La séance du mardi (Nouvelle brève, votre critique ?)

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Message par Confiteor le Ven 16 Juin 2017 - 3:45

Une petite nouvelle rédigée la semaine dernière.
3 chapitres tentant d'installer 3 ambiances amenant la chute.

J'espère que vous serez nombreux à lire et plus encore à réagir.

C'est la première fois que je fais lire un écrit, c'est vraiment pas mon métier et j'aimerais vos avis de lecteur : forme, fond, structure, intérêt, etc.
(je suis en progrès l'an dernier j'ai fait ma première expo photo ...)
Plus vos propos sont détaillés plus ils me plairont même s'ils sont assassins ...

N'hésitez pas à être sincère et direct je ne suis pas hypersensible, ni fleur bleue !
J'ai bientôt 60 ans donc si j'ai survécu c'est que j'ai le cuir épais !


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Message par Confiteor le Ven 16 Juin 2017 - 3:56

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Dernière édition par Confiteor le Ven 7 Juil 2017 - 16:37, édité 1 fois (Raison : Absence de retour)
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Message par Weigela le Mer 9 Aoû 2017 - 16:20

euh, ben c'est passé où ?
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Message par Pieyre le Mer 9 Aoû 2017 - 16:47

Ah, oui, je n'avais pas fait attention... Pourtant ce n'était pas faute d'intérêt pour ce genre de propositions. Si tu es encore là, Confiteor, n'hésite pas à reposter ou à indiquer un lien.

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Message par Confiteor le Sam 26 Aoû 2017 - 16:06

La séance du mardi



Scène 1

En général, je vais au hammam le jeudi.
C’est le jour des garçons, le jour des arabes.

J’arrive dans le courant de l’après-midi, à l’heure tranquille.
Déjà dans la voiture l’air semble pénétré de cette marque si particulière, mélange d’encens, d’huiles essentielles, d’humidité, de corps nus détendus.
Ma peau tressaille et ressent par avance la douce brûlure de la chaleur, le poli qui suit le gommage. La répétition des pratiques ancre leur mémoire dans le corps.

Il fait gris et pluvieux, je traverse la cour. Le crissement de ce gravier est particulier, comme une ritournelle annonçant le plaisir à venir.

Gilles, le patron, mon ami, m’accueille. Nous parlons un peu.
Tout à l’heure, il viendra nous rejoindre et sa tranquille bonhommie égaiera la fin de la séance.

Dans le vestiaire, j’ai mes habitudes, un casier préféré. Désormais l’odeur est suave, envahissante, son intensité est le signal du lâcher prise.

Bien que farouchement athée, je dis Bismillah en entrant dans la salle baignée de vapeur, machinalement, sans même y prendre garde.
J’ai tellement entendu prononcer cette formule avant tout geste un peu important de la vie, je l’ai si souvent vue calligraphiée dans les lieux les plus sacrés ou les plus incongrus, sur des auto-collants brillants, sur des pendentifs en métal doré accrochés à un rétroviseur !

Les vieux chibanis sont déjà là, installés, allongés, les chairs affaiblies par tant d’années de travail manuel, distendues par l’excès alimentaire, le trop gras trop sucré qui tente de consoler une vie passée loin d’un village dont on rêve et qui n’existe plus.

Je m’approche pour saluer Hassan, il baigne dans sa sueur sur la pierre chaude, sa peau sombre luit de reflets caramels. Il entrouvre ses petits yeux brillants et bien noirs. Labès m’sieur Alain ? Une série d’incisives en or étrangement plantées éclaire son sourire.
Il me regarde avec la complicité de ceux qui partagent cette étrange pratique du hammam. Et aussi un peu d’ironie.
Bien sûr, je viens chaque semaine depuis tant d’années, mais lui pratique depuis l’enfance. Avec sa mère d’abord jusqu’à ce que, l’âge aidant, la vue de ces corps féminins offerts à son regard lui provoque des érections trop fréquentes. Et alors le père et les oncles prendront le relais. Et, peut-être, se sera-t-il privé de quelques séances lorsqu’il lui a fallu trimer tard à l’usine ou éco-nomiser chaque sous pour construire la villa qui fait sa fierté au bled.
Mais depuis qu’il a cessé de travailler, il ne manque jamais un jeudi.

Hassan rit doucement de ma réponse amicale.
Je le suspecte de fumer le kif. Pas ce cannabis puissamment toxique issu des cultivars améliorés par les hollandais, plutôt ce mélange de tabac noir en poudre, très âcre, agrémenté de quelques feuilles d’herbe, celui que beaucoup de vieux marocains a toujours fumé en radotant devant un thé ou une partie de dames. On le fume dans une pipe microscopique nommée sibsi. Elle se consume en une bouffée puis le fumeur expérimenté sait envoyer la cendre par-dessus son épaule d’un souffle précis et expéditif. Bismillah !

Hassan est toujours accompagné de Béchir, l’homme qui ne rit jamais et parle si peu. Avant la retraite, il possédait une petite épicerie dans le quartier arabe de la ville. Étrangement, il n’est pas Djerbien comme la plupart des « dépanneurs » mais marocain de Fès.

Il a vu grandir les mômes du quartier, ils lui ont chapardé des bonbons. Aujourd’hui ce sont des pères de famille qui fréquentent le hammam. Il n’a pas oublié mais ne leur en tient pas rigueur. Tous viennent le saluer avec respect.
Béchir n’a jamais beaucoup parlé, il est vouté, se déplace en gar-dant les yeux fixés sur le sol. En dépit de sa bedaine arrondie, son corps est sec, la peau un peu jaunie, sans doute par le diabète. Il est étrangement glabre, le poil blanc, rare et fin, même sur le torse.

