Vos passages de livre préférés

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Message par Invité le Sam 20 Jan 2018 - 14:33

"Des années après la guerre, après les mariages, les enfants, les divorces, les livres, il était venu à Paris avec sa femme. Il lui avait téléphoné. C'est moi. Elle l'avait reconnu dès la voix. Il avait dit: je voulais seulement entendre votre voix. Elle avait dit: c'est moi, bonjour. Il était intimidé, il avait peur comme avant. Sa voix tremblait tout à coup. Et avec le tremblement, tout à coup, elle avait retrouvé l'accent de la Chine. Il savait qu'elle avait commencé à écrire des livres, il l'avait su par la mère qu'il avait revue à Saigon. Et aussi pour le petit frère, qu'il avait été triste pour elle. Et puis il n'avait plus su quoi lui dire. Et puis il le lui avait dit. Il lui avait dit que c'était comme avant, qu'il l'aimait encore, qu'il ne pourrait jamais cesser de l'aimer, qu'il l'aimerait jusqu'à sa mort. "

C'est la fin de L'amant de Marguerite Duras qui est, je crois, mon passage préféré.

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Message par Like a Frog le Lun 23 Juil 2018 - 1:52

Le 22 Juillet 1832, dans l'embouchure du Rio de la Plata, Darwin note, émerveillé : " Je viens de monter sur le pont; - la nuit offre un spectacle extraordinaire; - L'obscurité du ciel est traversée d'éclairs très lumineux. Le sommet de nos mâts et l’extrémité des vergues les plus hautes brillaient sous l'effet du fluide électrique qui couraient de l'un à l'autre". Darwin précise, dans une annotation, qu'il s'agit du feux de Saint-Elme.
Et il poursuit : "On aurait presque pu dessiner le contour de la girouette comme si on l'avait enduite de phosphore. Pour compléter ces feux d'artifice naturels, la mer était si étincelante qu'on aurait pu suivre les Manchots à la trace grâce à la trainée lumineuse de leur sillage."
(...) Depuis la lecture de ces lignes, il  a plus de trente ans, combien de fois ne l'ai-je pas rejoint sur ce pont, pour rêver en sa compagnie ! Car la vie nous bouscule si souvent et il importe alors de revenir à l’essentiel, à l'émerveillement. Ne serait-ce pas très beau, finalement, et très émouvant par-dessus tout, que l'un des plus éminents scientifique de tout les temps ait choisi, au crépuscule de sa vie, d'honorer le rêve et le mystère pour nous transmettre la question de la juste connaissance ?
(...) Et bien pour ma part, j'estime que nous aurions là un magnifique hommage à Darwin, un pied de nez à nos sociétés qui vendent leur âme à une science désormais pervertie, puisque la Science semble de plus en plus vouloir nous réduire tous à quelques formules standard et envisager toute particularité, toute originalité comme une déviance à traiter. En somme, nous aurions affaire à un bel acte de résistance poétique !

L'idée lui était venue de disséquer un de ses jours (...) Il pensa alors à cet échange téléphonique si délicat qu'il avait eu avec sa douce moitié, vers dix-neuf heures quarante-cinq, ce même mardi, à l’hôtel. Heureuse idée, car le scalpel ne rencontra là aucune résistance et la chair du jour s'ouvrit onctueusement sous la pression. Les humeurs quotidiennes se répandirent sur la table de la cuisine, les bonnes et les mauvaises prenant des chemins distincts. Il attendit que l’hémorragie s'achève pour terminer son travail, coupant d'abord vers le crépuscule et remontant ensuite vers l'aube. Le résultat fut décevant : de l’agréable mardi, il ne restait plus qu'un sac informe, éventré, sec. L'aube s'était racornie et gisait-là, comme une triste nuit sans lendemain.
Le crépuscule, pâli, était d'une blancheur cadavérique. Ce spectacle navrant le désespéra, mais il n’eut pas le temps d'éprouver le premier remords. Au-dessus de lui, le jour se déchira et, avant d'être éclipsé, il eu tout juste le temps d'apercevoir son propre sourire et ses yeux fascinés, au-delà d'une lame immense qui descendait vers lui.

Les pas perdus - Étienne Verhasselt

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Message par Invité le Ven 11 Jan 2019 - 18:22

(...) La fleur, l'étoile, la mort, la danse continue à se ressembler, et la ressemblance à mettre en déroute la terreur.
Clarté, finesse, agilité, impassibilité. Assieds-toi contre le mur, lis Job et Jérémie. Attends ton tour, chaque ligne lue est profitable. Chaque ligne du livre impardonnable.

D'un homme au comportement aristocratique, Frédéric Chopin, il a été dit que "rien ne l’ennuyait d'avantage que d'être cru sur la foi de ses manières très douces et sa courtoisie slave" : lamentation, hélas! toute moderne de l'homme bien né, dans un monde désormais barbare et d'où sont bannis les graves sous-entendus de la politesse, les inaccessibles pudeurs de la grâce : cauchemar horriblement littéral où tout a la valeur de ce qu'il parait.
Nous régressons, semble-t-il, vers une époque de pachydermes dont il serait déshonnête d'exiger que l'art du cristal leur soit familier : l'understatement ou la litote courtoise, par exemple, et son précieux complément, l'hyperbole noble, si chère à Shakespeare : qui est souvent une hyperbole renversés.
S'il existe encore un mandarin chinois, s'il possède toujours un palais de porcelaine, et s'il continue d'inviter des hôtes vénérables à honorer sa modeste maison, je crains qu'il ne doive s'attendre, pour toute réponse, qu'a un sérieux, condescendant et perplexe : "Mais allons, cher ami, ce n'est pas si mal!"

Ainsi est-il possible de devenir naturel au-delà de la technique, comme dans notre enfance nous le fûmes en deçà. Mais depuis longtemps l'homme semble muré dans sa technique comme un insecte dans l'ambre. Les chemins vers l'eau et le feu - et même vers la terre et l'air - lui sont désormais tous interdit. Des remparts se dressent autour de son jardin, où rien de nouveau ne peut croître - "si le vol d'un oiseau n'y laisse pas tomber une semence."

Les enfants ont des facultés mystérieuses, de présage et de correspondance.

