Une nouvelle sur la Zébritude

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Message par virgodamen le Ven 29 Aoû 2014 - 6:46

Une nouvelle sur la Zébritude (au programme, faux self, folie, mort et choeur antique : désolée...) écrite avant que ne soient publiés mes premiers bouquins. Le temps a passé, c'est un "vieux moi" souffreteux mais, I don't know, peut-être que ça vous parlera ?

La tricherie du funambule



J’ai longtemps triché.

J’avais quinze ans, peut-être. Un âge mauvais, en tout cas.

J’avais déjà escaladé ma propre montagne, gravie en livres lus, en espoirs répétés. En qui vive quotidien. Je n’avais rien vécu, mais à force d’attente et d’imagination, j’avais de là-haut, déjà, un juste panorama des choses.

(Chœur) Et je devinais, au loin, une vie belle et absolue, indicible à la manière de ces rêves que l’on ne parvient pas à raconter, ces rêves qui nous semblent ridicules dès lors qu’on les transmue en mots.

Je ne pouvais pas monter plus haut : j’avais fini de grandir, je ne revêtirais pas d’autres tailles. Ma maison était construite.

(Chœur) Il fallait bien – c’est un mouvement d’Homme – que je prenne l’élan nécessaire à la connaissance et aux autres, que je sache marcher, que je cesse de m’enrichir, stérile à force de puisement, de l’intérieur de moi-même.

Il y avait de la boue, au bas de ma montagne. Et des ronces. Toute la désolation de ces paysages de transition dont on ignore s’ils vont durer longtemps et s’ils annoncent bien, comme on vous l’a promis, des terres vertes, des fleuves larges. Des peuples qui sourient.

Je voyais, plus loin, un glacier clair et droit, détaché sur le ciel en un pic éclatant. Une ambition adulte, tenace comme une mauvaise tache, et ma confiance d’enfant que rien n’aurait pu entraver, me le désignèrent comme cible d’évidence.

(Chœur) Je n’avais pas fait grand-chose jusqu’alors – c’est-à-dire, peu décidé – et j’ignorais encore le jugement, le jugement sans appel qui décide sûrement des justes choix : je lançai ma corde. Je n’eus aucune peine à saisir mon pic au lasso : je n’étais pas humble ; je me croyais prête.

Mais à peine le sol déserté – bras en balancier, regard et pas de vieille – il me fut impossible de tourner la tête, de regarder derrière ce que j’avais laissé. Qui a jamais dit que l’on pouvait revenir en enfance, ressaisir son passé ?

(Chœur) Ma corde était mince et lâche – long, le voyage ; épaisses, mes chaussures. En bas, il y avait toujours ces ronces, la boue, des espoirs meurtris, des histoires sans nom, quel abîme, des appels, des appels, appels...

Je devais bientôt connaître la folie.
Je regardai d’abord, en spectateur averti : la souffrance lancinante, impossible d’harmonie. Les jours nouveaux mais semblables, qui succèdent à toutes nos nuits. Accroupie sur mon fil, je me rappelai mes gestes d’enfant affolant les fourmis, bousculant l’ordre établi de leur file indienne, soucieuse de leur voyage, mais indifférente au sort que leur réservait mon pouvoir idiot et facile.

Et j’entendis les cris des hommes.
J’étais sourde, pourtant, j’étais sourde moi, et mes gestes rompus, mon regard de truie, moi et mes yeux qui ne partagent rien, ne pardonneront pas, qui ne veulent pas changer mais rester, demeurer, rester encore car ils m’appartiennent et que je les tiens bien clos avec leurs pupilles noires et leurs paupières sèches, pas faites pour pleurer ; j’étais sourde, moi, et les voilà qu’elles se réveillent, ces peuplades pantelantes, qu’elles gueulent, qu’elles déchirent l’espace et tout ce que j’avais mis entre elles et moi, et qu’elles me disent de les rejoindre, parce qu’elles et moi, on est pareilles, nées du même hasard, grandies par la même colère et moi, qui veux comprendre quand même, qui les écoute, acquiesce, et toutes les souffrances, toutes – les aiguës, les denses, les rondes, les vieilles – toutes alors deviennent miennes et me demandent de tomber.