Je lui demande des nouvelles de sa santé, de ses yeux. Ça va, ça va. Et la conversation en reste là comme toujours.

Il semble chargé d’incarner la misère humaine, avec détachement mais persévérance. Alors comment pourrait-il sourire ?

Néanmoins lorsque je suis seul, il ne me laisse pas à la peine. Lorsque nous avons assez transpiré, il m’appelle, me fait assoir sur le sol devant lui, penché en avant et frotte mon dos avec le gant kessa afin de terminer le gommage. Jamais il ne termine sans faire claquer le gant sur la pierre pour en faire tomber les petits rouleaux de peau exfoliée puis il me donner une tape vigoureuse et sonore sur le gras des reins. Bismillah !

Je rejoins Youssef, mon préféré.
Il est affalé sur la banquette de pierre comme un mammifère marin sur la grève. Son ventre impressionnant semble posé à part lui.

Il rit déjà. Par habitude j’évoque son pauvre dos cassé par des heures passées courbé devant une machine à piquer les chaussures et par une chute malencontreuse en mobylette.
Je m’assois à ses côtés. Parfois, nous restons immobiles, sans parler. Souvent je le questionne et il me raconte volontiers. Ses très nombreux enfants, leurs succès et leurs échecs, sa vie sentimentale, le boulot. Les femmes se sont succédées jusqu’à ce qu’il retrouve son amour de jeunesse avec qui il divorça précocement. Il la nomme « mon ministre » et simule une grande soumission.

Un samedi matin, je les croise au marché arabe. Youssef porte le panier de légumes. Il nous présente et nous échangeons deux mots.
Elle ne me semble pas être une terreur domestique, et dit avoir entendu parler de moi.
Petite et un peu grassouillette à force de pâtisseries trop sucrées, je reconnais une vieille femme berbère malicieuse avec son foulard coloré de perles brodées et des yeux mobiles marqués de khôl. Jeune, elle a sans doute été belle et conserve l’allant des femmes qui le savent.

Nous parlons de cuisine et rions d’avance à l’idée des parfums de cumin et de ras el-hanout qui envahiront la cuisine tout à l’heure tandis que le mouton trop gras rôtira dans la poêle.

Youssef est gros, abusivement gros. Des années de trop bons plats.
Je l’imagine à table face à « son ministre » se resservant. Hada jayid ! (c’est bon ...). C’est sa façon de lui témoigner une forme de tendresse avec la pudeur masculine très orientale. Ils se sont retrouvés à plus de 60 ans et ne se quitteront pas cette fois.

Parfois, s’il est seul je lui frotte le dos. Il utilise une éponge végétale lufah plutôt qu’un gant synthétique. Sa peau est diaphane, maladive. J’hésite toujours à frotter trop fort, de peur d’éroder cette enveloppe qui semble si fragile. Je retiens mon geste, peut-être plus que je ne le devrais ? Il soupire, un peu essoufflé par l’excès de chaleur et aussi un cœur usé.
Lorsque le gommage est achevé, je verse doucement de l’eau tiède sur son vaste dos. La température, ça va Monsieur Youssef ? Et toujours il exprime de la satisfaction.
Je poursuis en le massant longuement avec l’éponge imprégnée de savon noir, en insistant sur les reins que je sais douloureux et aussi sur la jonction sacro-iliaque. Ses chairs adipeuses seraient lâches et molles si elles n’étaient contenues, comme à regret, dans une peau diaphane devenue trop étroite.
Shukran m’sieur Alain !

Je rejoins ma place, au fond à droite.
Avec le temps pas besoin d’acclimatation, mon corps sait, recon-nait le signal. Il change de mode, une simple affusion le prépare à la salle chaude.

La vapeur est envahissante. Allongé sur la banquette chaude, nu avec un simple carré d’étoffe pour ménager la pudeur d’autrui, les yeux se ferment, et très vite les premiers soupirs.
Bientôt la tentation de céder, de renoncer, de sortir, facilement combattue par le laisser aller et l’habitude. Ne pas résister à la chaleur, se laisser envahir, remplir, installer une respiration complète et rythmée.
Plus rien n’empêche, je ne suis plus. Lorsque l’état de conscience modifiée est établi il est temps de sortir, de s’allonger sur la douce tiédeur de la pierre chaude ou au contraire sur le ciment frais des banquettes, livré à l’expérience de soi.
J’alterne caldarium, douches et ablutions, tepidarium.
Esprit et corps se rejoignent dans une torpeur délicieuse, la pensée reste limpide mais ralentie, canalisée, épurée.
Sur la dalle chaude. Je plane au-dessus de ma carcasse qui commence à se faire vieille, à s’empâter et avec laquelle j’ai appris à composer. Le souvenir de tous les coups, toutes les blessures en resurgit. Il induit à un regard bienveillant sur ces douleurs résiduelles, empreintes du temps qui est passé. Quelles seront les marques de la déchéance physique sur ce corps trop longiligne, sans épaules, ni muscles marqués que j’ai plus souvent dompté qu’aimé ?