Les impardonnables - Cristina Campo

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Message par Akizakura le Dim 3 Fév 2019 - 11:44

Pierre Bottero, Le pacte des Marchombres, Tome 1 a écrit:Il y a deux réponses à cette question, comme à toute les questions : celle du poète et celle du savant. Laquelle veux-tu en premier ?
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Message par Beautymist le Dim 3 Fév 2019 - 13:40

Extrait du Rivage des Syrtes, évocation du personnage de Vanessa :

"Dans le fouillis poussiéreux de la pièce, la carnation égale et très pâle de ses bras et de sa gorge suggérait à l'oeil une matière extraordinairement précieuse, radiante, comme la robe blanche d'une femme dans la nuit d'un jardin. "
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Message par Mentounasc le Dim 3 Fév 2019 - 15:10

Racine (dans Britannicus) a écrit: J'entendrai des regards que vous croirez muets. "
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Message par KevinD le Mer 6 Fév 2019 - 1:57

Albert grogna: "Tu sais ce qui arrive aux gamins qui posent trop de questions ?"
Morty réfléchit un instant.
"Non, dit-il enfin. Quoi donc ?"
Il y eut un silence.
Puis Albert se redressa. "Du diable si je l'sais. Sans doute qu'ils obtiennent des réponses, et c'est bien fait pour eux.

Mortimer, Terry Pratchett.

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Message par Invité le Mar 19 Fév 2019 - 14:43

Comment peut-on être assez fou, se demandait le gentilhomme, pour se mettre sur la tête un casque rempli de lait caillé et croire ensuite que des enchanteurs vous ont ramolli le crâne? Et comment peut-on être assez téméraire et insensé pour vouloir se battre à toute force contre des lions?
Don Quichotte le tira bientôt de ses réflexions :
- Je ne serais pas surpris, monsieur de Miranda, que vous me preniez pour un extravagant et un fou. A en juger par ma conduite, vous auriez de bonnes raisons de le penser. Je vous ferai cependant remarquer que je ne suis pas aussi fou et stupide que j'en ai l'air.

Il (Don Quichotte) enleva aussitôt ses chausses, et resta en chemise ; puis sans crier gare, il fit deux sauts en l'air , puis deux culbutes, la tête en bas, les pieds vers le ciel, ce qui découvrit des choses telles que, pour ne plus les voir, Sancho tourna bride, jugeant qu'il pouvait désormais en toute impunité jurer que son maître était fou.

Cervantes.

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Message par Chine le Mar 26 Fév 2019 - 0:55

[quote=uis h


Dernière édition par Sarty le Mar 22 Oct 2019 - 23:56, édité 1 fois
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Message par Jane159 le Mar 26 Fév 2019 - 9:11

– Vous pensez à votre pays, messieurs, répondit le capitaine. Vous travaillez pour sa prospérité, pour sa gloire. Vous avez raison. La patrie !… c’est là qu’il faut retourner ! C’est là que l’on doit mourir !… et moi, je meurs loin de tout ce que j’ai aimé !
– Auriez-vous quelque dernière volonté à transmettre ? dit vivement l’ingénieur, quelque souvenir à donner aux amis que vous avez pu laisser dans ces montagnes de l’Inde ?
– Non, Monsieur Smith. Je n’ai plus d’amis ! Je suis le dernier de ma race… et je suis mort depuis longtemps pour tous ceux que j’ai connus… mais revenons à vous. La solitude, l’isolement sont choses tristes, au-dessus des forces humaines… je meurs d’avoir cru que l’on pouvait vivre seul !

Jules Verne, L'Ile mystérieuse

Et je ne pouvais pas ne pas citer Victor Hugo.

Il est nuit. La cabane est pauvre, mais bien close.
Le logis est plein d'ombre et l'on sent quelque chose
Qui rayonne à travers ce crépuscule obscur.
Des filets de pêcheur sont accrochés au mur.
Au fond, dans l'encoignure où quelque humble vaisselle
Aux planches d'un bahut vaguement étincelle,
On distingue un grand lit aux longs rideaux tombants.
Tout près, un matelas s'étend sur de vieux bancs,
Et cinq petits enfants, nid d'âmes, y sommeillent
La haute cheminée où quelques flammes veillent
Rougit le plafond sombre, et, le front sur le lit,
Une femme à genoux prie, et songe, et pâlit.
C'est la mère. Elle est seule. Et dehors, blanc d'écume,
Au ciel, aux vents, aux rocs, à la nuit, à la brume,
Le sinistre océan jette son noir sanglot.

Victor Hugo, Les Pauvres Gens
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Message par KarlShuge le Mer 13 Mar 2019 - 18:46

CONNAITRE

"Mon cœur est vierge, rien de ce que je conquiers ne me possède ! On ne connaîtra jamais de moi que ma soif délirante de connaître. Je ne suis que curieux. Je scrute. J’explore. La curiosité c’est la haine. Une haine plus pure, plus désintéressée que toute science et qui presse les autres de plus de soins que l’amour – mais qui les détaille, les décompose. Me suis-je donc tant appliqué à te connaître, Anne, ai-je passé tant de nuits à te rêver, placé tant d’espoir à percer ton secret indéchiffrable, et poussé jusqu’à cette nuit tant de soupirs, subi tant de peines, pour découvrir que mon étrange amour n’était qu’une façon d’approcher la mort ?"

J.R. Huguenin "La côte sauvage" Poche

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Message par Chine le Mar 19 Mar 2019 - 15:00

Holderlin, Hypérion a écrit:
Il est une éclipse de toute existence, un silence de notre être où il nous semble avoir tout trouvé.
Il est une éclipse, un silence de toute existence où il nous semble avoir tout perdu, une nuit de l'âme où nul reflet d'étoile, même pas un bois pourri ne nous éclaire.
J'avais retrouvé le calme. Plus rien ne me faisait errer à la mi-nuit. Je n'étais plus dévoré par ma propre flamme.
Tranquille et solitaire, je gardais les yeux fixés sur le vide au lieu de les porter vers le passé ou l'avenir. Les choses, lointaines ou proches, n'assiégeaient plus mon esprit ; quand les hommes ne me contraignaient pas à les voir, je ne les voyais pas.
Naguère, ce siècle m'était apparu souvent comme le tonneau des Danaïdes, et mon âme avait gaspillé tout son amour à le remplir ; maintenant, je n'en voyais plus le vide, et l'ennui de la vie avait cessé de peser sur moi.
Plus jamais je ne disais aux fleurs : "Vous êtes mes soeurs !" ou aux sources : "Nous sommes de la même race !" Je donnais à chaque chose son nom, fidèlement, comme un écho.
Ainsi qu'un fleuve aux rives arides où nulle feuille de saule ne se reflète dans l'eau, le monde passait devant moi sans ornements.