Je savais que des hommes allaient mourir. Les femmes étaient seules et fatiguées. Je le savais.

(Chœur) J’étais ces hommes et ces femmes et aussi, ces marigots à sec, ce ciel brouillé, ces nourrissons qui se demandent si vivre vaut la peine, ce temps ralenti, ces deuils sans filet, cette solitude qui pue mais que personne ne sent jamais, ces prisons rances, ces cathédrales qui ne répondent plus, ces occasions manquées, la maigreur, la convoitise et tout ce qui ne devrait pas exister.

Et on me demandait de tomber.

Mais comme j’étais toutes ces vies, cette nature condamnée, cette absence de dieux, je les portais toutes ces vies, comme une mère porte son gosse débile, yeux éteints, grosse langue, cou épais : son gosse qui ne dira jamais « je », qui chiera toute sa vie, pétrifié dans son fauteuil, qui mourra comme il est né, poussière très conne de l’humanité. Et comme cette mère, je les aimais ces petites vies, bien qu’il n’y eût à aimer qu’un corps infirme, des instants répétés, des lendemains conjurés. Et comme cette mère, je les portais, je les aimais toutes ces vies, incapable de laisser ailleurs ou à d’autres ce fardeau, incapable de tomber.

Je comprenais que l’on accueille avec joie la nausée. Ne plus rien attendre, la fin exceptée.

Je m’étais arrêtée, je repris le pas à pas sur mon fil. Il le fallait.

(Chœur) Mais mes yeux se brouillaient à la vue d’un enfant. Mon cœur appelait. J’ouvrais mes bras. Seuls les chiens, de leur gueule infidèle, venaient renifler ma main. J’arrachai ma montre par peur de la folie. Je m’effrayai de ma propre différence, me voyant basculer dans un tonneau de solitude, étouffée par des sourds et mangée par des plumes.

J’aurais aimé revoir la mer.

La mer, elle m’aurait léché les pieds, docile, m’aurait ouvert son remous et ses écumes. Je serais devenue miracle et, les yeux ouverts, j’aurais connu l’amour dans une dernière décharge. A l’infini, en paix pour la première fois.
J’étais toujours sur ma corde et je ne tombais pas.
Je lus, par hasard, une phrase de Camus. Je compris qu’un jour, c’était certain, je saurais. Je saurais : ce fut mon premier véritable choix. Non pas l’immanence d’un instinct sûr, brusquement réveillé, mais la conscience lourde, inaltérable, que ma vie ne se subirait pas. Que ma mort m’appartenait.

(Chœur) J’en ferais une compagne de route, un post-scriptum quotidien. Elle me manquerait vite, telle une mauvaise habitude que l’on cherche à effacer, dès lors que je perdrai le regard de ceux qui, en silence, vivent avec elle. Je lui enverrais, sans faute ni faux espoir, mon bon souvenir à chaque voyage. Je parlerais peu d’elle, non par peur de l’attirer, mais de crainte qu’elle ne s’ennuie : c’est une solitaire qui se mêle mal à d’autres compagnies. Et, si jamais j’étais lasse d’attendre ou fatiguée d’agir, je pourrais compter sur elle : disciplinée comme une fonctionnaire, ponctuelle comme la lune, efficace et universelle à la manière de nos grandes certitudes.

Je pouvais donc attendre puisque j’étais mortelle. Je possédais mon droit de vie ; j’étais ma propre reine. Quant à l’insupportable, il suffisait de le draper dans le vêtement trop grand d’une gaieté feinte. Je riais fort.

(Chœur) J’avais la jovialité des obèses.

On crut que j’aimais la vie. Je l’appréciais à peine, la goûtais désespérément.
On crut que je ne connaissais rien hormis l’insouciance. Que j’étais simple par déraison, stupide par habitude.

Peu importe, j’avançais maintenant, forçant le pas, sûre de ma marche.

J’avais happé ma solitude ; je fis le deuil de moi-même. Je vidai ma maison. Aucun voleur ne pourrait plus y entrer ; j’habitais haut dans le ciel. Je me disais : « N’entends rien lorsqu’on crie, juste quand on t’appelle. » Mais j’écoutais les oiseaux et les tambours des hommes. J’appris aussi à me fixer dans l’instant, attentive, soucieuse – il ne fallait pas tomber ! – jamais arrogante : je savais ce que je valais, pas grand-chose.