Puis des mathématiques m’envahissent. Orthogonalité en dimension élevée, théorème de Caley Hamilton que je découvris en maths spé et compris dans sa profondeur à 50 ans lorsque Jean Etienne en fit la longue démonstration sur les tableaux mobiles de la fac. Il est là, très chauve, emporté par son idée, sans une note, pénétré. Il nous emmène dans le rêve qui prend forme très lentement sous sa craie.
Enfin, la concision de l’énoncé conclusif ouvre le regard sur un morceau d’univers : « Tout endomorphisme annule son polynôme caractéristique ». Des mots qui sonnent si juste.

Arrivent Olivier et Philippe. Ils me sortent des limbes.
J’ouvre les yeux et me redresse afin de les embrasser. De vagues relents de tabac. Leurs joues mal rasées se mêlent aux miennes couvertes de sueur. Une tape sur l’épaule et un sourire signent notre connivence.

En un instant je replonge déjà dans l’indolence et je somnole.

Ils m’interrompent à nouveau pour m’inviter à partager la chaleur du caldarium. Nous bavardons machinalement, sans conviction, comme par acquis de conscience, pour se rappeler que nous avons la même quête. Nous restons jusqu’à l’hébétude puis sortons nous affaler sur les banquettes latérales de la salle tempérée. Au contact de la pierre fraîche, la peau encore brûlante frémit.

De temps à autre, une tête féminine passe par la porte et appelle l’un ou l’autre pour un massage.
Toutes sont différentes et leur personnalité infuse leurs gestes de soin.

Sandra est grande, un peu osseuse, elle masse en profondeur, vigoureusement. Elle n’a pas son pareil pour trouver les muscles raidis, les tendons endoloris. Elle sait insister juste assez pour qu’ils cèdent à la pression de ses mains, osant aller au bord de la douleur. Elle se permet de palper, malaxer pour mieux libérer les tensions. On sort de la séance un peu groggy, comme courbatu par une longue marche mais certain que demain on se croira alerte à nouveau.

Une autre, plus jeune, un peu boulote sait vous envelopper, varier les frictions en vitesse, en intensité afin de provoquer une détente très sensuelle. Lise anticipe, elle devine l’attente et décode les désirs. On la sent instinctive et généreuse presque animale, génératrice de songes. Elle sait trouver des zones étrangement érogènes dans le pli d’un bras ou la courbure d’un rein.
Plusieurs fois, après un massage, ou devant un thé dans le hall d’accueil elle m’a parlé, a confié ses doutes et ses espoirs encore un peu puérils.  Sans doute m’a-t-elle senti assez touché par sa sincérité immature pour me faire confiance et se livrer comme elle l’aurait fait auprès d’un vieil oncle. Avec un brin de naïveté elle raconte son petit ami et les projets de bonheur et l’inquiétude qui la prend face au grand vertige devant elle. Je tente de la rassurer, j’aimerais pouvoir lui dire tout ira bien petit fille, rassure-toi, l’histoire finit toujours bien.

Et bien d’autres filles à qui je livre mon corps décati qu’elle massent sans le juger.
Ici, jamais de faveur intime, les prestations sont chastes.
Pas grave, je préfère confier cette tâche aux mains bien plus expertes de garçons !

Dans le vestiaire voisin des rires, des cris. Les portes des casiers claquent.

Ils se sont retrouvés après le travail, parfois amis d’enfance, au-jourd’hui dans la force de l’âge afin de passer le début de cette soirée dans l’intimité des corps dévêtus.
Ils sont peintres, plaquistes, ouvriers, certains ont grandi dans le même quartier, d’autres ont quitté la même ville du Maghreb. Tous ont partagé des rêves qui sont restés vains. Ils n’en restent pas moins gais lorsqu’ils se rencontrent.
Demain, quelques-uns iront à la mosquée pour la prière du vendredi et ceux-là ne toucheront pas leur femme ce soir afin de rester purs.

Ils bavardent, plaisantent à voix haute en faisant un peu trop de bruit. Parfois de jeunes adolescents, leurs fils ou leurs neveux les accompagnent.

La sonorité rauque de l’arabe dialectal se mêle aux bruits d’eau chaude qui ruisselle sur les corps, de robinets qui emplissent des cuvettes en plastique qu’on se versera avec délice sur la tête.
Au milieu des propos en arabe, quelques mots ou phrases en français me permettent d’imaginer les conversations : retrouvaille d’amis perdus de vue – achat d’automobile d’occasion – préparation de vacances au bled, etc. La petite vie qu’on partage.

Le ton monte, on pourrait croire qu’ils se chamaillent, c’est le propre de cette langue gutturale du Maghreb qui résonne fort dans la grande salle carrelée.
Parfois au milieu du brouhaha un groupe entame une conversation en Amazigh. La sonorité en est plus ronde, évoque la cannelle et contraste étrangement avec l’âpreté discordante de l’arabe.

Le niveau sonore s’élève puis étrangement reflue jusqu’à un quasi silence, comme une vague qui déferle pour mieux se perdre dans le jusant.
Ils sont pris par le hammam et oublient un instant de jouer, d’être ensemble dans le plaisir de la chaleur partagée. Ils se lais-sent aller à entrer en eux-mêmes pour quelques instants, à se sentir depuis l’intérieur.
Soudain de nouveaux compagnons arrivent et les sortent de ce qui deviendra, lorsqu’ils atteindront la vieillesse, l’état un peu méditatif qu’ils rechercheront.
Loin de m’indisposer, ce halo sonore participe à mon bien être m’aide à rejoindre la solitude tranquille avec laquelle j’ai appris à vivre.

Lorsque les enfants m’aspergent par inadvertance en jouant, je feins l’indignation. Les adultes ne sont pas dupes. Ils les réprimandent mollement et leur demandent d’aller s’excuser auprès du monsieur.