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Message par __Anna__ le Mer 20 Mar 2019 - 0:09

Tant qu’on va et vient dans le pays natal, on s’imagine que ces rues vous sont indifférentes, que ces fenêtres, ces toits et ces portes ne vous sont de rien, que ces murs vous sont étrangers, que ces arbres sont les premiers arbres venus, que ces maisons où l’on n’entre pas vous sont inutiles, que ces pavés où l’on marche sont des pierres. Plus tard, quand on n’y est plus, on s’aperçoit que ces rues vous sont chères, que ces toits, ces fenêtres et ces portes vous manquent, que ces murailles vous sont nécessaires, que ces arbres sont vos bien-aimés, que ces maisons où l’on n’entrait pas on y entrait tous les jours, et qu’on a laissé de ses entrailles, de son sang et de son cœur dans ces pavés. Tous ces lieux qu’on ne voit plus, qu’on ne reverra jamais peut-être, et dont on a gardé l’image, prennent un charme douloureux, vous reviennent avec la mélancolie d’une apparition, vous font la terre sainte visible, et sont, pour ainsi dire, la forme même de la France ; et on les aime et on les évoque tels qu’ils sont, tels qu’ils étaient, et l’on s’y obstine, et l’on n’y veut rien changer, car on tient à la figure de la patrie comme au visage de sa mère.
Victor Hugo, Les Misérables.
Le passage m'avait marquée parce que j'habitais à l'étranger à l'époque.
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Message par siamois93 le Mer 20 Mar 2019 - 3:01

Alphonse Daudet - La Dernière Classe
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Message par Invité le Lun 8 Avr 2019 - 0:38

J'aime la théorie qu'enfin la beauté tout court dans l'être humain n'existe pas:

"notre grande erreur est d'essayer d'obtenir de chacun en particulier les vertus qu'il n'a pas et de négliger de cultiver celles qu'il possède. J'appliquerai ici à la recherche de ces vertus fragmentaires ce que je disais plus haut, voluptueuses, de la recherche de la beauté."

"Mémoires d' Hadrien" M. Yourcenar

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Vos passages de livre préférés  - Page 2 Empty Le demiurge

Message par Invité le Mer 10 Avr 2019 - 14:25

Spoiler:
René GUENON




LE DEMIURGE




[ Nous reproduisons ici le premier texte, croyons-nous, qui ait été, sinon rédigé, du moins publié par René Guénon. Il a paru dans le premier numéro de la revue La Gnose, daté de novembre 1909 ]


Il est un certain nombre de problèmes qui ont constamment préoccupé les hommes, mais il n’en est peut-être pas qui ait semblé généralement plus difficile à résoudre que celui de l’origine du Mal, auquel se sont heurté comme à un obstacle infranchissable la plupart des philosophes et surtout des théologiens : « Si Deus est, unde Malum ? Si non est, unde Bonum ? »
Ce dilemme est en effet insoluble pour ceux qui considèrent la Création comme l’œuvre directe de Dieu, et qui, par suite, sont obligés de le rendre également responsable du Bien et du Mal.
On dira sans doute que cette responsabilité est atténuée dans une certaine mesure par la liberté des créatures ; mais, si les créatures peuvent choisir entre le Bien et le Mal, c’est que l’un et l’autre existent déjà, au moins en principe, et, si elles sont susceptibles de se décider parfois en faveur du Mal au lieu d’être toujours inclinées au Bien, c’est qu’elles sont imparfaites ; comment donc Dieu, s’il est parfait, a-t-il pu créer des êtres imparfaits ?

Il est évident que le Parfait ne peut engendrer l’imparfait, car, si cela était possible, le Parfait devrait contenir en lui-même l’imparfait à l’état principiel, et alors il ne serait plus le Parfait.
L’imparfait ne peut donc pas procéder du Parfait par voie d’émanation ; il ne pourrait alors que résulter de la création « ex nihilo » ; mais comment admettre que quelque chose puisse venir de rien, ou, en d’autres termes, qu’il puisse exister quelque chose qui n’ait point de principe ?
D’ailleurs, admettre la création « ex nihilo », ce serait admettre par là même l’anéantissement final des êtres créés, car ce qui a eu un commencement doit aussi avoir une fin, et rien n’est plus illogique que de parler d’immortalité dans une telle hypothèse ; mais la création ainsi entendue n’est qu’une absurdité, puisqu’elle est contraire au principe de causalité, qu’il est impossible à tout homme raisonnable de nier sincèrement, et nous pouvons dire avec Lucrèce : « Ex nihilo nihil, ad nihilum nil posse reverti. »

Il ne peut rien y avoir qui n’ait un principe ; mais quel est ce principe ? Et n’y a-t-il en réalité qu’un Principe unique de toutes choses ?
Si l’on envisage l’Univers total, il est bien évident qu’il contient toutes choses, car toutes les parties sont contenues dans le Tout ; d’autre part, le Tout est nécessairement illimité, car, s’il avait une limite, ce qui serait au-delà de cette limite ne serait pas compris dans le Tout, et cette supposition est absurde.
Ce qui n’a pas de limite peut être appelé l’Infini, et, comme il contient tout, cet Infini est le principe de toutes choses. D’ailleurs, l’Infini est nécessairement un, car deux Infinis qui ne seraient pas identiques s’excluraient l’un l’autre ; il résulte donc de là qu’il n’y a qu’un Principe unique de toutes choses, et ce Principe est le Parfait, car l’Infini ne peut être tel que s’il est le Parfait.

Ainsi, le Parfait est le Principe suprême, la Cause première ; il contient toutes choses en puissance, et il a produit toutes choses ; mais alors, puisqu’il n’y a qu’un Principe unique, que deviennent toutes les oppositions que l’on envisage habituellement dans l’Univers : l’Être et Non-Être, l’Esprit et la Matière, le Bien et le Mal ?
Nous nous trouvons donc ici en présence de la question posée dès le début, et nous pouvons maintenant la formuler ainsi d’une façon plus générale : comment l’Unité a-t-elle pu produire la Dualité ?

Certains ont cru devoir admettre deux principes distincts, opposés l’un à l’autre ; mais cette hypothèse est écartée par ce que nous avons dit précédemment.
En effet, ces deux principes ne peuvent pas être infinis tous deux, car alors ils s’excluraient ou se confondraient ; si un seul était infini, il serait le principe de l’autre ; enfin si tous deux étaient finis, ils ne seraient pas de véritables principes, car dire que ce qui est fini peut exister par soi-même, c’est-à-dire que quelque chose peut venir de rien, puisque tout ce qui est fini a un commencement, logiquement, sinon chronologiquement.
Dans ce dernier cas, par conséquent, l’un et l’autre, étant finis, doivent procéder d’un principe commun, qui est infini, et nous sommes ainsi ramené à la considération d’un Principe unique.
D’ailleurs, beaucoup de doctrines que l’on regarde habituellement comme dualistes ne sont telles qu’en apparence ; dans le Manichéisme comme dans la religion de Zoroastre, le dualisme n’était qu’une doctrine purement exotérique, recouvrant la véritable doctrine ésotérique de l’Unité : Ormuzd et Ahriman sont engendrés tous deux par Zervané-Akérêné, et ils doivent se confondre en lui à la fin des temps.

