérieuse aspiration. Restaient les fictions afin de maintenir entre eux deux un mince fil que Leïù chérissait. Si Jérémie n'aimait se dire que par ce prisme, soit ! Elle acceptait le marché, espérant que lui aussi y prît plaisir et tinsse à elle. À leur amitié. Au moins un peu. Le timbre d'abord timide du jeune homme tâtonna :

— On conte… qu'au fin fond d'un de ces villages lourds de lumière, le mauvais œil s'était posé sur une femme parce que, dit-on, elle avait chanté. Indécence. Ne pas tenter. Devant la Haute Cour, des hommes la siégèrent. Une nuit, il se passa ce que nul ne sut vraiment… puis elle fut exilée. On la vit monter avec le vent tout en haut d'une dune. Puis disparaître. De l'autre côté de la Terre – ou dans le ciel…

Sa voix devint différente, comme tirée des profondeurs et d'un autre que lui. Elle demeurait cependant aussi paisible que ses doigts enracinés dans ses genoux. Il se tenait droit, peu à peu il ferma les yeux. L'auditrice comptait à peine, voire plus du tout. Seul résonnait le rythme des mots improvisés, au fond de sa poitrine. Pour lui. Soudain Jérémie, blotti dans la noirceur de ses paupières closes, sursauta en sentant les mains frêles de sa voisine lui attraper les poignets pour les lui replonger dans le bassin. Il comprit aussitôt : la Marthe les surveillait. Elle n'apprécierait pas de le voir oisif. Confus, il reprit ses gestes automatiques au fond du cuvier et chuchota :

— Des voyageurs prétendent que c'est elle, ou son spectre, qui leur apparaît en mirage dans le sable. Un corps de nuit, dans ses voiles de statue qui claquent tout autour comme du bois… Et le vent aigu siffle sur elle. Sa peau est de pierre, marquée. Elle craquelle au creux des paumes brunes du désert. Un jour, une petite vagabonde qui la vit de plus près, si furtivement qu'elle ne sut si elle avait déliré sous la chaleur, évoqua ses grands yeux ambrés. De lumière ou de feu. Elle rapporta aussi au village qu'elle avait cru l'entendre lui dire…

[...]


Mais lui ! Je me suis de nombreuses fois perdue au fond de ses diamants noirs. Deux creusets hantés d'ombres d'esprit, de curiosité, de colère ou de tristesse, faisant de lui-même un spectre effrayant de dureté. Cependant j'y vois aussi des cavernes où dansent des lumières qui jamais ne s'éteignent. Deux fenêtres pour se jeter en plein vide. Savant mélange d'Art et d'Enfer. Qui en est l'Auteur ?
L'esclave a la peau mate, le corps nerveux et osseux d'un démon, ou bien de l'un de ces prophètes au désert. Il est vigoureux comme un héros de Rome. Figure-toi un front haut, un nez droit, des traits creusés par l'épreuve où je m'imagine glisser mon doigt, et toutefois séduisants dans leur sévère harmonie, leur finesse. La bataille de farouches fourches noires sur sa tête et la barbe naissante qu'il fait disparaître une fois par semaine, les jours où le vieux rasoir est prêté aux esclaves, ajoutent à Jérémie un air d'ermite dru. Il en a aussi le vieux pantalon de toile brune. Les lambeaux de sa chemise jadis blanche m'ont parfois donné à voir la naissance d'une broussaille. Moi qui aime l'élégance, l'apparence soignée, la clarté ! J'ignorais que la sauvagerie eût des attraits.
Peut-être est-ce l'effet de la haute taille de ce corps-charpente ? Une colonne musclée aux dimensions de cathédrale, comme taillée d'un seul tenant au cœur d'un vieux bois – tout parcouru de veines saillantes : il garde de son châtiment par le fouet ce dos raide sillonné de zébrures, timidement boursouflé par endroits, et cette démarche de statue du Commandeur. Ce dos pareil à une terre labourée… Je l'ai pu apercevoir lorsqu'un jour de grande chaleur, il travaillait torse nu. Non, Jérémie n'est pas beau. Et pourtant… À l'image de son esprit, tout en ce physique est là pour fouler aux pieds la vérité. Il est le non-sens et – Diable ! – cela me plaît.