La nuit est tombée, l’heure de fermeture approche.

Nous sortons et partageons du thé à la menthe, vautrés sur les canapés de la salle de repos, les yeux un peu liquides, le teint marqué par les excès d’eau et de chaleur, un vague sourire tourné vers l’intime.

Bientôt, je rentrerai, exténué par cette séance émolliente. Après une collation légère je sombrerai dans un demi sommeil peuplé d’un passé que je parviens désormais à porter avec un peu plus de légèreté. 

Scène 2

Quelque obligation professionnelle me contraint à me rendre au hammam ce mardi.
C’est un jour mixte.

Gilles, le patron, est absent.
La petite stagiaire m’accueille.

Je la vois s’appliquer à respecter les consignes, feindre la bienveillance avec trop de maladresse pour que ce soit crédible.
Elle a déjà retenu mon nom et n’oublie jamais de me le faire sa-voir afin d’installer une proximité factice et commerciale. Je joue à y croire afin de lui être agréable. Elle n’omet bien sûr pas de me souhaiter une bonne séance avant que je ne me dirige vers le vestiaire.

Peu de monde dans le tepidarium.
Par chance « mon » coin est libre, dans l’angle diagonal opposé à la porte, près des douches.
La pièce me parait silencieuse en dépit de quelques chuchotis et rires étouffés.
En entrant, j’ai posé mes lunettes dans un casier. L’épais brouillard de vapeur se conjugue à mon fort astigmatisme pour me plonger dans un étrange flottement.

Je m’installe et, lorsque mes yeux s’accoutument, j’observe négligemment ce lieu qui m’est si familier.

Comme souvent un « petit couple » roucoule à ma gauche.

Le garçon est bien fait, musclé. On sent qu’il prend soin de son apparence. Il cultive une fausse désinvolture que sa barbe de trois jours affiche résolument. Elle contraste étrangement avec son buste trop soigneusement épilé.
Il va à la salle de sport chaque vendredi.
Et aussi, pour récupérer lorsqu’il s’est accordé une soirée entre mecs durant laquelle la bande croit retrouver l’adolescence en consommant trop de bière-pizza devant un quelconque match de foot à la télé. Ils simulent la complicité quand bien même ils s’emmerdent un peu.
Déjà des rivalités s’installent dans le groupe. Elles restent tacites, se nourrissent de ressentiments devant l’achat d’un véhicule un peu trop coûteux, une promotion professionnelle qu’on juge indue et face à laquelle on a dû simuler la joie, ou une nouvelle compagne un peu trop bien gaulée qu’on jalouse.

La fille est plus ordinaire, sans doute rendue moins sure d’elle par l’absence de maquillage et les cheveux mouillés. Elle est un peu affectée et minaude par habitude. Quelques traces de rimmel marquent ses paupières.
Dans le fond, elle n’aime pas trop le hammam. Il peut lui arriver, par inadvertance, emportée par l’atmosphère, d’y prendre conscience de soi et alors elle panique, happée par la vacuité.
Il la regarde, et il voit la conquête qu’il fut si fier d’exhiber, mais dont il n’est plus certain de la valeur.

Tous deux simulent d’autant plus volontiers un reste de passion qu’elle est en voie d’extinction.
Les pressions de main sont trop appuyées pour être sincères et les regards en amourachés, longuement travaillés devant le miroir, trop convenus pour être honnêtes. Ils en sont à s’appeler « mon cœur », c’est tout dire !
Il lui caresse le ventre avec un gant de gommage qu’il ne sait pas utiliser. Son maillot de bain trop moulant exhibe discrètement sa virilité.

Elle a lu que pour réveiller la sensualité et prolonger le désir rien ne vaut l’intimité du spa. Ils ont d’ailleurs choisi un « rituel californien Toi et Moi à 130 € ».
De retour à la maison, il la baisera laborieusement et chacun y prendra néanmoins un réel plaisir. Comme quoi  …

Demain, devant un café et son smartphone, elle racontera l’après-midi à des copines avec qui elle partage tout.
Il est conseillé de le faire avec ses vraies amies.
Et elles analyseront la prestation sexuelle à la lumière de leurs expériences, sans tabous et avec lucidité, parce qu’entre copines, il faut tout partager, c’est conseillé.
Bien sûr elle oubliera vite qu’il est déjà lassé et que bientôt seul un enfant pourra prolonger leur relation pour quelques années.

Je m’accorde un aller-retour en salle chaude et déjà mon regard se fait plus distant, se tourne vers l’intérieur.
Je suis assis adossé dans le coin du mur les jambes allongées sur la banquette de ciment, les yeux mi-clos.

Tout proche de moi, sur la pierre chaude trois jeunes femmes papotent à mi-voix.
L’un d’entre elles est seins nus. Elle surjoue sa féminité ce qui la rend encore plus belle aux yeux de ses copines qui aimeraient pouvoir la prendre pour modèle. Elle affiche une réussite dont je ne peux pas deviner la modalité. Tout dans son comportement aiguise le dépit de ses camarades qui s’enferment dans cette relation toxique.

Je la mate discrètement et distraitement. J’en suis à me demander quel type d’épilation intime elle a choisi.

Leur babillage passe des soldes à un projet de week-end à prix super cassé puis à des comparatifs de cosmétiques.
Le chuchotis incessant me berce mais néanmoins m’importune un peu, je ne le comprends que trop bien.
Sans que j’y prenne garde, j’apprends que Jérémy a quitté Julie dans des conditions jugées peu honorables bien que très prévisibles. J’ai peine à partager leur affliction derrière laquelle je sens pointer un peu de satisfaction mesquine.