La Dualité est donc nécessairement produite par l’Unité, puisqu’elle ne peut pas exister par elle-même ; mais comment peut-elle être produite ?
Pour le comprendre, nous devons en premier lieu envisager la Dualité sous son aspect le moins particularisé, qui est l’opposition de l’Être et du Non-Être ; d’ailleurs, puisque l’un et l’autre sont forcément contenus dans la Perfection totale, il est évident tout d’abord que cette opposition ne peut être qu’apparente.
Il vaudrait donc mieux parler seulement de distinction ; mais en quoi consiste cette distinction ? Existe-t-elle en réalité indépendamment de nous, ou n’est-elle simplement que le résultat de notre façon de considérer les choses ?

Si par Non-Être on entend que le pur néant, il est inutile d’en parler, car que peut-on dire de ce qui n’est rien ?
Mais il en est tout autrement si l’on envisage le Non-Être comme possibilité d’être ; l’Être est la manifestation du Non-Être ainsi entendu, et il est contenu à l’état potentiel dans ce Non-Être.
Le rapport du Non-Être à l’Être est alors le rapport du non-manifesté au manifesté, et l’on peut dire que le non-manifesté est supérieur au manifesté dont il est le principe, puisqu’il contient en puissance tout le manifesté, plus ce qui n’est pas, n’a jamais été et ne sera jamais manifesté.
En même temps, on voit qu’il est impossible de parler ici d’une distinction réelle, puisque le manifesté est contenu en principe dans le non-manifesté ; cependant, nous ne pouvons pas concevoir le non-manifesté directement, mais seulement à travers le manifesté ; cette distinction existe donc pour nous, mais elle n’existe que pour nous.

S’il en est ainsi pour la Dualité sous l’aspect de la distinction de l’Être et du Non-Être, il doit en être de même, à plus forte raison pour tous les autres aspects de la Dualité.
On voit déjà par là combien est illusoire la distinction de l’Esprit et de la Matière, sur laquelle on a pourtant, surtout dans les temps modernes, édifié un si grand nombre de systèmes philosophiques, comme sur une base inébranlable ; si cette distinction disparaît, de tous ces systèmes il ne reste plus rien.
De plus, nous pouvons remarquer en passant que la Dualité ne peut pas exister sans le Ternaire, car si le Principe suprême, en se différenciant, donne naissance à deux éléments, qui d’ailleurs ne sont distincts qu’en tant que nous les considérons comme tels, ces deux éléments et leur Principe commun forment un Ternaire, de sorte qu’en réalité c’est le Ternaire et non le Binaire qui est immédiatement produit par la première différenciation de l’Unité primordiale.

Revenons maintenant à la distinction du Bien et du Mal, qui n’est, elle aussi, qu’un aspect particulier de la Dualité.
Lorsqu’on oppose le Bien au Mal, on fait généralement consister le Bien dans la Perfection, ou du moins, à un degré inférieur, dans une tendance à la Perfection, et alors le Mal n’est pas autre chose que l’imparfait ; mais comment l’imparfait pourrait-il s’opposer au Parfait ?
Nous avons vu que le Parfait est le Principe de toutes choses, et que, d’autre part, il ne peut pas produire l’imparfait, d’où il résulte qu’en réalité l’imparfait n’existe pas, ou que du moins il ne peut exister que comme élément constitutif de la Perfection totale ; mais alors, il ne peut pas être réellement imparfait, et ce que nous appelons imperfection n’est que relativité.
Ainsi, ce que nous appelons erreur n’est que vérité relative, car toutes les erreurs doivent être comprises dans la Vérité totale, sans quoi celle-ci, étant limitée par quelque chose qui serait en dehors d’elle, ne serait pas parfaite, ce qui équivaut à dire qu’elle ne serait pas la Vérité.
Les erreurs, ou plutôt les vérités relatives, ne sont que des fragments de la Vérité totale ; c’est donc la fragmentation qui produit la relativité, et, par suite, on pourrait dire qu’elle est la cause du Mal, si relativité était synonyme d’imperfection ; mais le Mal n’est tel que si on le distingue du Bien.

Si on appelle Bien le Parfait, le relatif n’en est point réellement distinct, puisqu’il y est contenu en principe ; donc, au point de vue universel, le Mal n’existe pas.
Il existera seulement si l’on envisage toutes choses sous un aspect fragmentaire et analytique, en les séparant de leur Principe commun, au lieu de les considérer synthétiquement comme contenues dans ce Principe, qui est la Perfection.
C’est ainsi qu’est créé l’imparfait ; en distinguant le Mal du Bien, on les crée tous deux par cette distinction même, car le Bien et le Mal ne sont tels que si on les oppose l’un à l’autre, et, s’il n’y a point de Mal, il n’y a pas lieu non plus de parler de Bien au sens ordinaire de ce mot, mais seulement de Perfection.
C’est donc la fatale illusion du Dualisme qui réalise le Bien et le Mal, et qui, considérant les choses sous un point de vue particularisé, substitue la Multiplicité à l’Unité, et renferme ainsi les êtres sur lesquels elle exerce son pouvoir dans le domaine de la confusion et de la division ; ce domaine, c’est l’empire du Démiurge .