Un jour, au bas de mon fil, un chien aboya. J’imaginai la joie de retrouver ses maîtres.

(Chœur) C’était déjà l’été et les hôpitaux, avec leurs arbres, leurs vitres, leurs reflets, avec leurs ballets d’ambulance et leurs sirènes bleues, avec leurs couloirs blancs et généreux, leurs tentatives de bienveillance et d’hygiène, déroulaient leur fête. Des hommes allaient soigner d’autres hommes qui allaient guérir.

Je trouvais la foule grave et morte ?

(Chœur) Je la découvrais aimante et insoumise, légère dans son voyage.

Je pensai enfin :

(Chœur) « Les villes sont belles : des hommes les ont construites. »

Je n’oubliais pas ce qui m’attendait – la même chose que n’importe qui – mais je n’étais plus aveugle.

(Chœur) Amazing Grace.

Je goûtais à la beauté comme à un vin d’ailleurs et m’y laissais facilement prendre.

(Chœur) On ne m’avait jamais dit que la beauté ne se cachait pas. Qu’elle était là, locataire de chaque seconde. Qu’elle n’était pas pudique, inespérée. Qu’elle n’appartenait ni aux palais, ni aux bien portants, ni à l’histoire ancienne. Qu’il suffisait de conjuguer l’instant, planté comme un chêne ; humer l’air tel un chien et tourner la tête. Prendre son souffle comme un drapeau mort au vent.

J’étais bien en funambule. J’aurais pu cesser ma triche. Mais dans ma marche, j’avais croisé l’Amour, l’empathie. Je m’étais tournée vers autrui. Mes vieux vêtements m’allaient bien ; les autres en avaient l’habitude : pourquoi changer ? Et mon rire était célèbre. Cela ne m’empêchait pas d’avancer : ma montagne était si belle !
Je l’atteignis plus vite que je ne l’imaginais, sans y prendre garde presque. Elle m’attendait, grandiose. Moi, j’avais hâte de la rejoindre.

Dans un bel élan, je sautai, confiante, de mon fil.

(Chœur) Mais à peine les deux pieds dans la neige, mon regard changé, elle absorba ma vie, ma mémoire et son trop-plein de miniatures. J’étais bien arrivée ; étais-je seulement partie ?

Et je la reconnus, La Grande Noire ! Elle avait revêtu pour moi ces beaux atours trompeurs. Elle aussi, avait triché ! Mais je n’aurais jamais dû attendre ! Sauter plus tôt, parvenir plus vite : pourquoi patienter et croire, plutôt que connaître tant de douceur ?

J’éclatai alors de rire. Un rire sincère pour la première fois.
Il n’y eut pas d’écho.

(Chœur) La Grande Noire est muette. Le rire des morts est creux. Tu ne résonneras pas.
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Message par Tigrabelle le Ven 6 Mar 2015 - 9:19

Bonjour Virgodamen,
J'aime beaucoup la forme de ton écrit, la présence de ce coeur.
Le fond ne m'évoque pas tant de choses, mais j'aimerais lire d'autres choses de toi.
Y en a t-il que tu veuilles partager, stp ?
Et accepteras-tu d'en dire plus au sujet de tes livres ?
Ce qui t'a amené à vouloir les faire publier, ce qu'ils sont, etc.
Merci ! sunny
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Message par virgodamen le Dim 8 Mar 2015 - 16:45

Hello Tigrabelle, je te filerai mon nom la prochaine fois qu'on se verra si tu veux. Car le problème quand on est écrivain, c'est ça : Ouane ) à peine le bouquin est-il publié qu'il ne nous appartient plus. Toux ) quand on estime avoir dit pas mal de choses dans un livre, tout le blabla périphérique semble parfaitement plat. Tout ça pour dire que j'ai du mal à parler de mes bouquins, sorry... ce qui ne t'empêche nullement de les lire ! Smile Smile
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Message par Tigrabelle le Dim 8 Mar 2015 - 17:31

Very Happy Very Happy
Et je comprends que tu aies du mal à parler de ce qui est révolu.
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