Laura ouvre la porte et appelle deux des filles pour le massage.

La fille aux seins nus les enjoint de « profiter ». C’est la nouvelle exigence de l’époque !
Elle se redresse lève les bras, les mains jointes par les pouces et s’étire afin de faire pointer ses tétons. Elle me jette un regard carnassier espérant susciter ma convoitise.
Comme si je pouvais encore être sensible à de telles simagrées à mon âge et dans ma situation ! Peut-elle seulement imaginer quels dispositifs fantasmatiques élaborés sont les ressorts de ma libido ? Rien de ce qu’elle affiche, et encore moins de ce qu’elle est, pourraient éveiller mon désir. Une véritable playmate sortie de son papier glacé ne me procurerait même pas une vague érection, alors sa pâle copie …

Je repense à Laura, la masseuse. Elle a de grands yeux sombres avec des cils un peu trop longs, des lèvres minces et pincées. Ses joues creusées mettent en valeur des pommettes saillantes et des cheveux rejetés en arrière comme portés par un souffle.
Laura parle avec réserve, retenue. Souvent elle assure l’accueil. Entre deux phrases, elle fait une légère pause associée à une vague fixité du regard, comme si les quelques mots prononcé ou la situation la plongeait dans des pensées profondes. Et alors son sourire se fige, un peu trop proéminent, presque pointu dans la perplexité qu’il suggère.
J’aime savoir que Laura existe, elle me distrait, j’aimerais aimer cette coquille si crédible.
Avec une grande naïveté, j’ai longtemps cru que ce type de filles cache une intériorité si riche qu’elle ne doit pas être dévoilée au risque de s’étioler. Je ne les ai jamais méritées et d’ailleurs je ne les ai jamais eues.

Je retourne en salle chaude.

Étrangement miss topless m’y rejoint. Elle s’allonge sur la ban-quette sans prendre soin de la rincer. Elle s’étend avec délicatesse dans la sueur laissée par le précédent occupant. Elle, dont l’hygiène est tellement irréprochable et qui ne néglige aucun des nouveaux produits destinés à masquer toute irruption de l’intime dans le public.
Je réprime mon rire en l’imaginant découvrir un étron flottant à la surface de toilettes publiques, l’effroi qui l’envahit, le haut-le-cœur qu’elle ne peut réprimer. Une simple pression sur le bouton de la chasse d’eau suffit pourtant à rétablir la situation. Et quand bien même le précédent occupant aurait été plus précautionneux la cuvette en aurait-elle été plus propre ?
Mais ici, au hammam, nulle gène à couvrir sa peau des sécrétions d’inconnus.
Je souris.
Elle croit qu’il s’agit d’une recherche de connivence, me regarde, faussement ingénue, et sort bien vite du bain de vapeur.

Je plonge à nouveau. Le théorème d’incomplétude de Gödel m’envahit : « Toute théorie récursivement axiomatisable pour l'arithmétique est forcément incomplète ». En gros, dans une arithmétique donnée, il existe des énoncés dont on peut démontrer qu’on ne saura jamais s’ils sont vrais ou faux.
C’est un des drames de ma vie.

Pour me remettre de cette désillusion je sombre dans la somnolence.

Lorsque j’émerge je commence le gommage. Le gant kessa bruisse sur ma peau émettant un son râpeux.
Je lève les yeux. En face, de l’autre côté de la dalle chaude, deux femmes sont installées, tout indique le niveau social élevé, la réussite matérielle.

On devine la peau de la plus âgée striée des ridules dues à une vie d’excès de soleil en boîte des cabines d’UV et de journées passées à se languir sur les plages « paradisiaques » du sud.
Le masque trop lisse posé sur son visage et son coup émerge étrangement d’une poitrine fanée. Il appartient plus à la banalité d’apparence des liftings et des séances de botox répétées qu’au reflet d’une vie qui aurait pu être riche. Son corps est sec. Tant de régimes et de coaching sportif pour se maintenir en forme même si c’est aux dépens des formes.
Elle a conservé une chainette de cheville en or, une discrète coquetterie qui pourrait être touchante.

Son amie est plus discrète, un peu en retrait. Elle n’est pas certaine d’approuver, mais peut-être est-ce seulement parce qu’elle n’ose pas ?
Sa silhouette s’est empâtée et elle le tolère, elle n’attend plus les regards. La féminité s’en est allée sans qu’elle tente de la retenir. On devine que même ses bijoux sont moins ostentatoires. Sans doute est-elle veuve depuis déjà longtemps ? Et alors elle n’aura jamais cherché un nouveau compagnon, un mélange de paresse et de résignation.

À pas mesurés et précautionneux, elles se rendent en salle chaude, veillant à ne pas glisser sur le carrelage mouillé, un col du fémur est vite brisé à cet âge. Une chute malencontreuse et c’est tout un monde qui s’écroule.
Elles en sortent très vite.

Les spas des hôtels de luxe sous les tropiques ou dans les centres de balnéothérapie les ont accueillies bien avant que la mode rende leur pratique incontournable. Néanmoins elles n’ont jamais appris que sauna ou hammam nécessitent de renoncer, de s’abandonner, de se résoudre à un tout relatif et peu durable inconfort pour obtenir un effet psychotrope significatif.
D’ailleurs le cherchent-elles ?
Elles consomment le bien-être commercial entre deux portes, deux séances de shopping. Et si, à l’occasion, elles ont subi un peu à contre cœur et par snobisme une séance de sophrologie ou d’initiation à la « méditation de pleine conscience », c’était plus pour être agréable à une copine insistante que par conviction.