Ce que nous avons dit au sujet de la distinction du Bien et du Mal permet de comprendre le symbole de la Chute originelle, du moins dans la mesure où ces choses peuvent être exprimées.
La fragmentation de la Vérité totale, ou du Verbe, car c’est la même chose au fond, fragmentation qui produit la relativité, est identique à la segmentation de l’Adam Kadmon, dont les parcelles séparées constituent l’Adam Protoplaste, c’est-à-dire le premier formateur ; la cause de cette segmentation, c’est Nahash, l’Egoïsme ou le désir de l’existence individuelle.
Ce Nahash n’est point une cause extérieure à l’homme, mais il est en lui, d’abord à l’état potentiel, et il ne lui devient extérieur que dans la mesure où l’homme lui-même l’extériorise ; cet instinct de séparativité, par sa nature qui est de provoquer la division, pousse l’homme à goûter le fruit de l’Arbre de la Science du Bien et du Mal, c’est-à-dire à créer la distinction même du Bien et du Mal.
Alors, les yeux de l’homme s’ouvrent, parce que ce qui lui était intérieur est devenu extérieur, par suite de la séparation qui s’est produite entre les êtres ; ceux-ci sont maintenant revêtus de formes, qui limitent et définissent leur existence individuelle, et ainsi l’homme a été le premier formateur.
Mais lui aussi se trouve désormais soumis aux conditions de cette existence individuelle, et il est revêtu également d’une forme, ou, suivant l’expression biblique, d’une tunique de peau ; il est enfermé dans le domaine du Bien et du Mal, dans l’Empire du Démiurge.
On voit par cet exposé, d’ailleurs très abrégé et très incomplet, qu’en réalité le Démiurge n’est point une puissance extérieure à l’homme ; il n’est en principe que la volonté de l’homme en tant qu’elle réalise la distinction du Bien et du Mal.
Mais ensuite l’homme, limité en tant qu’être individuel par cette volonté qui est la sienne propre, la considère comme quelque chose d’extérieur à lui, et ainsi elle devient distincte de lui ; bien plus, comme elle s’oppose aux efforts qu’il fait pour sortir du domaine où il s’est lui-même enfermé, il la regarde comme une puissance hostile, et il l’appelle Shathan ou l’Adversaire.
Remarquons d’ailleurs que cet Adversaire, que nous avons créé nous-mêmes et que nous créons à chaque instant, car ceci ne doit point être considéré comme ayant eu lieu en un temps déterminé, que cet Adversaire, disons-nous, n’est point mauvais en lui-même, mais qu’il est seulement l’ensemble de tout ce qui nous est contraire.

A un point de vue plus général, le Démiurge, devenu une puissance distincte et envisagé comme tel, est le Prince de ce Monde dont il est parlé dans l’Evangile de Jean ; ici encore, il n’est à proprement parler ni bon ni mauvais, ou plutôt il est l’un et l’autre, puisqu’il contient en lui-même le Bien et le Mal.
On considère son domaine comme le Monde inférieur, s’opposant au Monde supérieur ou à l’Univers principiel dont il a été séparé, mais il faut avoir soin de remarquer que cette séparation n’est jamais absolument réelle ; elle n’est réelle que dans la mesure où nous la réalisons, car ce Monde inférieur est contenu à l’état potentiel dans l’Univers principiel, et il est évident qu’aucune partie ne peut réellement sortir du Tout.
C’est d’ailleurs ce qui empêche que la chute se continue indéfiniment ; mais ceci n’est qu’une expression toute symbolique, et la profondeur de la chute mesure simplement le degré auquel la séparation est réalisée.
Avec cette restriction, le Démiurge s’oppose à l’Adam Kadmon ou à l’Humanité principielle, manifestation du Verbe, mais seulement comme un reflet, car il n’est point une émanation, et il n’existe pas par lui-même ; c’est ce qui est représenté par la figure des deux vieillards du Zohar, et aussi par les deux triangles opposés du Sceau de Salomon.

Nous sommes donc amenés à considérer le Démiurge comme un reflet ténébreux et inversé de l’Être, car il ne peut pas être autre chose en réalité.
Il n’est donc pas un être ; mais, d’après ce que nous avons dit précédemment, il peut être envisagé comme la collectivité des êtres dans la mesure où ils sont distincts, ou, si l’on préfère, en tant qu’ils ont une existence individuelle.
Nous sommes des êtres distincts en tant que nous créons nous-mêmes la distinction, qui n’existe que dans la mesure où nous la créons ; en tant que nous créons cette distinction, nous sommes des éléments du Démiurge, et, en tant qu’êtres distincts, nous appartenons au domaine de ce même Démiurge, qui est ce qu’on appelle la Création.

Tous les éléments de la Création, c’est-à-dire les créatures, sont donc contenues dans le Démiurge lui-même, et en effet il ne peut les tirer que de lui-même, puisque la création ex nihilo est impossible.
Considéré comme Créateur, le Démiurge produit d’abord la division, et il n’en est point réellement distinct, puisqu’il n’existe qu’autant que la division elle-même existe ; puis, comme la division est la source de l’existence individuelle, et que celle-ci est définie par la forme, le démiurge doit être envisagé comme formateur et alors il est identique à l’Adam Protoplastes, ainsi que nous l’avons vu.
On peut encore dire que le Démiurge crée la Matière, en entendant par ce mot le chaos primordial qui est le réservoir commun de toutes les formes ; puis il organise cette Matière chaotique et ténébreuse où règne la confusion, en en faisant sortir les formes multiples dont l’ensemble constitue la Création.

Doit-on dire maintenant que cette Création soit imparfaite ? On ne peut assurément pas la considérer comme parfaite ; mais, si l’on se place au point de vue universel, elle n’est qu’un des éléments constitutifs de la Perfection totale ; Elle n’est imparfaite que si on la considère analytiquement comme séparée de son Principe, et c’est d’ailleurs dans la même mesure qu’elle est le domaine du Démiurge ; mais, si l’imparfait n’est qu’un élément du Parfait, il n’est pas vraiment imparfait, et il résulte de là qu’en réalité le Démiurge et son domaine n’existent pas au point de vue universel, pas plus que la distinction du Bien et du Mal.
Il en résulte également que, au même point de vue, la Matière n’existe pas : l’apparence matérielle n’est qu’illusion, d’où il ne faudrait d’ailleurs pas conclure que les êtres qui ont cette apparence n’existent pas, car ce serait tomber dans une autre illusion, qui est celle d’un idéalisme exagéré et mal compris.

Si la Matière n’existe pas, la distinction de l’Esprit et de la Matière disparaît par là même ; tout doit être Esprit en réalité, mais en entendant ce mot dans un sens tout différent de celui que lui ont attribué la plupart des philosophes modernes.
Ceux-ci, en effet, tout en opposant l’Esprit à la Matière, ne le considèrent point comme indépendant de toute forme, et l’on peut alors se demander en quoi il se différencie de la Matière ; si l’on dit qu’il est inétendu, peut-il être revêtu d’une forme ?
D’ailleurs, pourquoi vouloir définir l’Esprit ? Que ce soit par la pensée ou autrement, c’est toujours par une forme qu’on cherche à le définir, et alors il n’est plus l’Esprit.
En réalité, l’Esprit universel est l’Être, et non tel ou tel être particulier ; mais il est le Principe de tous les êtres, et ainsi il les contient tous ; c’est pourquoi tout est Esprit.

