Alcoolisme

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Message par Invité le Mar 13 Mar 2018 - 18:02

Les premières notes du réveil tambourinent au-dessus de ma tête, légères, lointaines, presque inaudibles. Elles viennent se briser en mille fragments sur le toit de mon abri et pourtant continuent de s’y jeter de toutes leurs forces, conscientes de n’être que les premières d’une longue mélodie, que derrière elles d’autres viendront, puis d’autres encore, leur sacrifice ne sera pas vain. Elles s’y pulvérisent les unes après les autres et chacune le grignote, le creuse un peu plus, jusqu’à ce qu’une enfin parvienne à le percer. Elle y fait un trou, un trou tout petit mais juste assez grand, et la voilà qui se faufile dans mon sommeil, dans ce fragile cocon tissé d’épuisement, d’impuissance et de tristesse au fond duquel me dépose tous les soirs le torrent de bière que j’ai descendu. Bière ou vin, vin ou bière, au point où j’en suis ça n’a plus vraiment d’importance, j’ai de toute façon pas l’alcool classe. Parce que mieux que ça, je n’y arrive plus. Parce que ça fait longtemps que je me suis rendue, rendue à l’évidence, rendue tout court, j’ai capitulé, parce que le mieux est l’ennemi du bien, parce que même le bien, j’y arrive plus, et puis parce qu’en fait je m’en fous, on s’en fout, d’ailleurs foutez-moi la paix. Note après note donc, la mélodie s’infiltre dans ma cachette, suinte le long de ses frêles parois et la percée, inexorablement, s’agrandit ; sentant le dénouement proche, les notes s’enhardissent, se redressent d’abord timidement puis se gonflent, envahissent l’espace, le prennent d’assaut et les voilà à présent qui s’engouffrent en furieuse farandole dans la brèche maintenant béante, denses, lourdes, et qui s’écrasent en cascade sur ma tempe endolorie, coulent dans mon oreille, jaillissent dans mon cerveau, balayant sur leur passage le semblant de sérénité dans lequel je m’étais réfugiée, mon repos-mensonge, mon exquise illusion. Elles pulvérisent mon abri de fortune et me laissent allongée là, seule au milieu de la réalité, au milieu du vrai, exposée à nouveau, vulnérable à nouveau.

Non, non, non. Non. Putain, non.

Paupières : battement un, pause. Battement deux, battement trois, yeux ouverts. Premier combat de la journée, la gravité qui écrase mes épaules contre le matelas. Un pied par terre, l’autre, victoire ; où sont mes chaussons ? Nouvelle pause, diagnostic : mal de tête, bouche pâteuse, estomac en vrac, les yeux qui brûlent. Fatigue, fatigue, fatigue. La routine, quoi. Vivement ce soir qu’on remette ça, et allez, encore un petit effort, bientôt t’auras même plus la force d’être triste. Prise d’élan, debout, toujours cette saloperie de gravité et dans mon crâne ambiance marche funèbre, genre procession de la semaine sainte, un battement sourd et régulier et ça cogne, et ça cogne, putain qu’est-ce que ça cogne. J’arrache mes pieds du tapis où déjà ils avaient pris racine, comment ce corps que je ne nourris presque plus peut-il être aussi lourd ? Mon corps-épave se traîne péniblement jusqu’à la cuisine, café-doliprane, pas de petit-déj, depuis que je bois je ne mange plus, je mise tout sur le liquide. Salle de bain et premier suspens de la journée : l’eau chaude sur mon visage, sur mon cou, sur mes épaules, le long de mon dos, elle m’enveloppe, m’emmaillote, l’odeur légère, fleurie, toute douce toute douce du savon se pose sur la vapeur lourde qui a maintenant empli la pièce et je m’y emmitoufle, je m’y pelotonne, je ferme les yeux et j’oublie, en vrai j’oublie, quelques secondes, j’oublie. L’eau sur ma peau, l’eau sur ma peau et ma carapace de crasse qui cède, se craquelle, avec elles mes angoisses, mes vulnérabilités, mes colères, ma fatigue sale se dissout et toute cette merde coule le long de mes bras, de mon ventre, de mes jambes, l’eau sur ma peau, enfin je respire, je flotte, ça doit ressembler à ça l’apesenteur. Et c’est bon. Comme c’est bon.

Au sortir de la douche, plus de fatigue sale, que de la fatigue propre, de la fatigue légère étalée bien partout pareil sous ma peau, en couche mince et uniforme. C’est tellement moins désagréable que ç’en est presque agréable. Placard, sous-vêtements, mais où est passé mon collant noir ? Brosse à dents, sèche-cheveux, maquillage, accessoires. Le souci du détail, tout handicapant qu’il puisse être parfois, est le meilleur allié de l’alcoolique anonyme que je suis et que je tiens à rester (anonyme, pas alcoolique). Un soin particulier doit ainsi être apporté aux finitions, il s’agit en quelque sorte d’incarner la journée le Docteur Jekyll du M. Hyde que je suis le soir, à peine refermée la porte de mon appartement. Propre, lisse, nette, tout est sous contrôle, chemise aux pliures impeccables, parfum aérien qui reste en suspens dans mon sillage et vous donne envie d’ouvrir grand la fenêtre, de vous échapper belle, d’embrasser qui vous voudrez. Quoi ? Alcoolique, elle ? Non non non, vous vous trompez. Croyez-moi, je la connais bien, c’est vraiment pas l’genre. Non mais regardez-la : vous la voyez vraiment tituber vers le frigo, ramper vers son lit, dormir dans sa gerbe ?! Non, c’est définitivement pas son style !

Bande de connards. Ce collier sera parfait avec ma chemise.

Manteau, gants, bonnets. Chouette il pleut, pour changer. Ce soir il faudra vraiment que je prenne le temps d’aller acheter un parapluie avant de rentrer me la coller.

Porte qui claque. Levée de rideau, en scène.

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