Les deux femmes parlent peu, qu’auraient-elles à se raconter qui ne soit déprimant ?

J’entends la plus âgée évoquer un départ prochain au Sénégal. Elle évoque les plages de Saly. Je ne suis pas certain qu’elle y cherche seulement l’exotisme de pacotille des bons hôtels … Peut-être a-t-elle en mémoire quelques soirées passées en compagnie d’un des beach boys qui font la renommée du spot ?
Sa copine l’écoute avec attention, elle perçoit sans doute dans la voix un trouble qui l’intrigue. Elle n’a jamais été invitée à partager le voyage et ne comprends rien à ce besoin pressant.

À présent elles sont assises côte à côte, silencieuses, leurs pensées solitaires se dissolvent dans le brouillard du hammam et du temps passé.

Mes yeux se ferment, je m’enlise dans la chaleur moite, je suis happé par des images, des sons, des odeurs qui prennent le contrôle.

De ma mémoire surgissent des perceptions brutes et multi sensorielles comme synesthésiques. Elles sont presque déconnectées de leur support matériel, des faits générateurs, elles ont pris une vie autonome et sont devenues un treillis abstrait portant mes émotions passées.

Longtemps j’ai souffert d’une terrible nostalgie lorsque ce sentiment m’envahit.
Un souffle d’air particulier, deux notes de musique, une fragrance éphémère suffit à me plonger dans une mélancolie terrible. En tout lieu, sans être averti ni avoir eu le temps de se préparer.
Le regret d’avoir mal joui des bonheurs, le remord de m’être causé des douleurs.
Il me faut faire face, parfois dans la foule ou pire dans la simplicité d’une conversation anodine, et souvent seul.

Je me suis noyé en vain dans toutes les substances de l’oubli. En général, je parvenais seulement à atteindre la nausée ou l’abrutissement sans apaiser réellement la douleur du retour sur un jadis qui a fui.
J’ai beaucoup vomi. Les spasmes rythmés de mon estomac évacuent la bile, l’abdomen se tort de souffrance, refusant la circulation à contre sens dans le duodénum. Quintes de toux.
Un calme amer suit et peut-être, enfin, un sommeil sans rêves.

Avec le temps et sans que je sache même pourquoi ces bouffées de souvenirs ne me conduisent plus au désarroi. Je leur porte un regard tiers, presque indifférent.
L’âge sans doute ? J’anticipe et ne cherche plus à retenir le temps qui coule.
Peut-être si je me lasse, si le monde cesse de me distraire, j’arrêterai tranquillement sans tourment, sans dépit.

L’esprit repose enfin, le temps passe sans honte.
La chaleur a pénétré profondément mon corps, il git sur la pierre fraîche.

J’atteins cet état hypnotique étrange propice à toutes les illusions, j’accède à une réalité augmentée.
Au contraire du LSD, les portes de la perception s’ouvrent sur un espace serein et détaché des émotions. La conscience d’être devient pour ainsi dire innocente et, lorsqu’elle se déforme, nul désarroi ne me saisit. La mémoire, débarrassée des culpabilités se dévoile et se fond dans des projections oniriques.
Fin de la peur.

Une houle tranquille me berce, je flotte au-dessus du sol.
Soudain une faille bienveillante du béton m’engloutit puis m’enveloppe dans une douceur un peu magique. La chair se dissout, pour s’intégrer sans regret dans le minéral.
Je renais de cette matrice. Déformé, étiré. Tantôt les membres se réduisent à de simples bourgeons émergeant d’un thorax amplifié puis ils s’étendent et se distordent.
C’est l’heure de toutes les hallucinations.
Une aura d’un bleu étincelant rayonne et se perd en lignes de champ qui irradient l’espace afin de baliser ma présence.
Esprit et corps fusionnent dans le délire.

Scène 3

Un vague brouhaha me parvient à travers le mur qui nous sépare du hall d’entrée.
Quelques éclats de voix étouffés et comme des portes qui calqueraient bien trop fort.
Soudain, on ouvre, deux jeunes hommes entrent en hurlant :
- Allahu akbar !

J’ouvre les yeux et m’appuie sur le coude pour les observer.
Ils sont flous, masqués par la vapeur.

Les arrivants sont vêtus de noir, portent une cagoule et un AK47.
L’un est grand, mince, très agité. Il se tient un peu en avant.
Son compagnon suit, il semble un peu emprunté, presque embarrassé par son arme.

Le premier, véhément, se lance dans une grande explication en arabe dans laquelle j’entends les mots kâfir, harram, djihad.
De temps à autre, il se retourne vers son ami pour chercher un peu de soutien.
Celui-ci l’exhorte à poursuivre en criant :
- Oui mon frère, Allahu akbar ! »

Et parfois il gueule un peu pour le motiver :
- Vas-y, Kamel, vas-y seulement …

Hormis Kamel et son discours, tout est silencieux.

La porte ouverte laisse entrer un léger courant d’air frais qui me parvient, agréable.
Par instants il dissipe un peu le brouillard et les deux hommes m’apparaissent bien détachés dans un trou de netteté. Leur tenue sombre tranche trop avec l’évanescence de l’atmosphère pour être crédible.
J’ai une soudaine envie d’eau fraîche très incongrue.