Lorsque l’homme parvient à la connaissance réelle de cette vérité, il identifie lui-même et toutes choses à l’Esprit universel, alors toute distinction disparaît pour lui, de telle sorte qu’il contemple toutes choses comme étant en lui-même, et non plus comme extérieures, car l’illusion s’évanouit devant la Vérité comme l’ombre devant le soleil.
Ainsi, par cette connaissance même, l’homme est affranchi des liens de la Matière et de l’existence individuelle, il n’est plus soumis à la domination du Prince de ce Monde, il n’appartient plus à l’Empire du Démiurge.

Il résulte de ce qui précède que l’homme peut, dès son existence terrestre, s’affranchir du domaine du Démiurge ou du Monde hylique, et que cet affranchissement s’opère par la Gnose, c’est-à-dire par la Connaissance intégrale.
Remarquons d’ailleurs que cette Connaissance n’a rien de commun avec la science analytique et ne la suppose nullement ; c’est une illusion trop répandue de nos jours de croire qu’on ne peut arriver à la synthèse totale que par l’analyse ; au contraire, la science ordinaire est toute relative, et, limitée au Monde Hylique, elle n’existe pas plus que lui au point de vue universel.

D’autre part, nous devons aussi remarquer que les différents Mondes, ou, suivant l’expression généralement admise, les divers plans de l’Univers, ne sont point des lieux ou des régions, mais des modalités de l’existence ou des états d’être.
Ceci permet de comprendre comment un homme vivant sur la terre peut appartenir en réalité, non plus au Monde hylique, mais au Monde psychique ou même au Monde pneumatique.
C’est ce qui constitue la seconde naissance ; cependant, celle-ci n’est à proprement parler que la naissance au Monde psychique, par laquelle l’homme devient conscient sur deux plans, mais sans atteindre encore au Monde pneumatique, c’est-à-dire sans s’identifier à l’Esprit universel.

Ce dernier résultat n’est obtenu que par celui qui possède intégralement la triple Connaissance, par laquelle il est délivré à tout jamais des naissances mortelles ; c’est ce qu’on exprime en disant que les Pneumatiques seuls sont sauvés.
L’état des Psychiques n’est en somme qu’un état transitoire ; c’est celui de l’être qui est déjà préparé à recevoir la Lumière, mais qui ne la perçoit pas encore, qui n’a pas pris conscience de la Vérité une et immuable.

Lorsque nous parlons des naissances mortelles, nous entendons par là les modifications de l’être, son passage à travers des formes multiples et changeantes ; il n’y a là rien qui ressemble à la doctrine de la réincarnation telle que l’admettent les spirites et les théosophistes, doctrine sur laquelle nous aurons quelque jour l’occasion de nous expliquer.
Le Pneumatique est délivré des naissances mortelles, c’est-à-dire qu’il est affranchi de la forme, donc du Monde démiurgique ; il n’est plus soumis au changement, et par suite, il est sans action ; c’est là un point sur lequel nous reviendrons plus loin.

Le Psychique, au contraire, ne dépasse pas le Monde de la Formation, qui est désigné symboliquement comme le premier Ciel ou la sphère de la Lune ; de là, il revient au Monde terrestre, ce qui ne signifie pas qu’en réalité il prendra un nouveau corps sur la Terre, mais simplement qu’il doit revêtir de nouvelles formes, quelles qu’elles soient, avant d’obtenir la délivrance.
Ce que nous venons d’exposer montre l’accord, nous pourrions même dire l’identité réelle, malgré certaines différences dans l’expression, de la doctrine gnostique avec les doctrines orientales, et plus particulièrement avec le Védânta, le plus orthodoxe de tous les systèmes métaphysique fondés sur le Brahmanisme.
C’est pourquoi nous pouvons compléter ce que nous avons indiqué au sujet des divers états de l’être, en empruntant quelques citations au Traité de la Connaissance de l’Esprit de Sankarâtchârya.

« Il n’y a aucun autre moyen d’obtenir la délivrance complète et finale que la Connaissance ; c’est le seul instrument qui détache les liens des passions ; sans la Connaissance, la Béatitude ne peut être obtenue. »

« L’action n’est pas opposée à l’ignorance, elle ne peut l’éloigner ; mais la Connaissance dissipe l’ignorance, comme la Lumière dissipe les ténèbres. »

L’ignorance, c’est ici l’état de l’être enveloppé dans les ténèbres du Monde hylique, attaché à l’apparence illusoire de la Matière et aux distinctions individuelles ; par la Connaissance, qui n’est point du domaine de l’action, mais lui est supérieure, toutes ces illusions disparaissent, ainsi que nous l’avons dit précédemment.

« Quand l’ignorance qui naît des affections terrestres est éloignée, l’Esprit, par sa propre splendeur, brille au loin dans un état indivisé, comme le Soleil répand sa clarté lorsque le nuage est dispersé. »

Mais, avant d’en arriver à ce degré, l’être passe par un stade intermédiaire, celui qui correspond au Monde psychique ; alors, il croit être, non plus le corps matériel, mais l’âme individuelle, car toute distinction n’a pas disparu pour lui, puisqu’il n’est pas encore sorti du domaine du Démiurge.

S’imaginant qu’il est l’âme individuelle, l’homme devient effrayé, comme une personne qui prend par erreur un morceau de corde pour un serpent ; mais sa crainte est éloignée par la perception qu’il n’est pas l’âme, mais l’Esprit universel. »


Celui qui a pris conscience des deux Mondes manifestés, c’est-à-dire du Monde hylique, ensemble des manifestations grossières ou matérielles, et du Monde psychique, ensemble des manifestations subtiles, est deux fois né, Dwidja ; mais celui qui est conscient de l’Univers non manifesté ou du Monde sans forme, c’est-à-dire du Monde pneumatique, et qui est arrivé à l’identification de soi-même avec l’Esprit universel, Atmâ, celui-là seul peut être dit Yogi, c’est-à-dire uni à l’Esprit universel.
Notons en passant que le Monde hylique est comparé à l’état de veille, le Monde psychique est comparé à l’état de rêve, et le Monde pneumatique au sommeil profond ; nous devons rappeler à ce propos que le non-manifesté est supérieur au manifesté, puisqu’il en est le principe.
Au-dessus de l’Univers pneumatique, il n’y a plus, suivant la doctrine gnostique, que le Plérôme, qui peut être regardé comme constitué par l’ensemble des attributs de la Divinité.
Il n’est pas un quatrième Monde, mais l’Esprit universel lui-même, Principe suprême des Trois Mondes, ni manifesté ni non manifesté, indéfinissable et incompréhensible.