Lénius:



"Infâmes" ~ mon gros bébé romanesque Lynius10


Au milieu d'un cercle de spectateurs allègres, un énergumène tournoyait sur ses roues et grattait les cordes de sa lyre. Il chantait des ballades coquines et lançait au vent ses gestes comiques.
Sa morphologie retenait l'attention de qui le découvrait autant que son activité. Ses membres grotesques et raidis, les uns tordus, les autres atrophiés, obligeaient sa corpulente personne à reposer sur un large fauteuil. Un ventre rebondi se déployait au pied de sa colonne vertébrale en virage, dont il accentuait la courbure. Cette créature baroque révulsait son public mais se rachetait en l'amusant davantage, par ces divertissements qui se délectent jusqu'à l'ivresse de ce qu'il y a de plus bizarre. Peut-être parce que cet infirme – reflet de miroir déformant, pourtant bien en chair et en os – proposait un jeu original : que voyez-vous ? Quel animal vous évoque cette main contractée, qui termine un large bras bouffi ? Et cette autre crochue, retournée vers l'intérieur ? Ce pied gonflé ? Le mollet arqué de cette jambe plus courte que sa voisine ? À quel gnome, à quelle énigme avons-nous affaire ? Le musicien était une farce vivante. Derrière des bésicles chaussées sur un nez tors et écrasé, ses petites billes marron jouaient également. Celles-ci roulaient et sautaient, aussi rieuses que les individus desquels elles renvoyaient les regards. La couleur de ces pupilles les mariait au bouc qui ornait le menton de l'invalide, assorti à sa courte chevelure ébouriffée. Au moins une harmonie au milieu de ce joyeux chaos. La tête ronde de l'homme affichait une mine badine. Elle possédait Diable-sait-quoi de charmeur dans son large sourire pourtant confus : égal au reste du corps, la moitié des dents ayant pris des libertés. Certaines manquaient à l'appel, tandis que les restantes étaient pointues et tordues. Dents de l'amer, ultime plaisanterie d'un créateur ivre.
Quand le pâle voleur se joignit à l'assistance, le baladin lui jeta un clin d'œil, avant de lancer à l'auditoire sur un ton mielleux où suintait une ironie corrosive :

— C'est paraît-il jour de liesses en l'honneur du bon souverain ? Allons ! Si vous le permettez, il faut donc que moi aussi je déclame mes louanges au Grand Roi…

Depuis trois ans qu'il gagnait son pain en chantant, l'histrion s'était construit une petite notoriété. On aimait écouter cet excentrique troubadour, drôle et captivant dans sa disgrâce. L'homme variait les plaisirs : il préférait certains jours des numéros plus comiques ou théâtraux, qui rencontraient également un franc succès. Mais il offrit cette fois-ci une représentation lyrique.
Ce bricolage humain était une fête des fous à lui seul, habité par une excitation telle que sa raison ne devait pas être l'unique maître à bord. Le troubadour se mit à jongler de sa voix. Avec une habile légèreté, bouts-rimés, vocalises, variations colorées s'envolaient dans les airs. Son corps entier le secondait en cette danse : la lyre tenue entre ses cuisses, sa pince tordue chatouillait les cordes ; sa main gonflée battait la mesure, suivie de sa tête, ou faisait effectuer des figures à sa chaise, avançant, tournant, reculant… Accompagné au refrain par l'auditoire gai et complice, il chantait :

Divin Bacchus et toi, Diogène !
Que vos jarres inspirent à Silène
Quelques paroles point trop folles,
Faute de belles cabrioles,
En horreur de Der Ragascorn…
Hips... En l'honneur... d'un roi sans bornes !
Les roulades du chien des rues,
Acceptez, ô très grand Saigneur !
Que pour vous, ces pieds aient couru,
Permettez, ô très grand Saigneur !
À toutes les mouches du monde
Vous donnez leur pain de ce jour !
Ces êtres, grâce à votre Amour,
Festoient de carcasses immondes.
À vos échafauds ils ripaillent
Et prospèrent au champ de bataille.
Leurs danses sont une louange
Qui vous fête, ô très grand Saigneur !
Les plus humbles par vos soins mangent,
Je le chante, ô très grand Saigneur !
Non content de remplir nos panses,
Aussi bien, vous videz nos têtes.
Que de douleur lorsque l'on pense !
Communions au bonheur des bêtes !
Le respect de votre nom n'entre
Que par les bouches et par les ventres.
Qu'en un sujet laid et dément,
Vous daignez, ô très grand Saigneur,
Voir le plus franc de vos galants…
De basse-cour, ô très grand Saigneur !
Vous, sommité des sommités,
Incarneriez la vérité,
Que votre art mette sur la paille
– Des prisons – ceux dont les rimailles
Souillent par la contradiction
Vos idées, seule religion ?
Ou ont-ils donc tous trépassé
De honte, ô très grand Saigneur ?
Éblouis par votre succès
Si radieux, ô très grand Saigneur ?
Jusques aux confins de la terre,
Vainqueur, vous porterez votre ombre !
Est-ce afin d'offrir la lumière
À ces misérables sans nombre
que vous les jetez dans les liens ?
Généreusement – pour leur bien…
Votre gigantesque gosier
Est sans fond, ô très grand Saigneur !
On ne le peut rassasier,
Ô vorace, ô très grand Saigneur !
Le monde est rond, mais je sais que
Vous ne vous mordriez la queue :
Montant au Royaume des Cieux,
Vous remplaceriez même Dieu !
Et votre Empire, je le dis,
Sera pire que Paradis !
Pardonnez-moi si je ne suis
À vos pieds, ô très grand Saigneur,
Pardonnez-moi si je ne puis
Les baiser, ô très grand Saigneur !