Sans avertir, Kamel lâche une rafale qui m’apparait inutilement longue et beaucoup trop bruyante.

Le petit couple à ma gauche s’écroule.
Le beau garçon est allongé sur le sol, un bras posé sur la banquette, dans une position très inconfortable. Sa compagne est tombée près de lui, assise adossée au muret, la tête penchée en avant dans un calme abandon. Ses cheveux mouillés gouttent lentement.
Ils ne baiseront pas ce soir.

J’ai toujours tout dénombré, machinalement.
Je ne peux pas m’empêcher de repenser à la rafale et dans ma bouche la langue vibre « Trrrrrrrrr » douze ou quinze balles ? Je subvocalise afin de compter avec plus de précision.

Le sang forme une flaque dont la taille m’étonne.
Le bord de la tâche se mêle à l’eau du sol. Elle y pénètre avec des dendrites malfaisantes qui précèderaient l’arrivée d’un front visqueux et épais.
Le sifflement des acouphènes m’importune.

La jeune fille aux seins nus se redresse, les bras serrés sur la poi-trine dans un geste de pudeur dérisoire.
Ces hommes-là ne sont pas autorisés à observer l’intimité qu’elle dévoilait bien volontiers auparavant.
Et si justement, ici, était la cause de leur irruption dans nos vies ?
Elle me tourne le dos, toute proche et se met à hurler, à vocaliser dans les aigus.

Kamel tire à nouveau, au coup par coup. Il a changé la position du levier latéral de sélection du mode de tir. Des balles claquent juste au-dessus de moi, de petits éclats de carreaux de brique parsèment mon dos.
La fille se couche sans bruit sur la pierre chaude.
Je ne suis pas encore assis, et de ma place, un peu en contrebas, je distingue seulement son dos, et ses reins un peu cambrés. Elle pourrait somnoler.

« Dans une arithmétique donnée, il existe des énoncés définitivement indécidables. »

En face, les yeux aux paupières trop tirées par tant de liftings envahissent le visage de la femme âgé. Elle est stupéfaite, confondue, figée, silencieuse.
Son amie braille. Elle parait regretter de ne pas l’avoir fait plus tôt, d’être restée trop longtemps interdite.

Kamel, réprobateur, interpelle son copain :
- Putain, fait quelque chose Rachid.
Vas-y, qu’est ce tu fous, quoi !
- J’arrive pas Kamel, j’arrive vraiment pas.
Y marche pas le truc, heu, la kalach !
- Tu fais chier Rachid, putain, oh, tu fais trop chier !

Et il tire encore. La femme se tait.
Son amie la regarde presque indifférente. Elle est sortie du réel, ne pense plus, ne souffre pas.

Je me suis assis.
Les deux s’approchent de mon coin.

Rachid est derrière il ne semble pas très à l’aise et bricole son arme pour se donner une contenance.

Ils sont tout près, machinalement je crie :
- Attends Kamel, attends !

Ma voix est étrangement forte et résonne dans la pièce carrelée.
Elle me fait du bien, dissipe la brume, apaise mes oreilles après les claquements violents du fusil d’assaut.

Les hommes s’arrêtent, peut-être sont-ils eux aussi rassurés par le contact.
- Kamel il faut que tu me laisses le temps de dire une prière avant de finir ton boulot.
Ton djihad je le respecte, mais il faut vraiment que je dise ma prière.

Kamel est à quelques pas, son arme tournée vers moi, un peu penchée vers le sol.
Il ne répond pas.

Je commence à mi-voix, les mains ouvertes devant mon visage :
- La ilaha illa Allah, Mohammadou rasoolou Allah
Al-hamdu lillaahi, rabbil’aalameen …

Et soudain je m’interromps.
Kamel redresse la tête et m’interroge du regard.
- Je peux quand même pas prier dans n’importe quelle direction !
C’est vers où la Mecque ?
J’arrive même pas à me repérer ici.

Kamel répond :
- Putain qu’est-ce que j’en sais, dépêche-toi, oh !

Rachid complète :
- Y fait chier le mec là. Y fait vraiment chier, là.
Vas-y, qu’est-ce qu’on s’en fout de la direction de la Mecque !

Je ne laisse pas passer :
- Quoi ? C’est toi qui dis ça ? Maintenant ?
T’imagines quand même pas que je vais dire ma dernière prière sans être tourné vers la Kaaba.

Kamel semble un peu désolé :
- Oui mais là, tu vois quoi, on sait vraiment pas, alors chais pas mais …

Je l’interromps :
- Y’a un hadith recevable qui dit que « l’arme du moudja-hidine plongée dans le sang du mécréant indique la direc-tion de la Mecque ».
- C’est quoi ces conneries ?
- C’est trop connu.
Au temps des croisades, à l’heure de la prière, les janis-saires, lorsqu’ils sont dans une région inconnue, lancent leur épée en l’air et lorsqu’elle retombe, la pointe indique la direction de la Mecque.
C’est Azrael l’ange de la mort qui guide sa chute.
- Bah ! D’façon on n’a pas d’épée.
- Pas grave, aujourd’hui ça marche aussi avec une kalach, Allah a tout prévu. 

Rachid enlève sa cagoule.
Il semble un peu incommodé par la chaleur et transpire beaucoup.
L’intervention de Kamel me laisse songeur :
- T’es con Rachid, remets ça, ils vont te reconnaître …

En face de nous, un peu de vomi coule des lèvres de la femme assise, sans même qu’elle ait besoin de hoquet pour que son estomac se vide lentement.