Le Yogi ou le Pneumatique, car c’est la même chose au fond, se perçoit, non plus comme une forme grossière ni comme une forme subtile, mais comme un être sans forme ; il s’identifie alors à l’Esprit universel, et voici en quels termes cet état est décrit par Sankarâtchârya.

« Il est Brahma, après la possession duquel il n’y a rien à posséder ; après la jouissance de la félicité duquel il n’y a point de félicité qui puisse être désirée ; et après l’obtention de la connaissance duquel il n’y a point de connaissance qui puisse être obtenue.

« Il est Brahma, lequel ayant été vu, aucun autre objet n’est contemplé ; avec lequel étant devenu identifié, aucune naissance n’est éprouvée ; lequel étant perçu, il n’y a plus rien à percevoir.

« Il est Brahma, qui est répandu partout, dans tout : dans l’espace moyen, dans ce qui est au-dessus et dans ce qui est au –dessous ; le vrai, le vivant, l’heureux, sans dualité, indivisible, éternel et un.

« Il est Brahma, qui est sans grandeur, inétendu, incréé, incorruptible, sans figure, sans qualités ou caractère.

« Il est Brahma, par lequel toutes choses sont éclairées, dont la lumière fait briller le Soleil et tous les corps lumineux, mais qui n’est pas rendu manifeste par leur lumière.

« Il pénètre lui-même sa propre essence éternelle, et il contemple le Monde entier apparaissant comme étant Brahma.

« Brahma ne ressemble point au Monde, et hors Brahma il n’y a rien ; tout ce qui semble exister en dehors de lui est une illusion.

« De tout ce qui est vu, de tout ce qui est entendu, rien n’existe que Brahma, et, par la connaissance du principe, Brahma est contemplé comme l’Être véritable, vivant, heureux, sans dualité.

« L’œil de la Connaissance contemple l’Être véritable, vivant, heureux, pénétrant tout ; mais l’œil de l’ignorance ne le découvre point, ne l’aperçoit point comme un homme aveugle ne voit point la lumière.
« Quand le Soleil de la Connaissance spirituelle se lève dans le ciel du cœur, il chasse les ténèbres, il pénètre tout, embrasse tout et illumine tout. »

Remarquons que le Brahma dont il est question ici est le Brahma supérieur ; il faut avoir bin soin de le distinguer de Brahma inférieur, car celui-ci n’est pas autre chose que le Démiurge, envisagé comme le reflet de l’Être.
Pour le Yogi, il n’y a que le Brahma supérieur, qui contient toutes choses, et hors duquel il n’y a rien ; le Démiurge et son œuvre de division n’existent plus.

« Celui qui a fait le pèlerinage de son propre esprit, un pèlerinage dans lequel il n’y a rien concernant la situation, la place ou le temps, qui est partout, dans lequel ni le chaud ni le froid ne sont éprouvés, qui accorde une félicité perpétuelle, et une délivrance de toute peine, celui-là est sans action ; il connaît toutes choses, et il obtient l’éternelle Béatitude. »

IV
Après avoir caractérisé les trois Mondes et les états de l’être qui y correspondent, et avoir indiqué, autant que cela est possible, ce qu’est l’être affranchi de la domination démiurgique, nous devons revenir encore à la question de la distinction du Bien et du Mal, afin de tirer quelques conséquences de l’exposé précédent.

Tout d’abord, on pourrait être tenté de dire ceci : si la distinction de Bien et du Mal est tout illusoire, si elle n’existe pas en réalité, il doit en être de même de la morale, car il est bien évident que la morale est fondée sur cette distinction, qu’elle la suppose essentiellement.
Ce serait aller trop loin ; la morale existe, mais dans la même mesure que la distinction du Bien et du Mal, c’est-à-dire pour tout ce qui appartient au domaine du Démiurge ; au point de vue universel, elle n’aurait plus aucune raison d’être.
En effet, la morale ne peut s’appliquer qu’à l’action ; or l’action suppose le changement, qui n’est possible que dans le formel ou le manifesté ; le Monde sans forme est immuable, supérieur au changement, donc aussi à l’action, et c’est pourquoi l’être qui n’appartient plus à l’Empire de Démiurge est sans action.
Ceci montre qu’il faut avoir bien soin de ne jamais confondre les divers plans de l’Univers, car ce qu’on dit de l’un pourrait n’être pas vrai pour l’autre.
Ainsi, la morale existe nécessairement dans le plan social, qui est essentiellement le domaine de l’action ; mais il ne peut plus en être question lorsqu’on envisage le plan métaphysique ou universel, puisque alors il n’y a plus d’action.

Ce point étant établi, nous devons faire remarquer que l’être qui est supérieur à l’action possède cependant la plénitude de l’activité ; mais c’est une activité potentielle, donc une activité qui n’agit point.
Cet être est, non point immobile comme on pourrait le dire à tord, mais immuable, c’est-à-dire supérieur au changement ; en effet, il est identifié à l’Être, qui est toujours identique à lui-même : suivant la formule biblique, « l’Être est l’Être ».
Ceci doit être rapproché de la doctrine taoïste, d’après laquelle l’Activité du Ciel est non agissante ; le Sage, en qui se reflète l’Activité du Ciel, observe le non-agir.
Cependant, ce Sage, que nous avons désigné comme le Pneumatique ou le Yogi, peut avoir les apparences de l’action, comme la Lune a les apparences du mouvement lorsque les nuages passent devant elle ; mais le vent qui chasse les nuages est sans influence sur la Lune.
De même, l’agitation du Monde démiurgique est sans influence sur le Pneumatique ; à ce sujet, nous pouvons encore citer ce que dit Sankarâtchârya.

« Le Yogi, ayant traversé la mer des passions, est uni avec la Tranquillité et se réjouit dans l’Esprit.

« Ayant renoncé à ces plaisirs qui naissent des objets externes périssables, et jouissant de délices spirituelles, il est calme et serein comme le flambeau sous un éteignoir, et il se réjouit dans sa propre essence.

« Pendant sa résidence dans le corps, il n’est pas affecté par ses propriétés, comme le firmament n’est pas affecté par ce qui flotte dans son sein ; connaissant toutes choses, il demeure non affecté par les contingences. »
Nous pouvons comprendre par là le véritable sens du mot Nirvâna, dont on a donné tant de fausses interprétations ; ce mot signifie littéralement extinction du souffle ou de l’agitation, donc état d’un être qui n’est plus soumis à aucune agitation, qui est définitivement libéré de la forme.
C’est une erreur très répandue, du moins en Occident, que de croire qu’il n’y a plus rien quand il n’y a plus de forme, tandis qu’en réalité c’est la forme qui n’est rien et l’informel qui est tout ; ainsi, le Nirvâna, bien loin d’être l’anéantissement comme l’ont prétendu certains philosophes, est au contraire la plénitude de l’Être.