Au loin, en même temps que l'hymne de la gargouille vivante, on pouvait encore entendre la ronflante fanfare qui suivait les soldats royaux, et les acclamations destinées au souverain. Der Ragascorn fascinait les foules, mais l'invalide effronté également. Le second contre le premier. À armes différentes, ils se jouaient un bras de fer par le spectacle. Bientôt les duellistes s'attireraient l'un vers l'autre.


Tristan:



"Infâmes" ~ mon gros bébé romanesque Trista11


Il avait épaissi depuis son arrivée au palais avec sa mine et sa maigreur de souris. Quoique toujours fin, comme pouvait l'être un danseur ou des dentelles de pierre gothiques aux lignes élancées, il déployait la vitalité de ses dix-neuf ans. Si ses jambes restaient menues, le travail intense, ses ballets plus ou moins clandestins et le maniement des roues donnaient au haut de son corps une musculature raffinée. L'âge l'avait parsemé de poils châtains. À son visage cependant, il tenait à les faire disparaître autant que possible, au grand dam de Jolenn et malgré ses avis qu'elle ne se privait pas de lui glisser. Ses yeux empreints d'une flamme aussi fragile que celle d'une bougie, et pourtant éternelle, restaient posés sur le chaton au dos duquel la main de Jolenn vint accompagner celle de Tristan. Il ôta la sienne. Le rouquin miaula. Jolenn tut un soupir.

[...]


L'on riait, l'on narguait les deux attractions. Gloussements et tintements de verres résonnaient. Dans cette pagaille, Tristan avait prédit l'occasion d'offrir à Lénius la diversion nécessaire à son plan. Il inspira, se concentra, et descendit un verre de spirythus dont les degrés le désinhiberaient, annihilant en partie ses craintes et d'éventuels gestes trop timorés. Il prit quelques instants pour maîtriser un haut-le-cœur, se laisser aller sur la vague galopante jaillie des instruments en concert, et permettre à son corps de s'acclimater à la chaleur avant de se sculpter un sourire charmeur.

Puis il entra de tout son être au cœur d'un jeu étrange. Il élança les mains sur ses roues afin de poursuivre les provocateurs. Au milieu d'une clameur de surprise et de joie – enfin ! le blanc-bec devenait amusant ! – ses longs doigts attrapèrent deux couteaux fins et étincelants au coin d'un plateau d'argent. Il les fit tournoyer. Les armes tintèrent, dansèrent en un sifflement sonore à travers les airs. Elles dessinèrent des cercles vifs dans lesquels elles semblaient devenir le prolongement de la silhouette, qui tantôt donnait au véhicule de brusques impulsions, tantôt jouait des lames. Alors que Tristan tournait encore sans les mains, grâce à l'élan impulsé à son landau, il éleva ses bras et leur donna une courbe répondant à celle des roues, ne faisant qu'un avec son siège le temps d'un tableau éphémère. Les touches colorées jetées par le luth et le hautbois complétaient l'œuvre.
Le public s'exclamait et riait, complice et admiratif cette fois-ci. Les yeux charmés suivaient l'artiste. Ses doigts agiles s'ouvraient, s'écartaient, se refermaient, avalant les couteaux avant de les laisser rejaillir comme des griffes. Ces griffes-là cependant eurent leur liberté : il les lança enfin, elles vinrent se ficher en plein cœur de gueules de lions qui ornaient les boiseries. Malgré les airs étonnés et les quelques moqueries sifflées par certains sur ce garçon presque femme, on applaudit. On crut à une mise en scène prévue par Adalheid, qui ne put s'empêcher d'acquiescer fièrement.

Tristan roula de toutes ses forces ici et là, pirouetta, fila, revint. Comme la danse lui manquait ! Il trouvait si rarement pour elle des occasions propices au palais ! Il s'y livrait secrètement, comme une jouissance interdite, seul ou auprès de Jolenn, tandis que c'eut été indécent le reste du temps en sa condition de domestique. L'artiste ne s'entendit pas s'esclaffer. Son dos plongea profondément en arrière. Une par une, ses vertèbres s'enroulaient. Il apprécia le délié de chacune d'elles, devenant une coquille à l'arrondi parfait ou une vague preste dans sa course, suivant la cadence d'une cithare. Puis le flux se redressa, ondoya, serpenta au milieu des corps-rochers, évitant de peu les convives qui voulaient l'attraper. Mais il coulait comme un filet d'eau entre les doigts. Et cela était beau.