Tout en parlant, je tire sur le lacet qui ferme la trousse de toilette dans laquelle je range un gant de massage, du savon d’Alep, un gobelet dont le plastique a un peu jauni avec le temps.
- Accroche la ficelle au pontet de ton arme et suspends-la.
Tu vas voir elle tourne comme l’aiguille d’une boussole et indique la direction.

Je lui tends la cordelette.
Kamel hésite puis s’en saisit et maladroitement la noue au pontet qui protège la queue de détente.

Je l’encourage du regard et de la voix :
- Maintenant, tiens-la bien suspendue, le bras tendu en avant.

L’arme vacille, le poids du canon la fait basculer vers l’avant.
Le regard de Kamel traduit un mélange d’irritation et de déception.
Avant même qu’il ne s’exprime, j’interviens.
- Laisse Kamel, tu t’y prends mal, je vais te montrer.
Passe-moi la ficelle.

Tout proche, il me dévisage, un peu désemparé, puis me tend la kalachnikov.

L’imbécile.

Des claquements de mains, un éclat de voix joyeux.
Gilles est debout près de la porte, tout sourire :
- Bon, on ferme dans dix minutes va falloir sortir.
Alain, arrête de faire l’imbécile, je vois bien que tu fais semblant de dormir !
Et pendant ce temps, moi, je travaille …

J’ouvre les yeux.


Dernière édition par Confiteor le Sam 26 Aoû 2017 - 16:08, édité 1 fois (Raison : Mise en page)
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Message par Pieyre le Dim 27 Aoû 2017 - 12:41

Il est toujours difficile de commenter un texte littéraire. Même sur des forums d'écriture il n'est pas rare qu'on ne trouve que des félicitations qui ne valent que comme des encouragements, et c'est assez naturel.

Alors, il s'agit là d'un univers que je ne connais pas du tout. Je dirais que le style est sobre et pourtant expressif, qui amène bien les perceptions à la conscience du lecteur; et pour cela le point de vue d'un homme âgé me semble intéressant. Mais, dans la scène 3, il manque peut-être quelque chose : soit davantage de réalisme, notamment que la panique et la fuite soient décrites; soit davantage d'onirisme, et que le lecteur se rende compte par lui-même de ce qu'il en est.

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Message par Verticordia le Mar 10 Juil 2018 - 15:49

Une lente introduction et mise en ambiance réussie. J'aime beaucoup le style : maîtrisé, accessible, efficace. A mon avis, rien n'est pire que des mots agencés entre eux qui ne me permettent pas une visualisation rapide et claire d'une situation / scène. Une genre d'ostentation littéraire qui m'amène rien.

La critique sociale est présente et subtile, sans ce dédain qui est trop souvent utilisé et trop souvent maladroit. On se prend à intégrer le lieu, il n'est pas monotone, il raconte la vie comme on apprécie à entendre.

Tout d'une nouvelle : brève, insoupçonnée, percutante. Mais je rejoins Pieyre sur un point moins positif : la fin est un peu floue. Était-ce vraiment un rêve ? Les derniers paragraphes gagneraient à être plus clairs.

Mais sinon, lecture fort plaisante ! Smile
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Message par Invité le Sam 9 Fév 2019 - 12:35

Voui, fort plaisante !
J'aurais juste enlevé la toute dernière phrase.
L'arrivée de Gilles suffit à nous réveiller nous aussi. Enfin, il me semble.

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Message par Kuon le Dim 10 Fév 2019 - 0:10

Alain est aux mots  ? Une cannelle tamazight

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Message par Invité le Dim 10 Fév 2019 - 0:30

Barakallahufik Counfitioul alfiranssi .

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Message par L_easy_life le Sam 18 Jan 2020 - 3:21

je me permets (et je n'ai pas lu les commentaires des autres) ;

ça pourrait supporter un peu plus de neutralité, exactement la même neutralité que tu arrives à amener quand tu décris le Mali (typiquement La Crevaison c'est brillantissime, je soupèse mon mot)

tes noirs ils sont décris neutrement. sans poésie-prout de blanc qui fantasme, sans condescendance, ya certes un poil de rêverie et on voit que tu en gardes des extases et des épiphanies fortes. ca transpire en effet. tu ne peux pas (je pense que personne ne peut) être complètement objectf si ça t'a transporté tant que ça Smile

du coup , tes blancs je trouve (mais ptetre que j'aurai changé d'avis en relisant) qu'on sent un poil trop le mépris, enfin je cherchais un autre mot que mépris, mépris c'est trop fort, peut-être le "jy crois vraiment pas"

tu écris bcp "surjouait"
"mimait"
"feignait"

j'avais l'impression que tu NOUS donnait la sensation d'y croire plus chez tes maliens.

comment dire, mon fantasme de lectrice serait que tu nous décrives tes blancs du hammam avec la même "couleur" (comme au poker) littéraire que tu nous a décrits tes noirs.

parceque là, le ton nous influence.

en gros ; c'est pas affectueux.

voilà, je crois que mon sentiment c'est que c'est sévère. voilà ! tu as plus de sévérité pour tes personnages du hammam que pour ceux du village au Mali. quand bien même tu n'étais pas tendre envers certains de leurs amusants travers.

mais j'adore ton texte hein attention !

besos !!

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Message par L_easy_life le Sam 18 Jan 2020 - 3:30

je n'avais pas lu la troisième scène

je men vais terminer ma lecture (pardon c'est une habitude chez moi de faire avant de réflechir...........)

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