Derrière leurs bésicles, les yeux de Lénius contemplaient, ébahis. Le numéro l'aspirait. Les mains de Tristan envoyaient pirouetter ses couteaux près des bougies. Tandis que les éclats aveuglants des lames illuminaient tous les regards, le fou lui aussi sonné crut néanmoins déceler dans un geste furtif de la silhouette en éclipse, son message pour lui seul : Fais ce que tu as à faire, je me charge d'eux ! Il peina à se détacher du félin hypnotique. Il suivit des pupilles les courbes qu'il dessinait. Tristan occupait diablement la gent aussi avide de grâce et de magie que de boisson. Lénius se concentra. S'échapper. Son cadet vibrait, tournoyait, magnifiait tout ce qui passait entre ses doigts. Son bassin, sa taille, son dos, ses bras le dirigeaient, pris par l'ivresse d'une transe et du plaisir à sentir l'alcool aboyer dans ses veines. À son cou fin, la croix et les parures de la Terre sautaient, claquaient, tournaient au rythme accélérant de l'orchestre et du ballet improvisé. Il avait dégrafé et ouvert ses manches dont les pans dansaient autour de ses bras nus. Ses muscles s'accentuaient, leurs vagues rehaussées tantôt par les premières gouttes de sueur, tantôt par l'ambre des flammes qui s'y peignait quand il se plaisait à frôler dangereusement une torche ou un chandelier. Lénius retenait son souffle. Quelle force ! Ce corps parlait mieux que la musique – et que les lèvres de Tristan trop souvent silencieuses. Sa silhouette disait ce qu'une bouche aurait pu révéler de plus beau. Mais ce n'était pas ici que les deux animaux d'arène pouvaient chercher la beauté. Ils l'apportaient.

Depuis le divan où ils cuvaient leur vin, les convives envoûtés goûtaient Tristan. Le tableau, flou, leur semblait plus magique encore. Un roulis brûlant déferlait dans les membres de l’évanescent danseur. On l'encerclait, on le frôlait. On le sentait. On flottait autour de lui, en ombres au sabbat. Son haleine chaude vous caressait. Ses pupilles vous piquaient. Si certains n'osaient toucher ce fugitif et sensuel corps-souffle, d'autres ne se privaient guère de jouer avec, de broder leurs gestes autour des siens. On le surprenait par un coup à l'épaule, ou tirant un pan de son habit. Malgré tout, un sourire détaché luisait aux lèvres de l'invalide. Parfois, ses mouvements étonnaient en se faisant brusques. Des gestes fauves dans lesquels il plongeait vers le sol pour planter ses doigts dans la Terre, comme autant de racines venant y boire avant de rejaillir de plus belle. Et la musique de jouir en envol, à la suite du danseur et des cris agréablement étonnés des spectateurs.
Et la course reprit. Les roues funambules fusaient. Tristan passait tout près de certains pour leur tendre un sourire. Deux amants le lui rendirent. Près d'eux, un homme renfrogné le repoussa dans un sifflement plein de dégoût avant de se signer. L'artiste siffla en retour et se projeta dans une courbe reptilienne pour plaquer une main au sol et, de l'autre, élancer sa roue pour un demi-tour. Il se redressa, s'éloigna, faisant claquer ses bijoux dans ses spirales. D'autres frappaient des mains.


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Le livre II s'appelle Tournent les roues


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Merci beaucoup pour votre intérêt I love you
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Message par JeannieC. le Lun 21 Mai 2018 - 10:19

Plus d'illustrations par ici : la caverne Smile

D'autres romanciers / auteurs d'histoires parmi vous ? ^^
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Message par izo le Lun 21 Mai 2018 - 10:34

Sitôt le regard posé sur ta prose et le voilà pris dans le filet invité à lire la suite. Parfait donc, ton style se décline bien et module agréablement la lecture. Pas de grumeaux, ni de pentes trop lisses. Bravo Smile
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Message par JeannieC. le Lun 21 Mai 2018 - 12:21

Oh woah, merci pour tes impressions izo Very Happy Cela me touche que de te lire agréablement invité dans ce monde par les deux vagabonds à roulette et l'esclave surdoué ^^ D'autant plus contente que cela vient de toi, dont j'ai eu le plaisir de croiser tes poèmes --
Et d'ailleurs j'ai cru comprendre que toi aussi écrivais des histoires ? De quoi s'agit-il si tu veux bien en causer ?

Ah et il y a les trois premiers chapitres de mon roman en ligne sur Wattpad si ça te branche. Là je suis nouvelle du coup j'ai pas encore la possibilité de poster le lien externe, mais je le ferai dès que possible si la curiosité t'en dit -

Curieuse de te lire aussi à mon tour sur d'autres textes / poèmes / fictions ¤
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