De tout ce qui précède, on pourrait conclure qu’il ne faut point agir ; mais ce serait encore inexact, sinon en principe, du moins dans l’application qu’on voudrait en faire.
En effet, l’action est la condition des êtres individuels, appartenant à l’Empire du Démiurge ; le Pneumatique ou le Sage est sans action en réalité, mais, tant qu’il réside dans un corps, il a les apparences de l’action ; extérieurement, il est en tout semblable aux autres hommes, mais il sait que ce n’est là qu’une apparence illusoire, et cela suffit pour qu’il soit réellement affranchi de l’action, puisque c’est par la Connaissance que s’obtient la délivrance.
Par là même qu’il est affranchi de l’action, il n’est plus sujet à la souffrance, car la souffrance n’est qu’un résultat de l’effort, donc de l’action, et c’est en cela que consiste ce que nous appelons l’imperfection, bien qu’il n’y ait rien d’imparfait en réalité.

Il est évident que l’action ne peut pas exister pour celui qui contemple toutes choses en lui-même, comme existant dans l’Esprit universel, sans aucune distinction d’objets individuels, ainsi que l’expriment ces paroles des Védas : « Les objets diffèrent simplement en désignation, accident et nom, comme les ustensiles terrestres reçoivent différents noms, quoique ce soient seulement différentes formes de terre. » La terre, principe de toutes ces formes, est elle-même sans forme, mais les contient toutes en puissance d’être ; tel est aussi l’Esprit universel.

L’action implique le changement, c’est-à-dire la destruction incessante de formes qui disparaissent pour être remplacées par d’autres ; ce sont les modifications que nous appelons naissance et mort, les multiples changements d’état que doit traverser l’être qui n’a point encore atteint la délivrance ou la transformation finale, en employant ce mot transformation dans son sens étymologique, qui est celui de passage hors de la forme.
L’attachement aux choses individuelles, ou aux formes essentiellement transitoires et périssables, est le propre de l’ignorance ; les formes ne sont rien pour l’être qui est libéré de la forme, et c’est pourquoi, même pendant sa résidence dans le corps, il n’est point affecté par ses propriétés.

« Ainsi il se meut libre comme le vent, car ses mouvements ne sont point empêchés par les passions.

« Quand les formes sont détruites, le Yogi et tous les êtres entrent dans l’essence qui pénètre tout.

« Il est sans qualités et sans action ; impérissable, sans volition ; heureux, immuable, sans figure ; éternellement libre et pur.

« Il est comme l’éther, qui est répandu partout, et qui pénètre en même temps l’extérieur et l’intérieur des choses ; il est incorruptible, impérissable ; il est le même dans toutes choses, pur, impassible, sans forme, immuable.
« Il est le grand Brahma, qui est éternel, pur, libre, un, incessamment heureux, non deux, existant, percevant et sans fin.

Tel est l’état auquel l’être parvient par la Connaissance spirituelle ; ainsi il est libéré à tout jamais des conditions de l’existence individuelle, il est délivré de l’Empire du Démiurge.



René GUENON

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Message par Invité le Dim 5 Mai 2019 - 13:10

Si parfois j’écris c’est parce que certaines choses ne veulent pas se séparer de moi et que je ne veux pas non plus me séparer d’elles. Les écrire est l’acte par lequel, à travers la plume et la main, et comme par osmose, elles pénètrent en moi pour toujours.
Dans la joie, nous nous mouvons au cœur d’un élément qui se situe tout entier hors du temps et du réel, mais dont la présence est on ne peut plus réelle.
Incandescents, nous traversons les murs.

J’ai posé le pied en ce point de la vie au-delà duquel on ne peut plus aller en gardant l’intention de revenir.

Les impardonnables - Cristina Campo

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Message par Invité le Dim 5 Mai 2019 - 19:09

Nietzsche - Le Gai Savoir a écrit:Mais pourquoi donc écris-tu ? – A : Je ne suis pas de ceux qui pensent la plume pleine d’encre à la main ; encore moins de ceux qui, l’encrier ouvert, s’abandonnent à leurs passions, assis sur une chaise et l’oeil rivé sur le papier. Écrire provoque toujours en moi un besoin impérieux – il me répugne d’en parler, même de manière imagée. B : Mais alors pourquoi écris-tu ? A : Oui, mon cher, tout à fait entre nous, jusqu’à présent, je n’ai pas encore trouvé d’autre moyen de me débarrasser de mes pensées. B : Et pourquoi veux-tu t’en débarrasser ? A : Pourquoi je le veux ? Est-ce donc que je le veux ? Je le dois. – B : Assez ! Assez !

Impec !

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Message par Chine le Mar 2 Juil 2019 - 17:19

Céline, Nord a écrit:le musique de la techno de jean pet ?


Dernière édition par Sarty le Mar 22 Oct 2019 - 23:22, édité 1 fois
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Message par Goliadkine le Mar 9 Juil 2019 - 20:19

Je lis peu de romans, en ce moment.
Plutôt de la poésie...

"Rien ne s’accomplira sinon dans une absence
Dans une nuit un congédiement de clarté
Une beauté confuse en laquelle rien n’est."

Jouve, P-J. Matière céleste, Rien ne s’accomplira…

Mais je crois... Profondément... Que mon extrait préféré sera toujours celui-là. Confuse pour la mise en page, je n'ai pas la patience, ce soir...
L'Homme sans qualités, Tome II, Robert Musil.

Elle avait posé la main sur le chambranle comme sur le
tronc d'un arbre et récitait ces vers grossièrement taillés dans
toute leur sauvagerie et toute leur beauté, sans se laisser troubler
par le fait qu'un malheureux ratatiné était couché sous
le regard de ses yeux qui reflétaient la fierté de la jeunesse.
Ulrich regardait fixement sa soeur, le front ridé. « L'homme
qui n'éprouve pas le besoin de polir un vieux poème, mais
l'abandonne dans la désagrégation de son sens à demi ruiné
est le frère de celui qui refuse de mettre un nez nouveau à
une statue antique qui a perdu le sien, pensa-t-il. On pourrait
évoquer le sentiment du style, mais ce n'est pas cela. Ce
n'est pas non plus que son imagination soit assez vive pour
que les manques ne le gênent pas. C'est bien plutôt qu'il
n'accorde aucune valeur au fait d'être ou non complet, et
qu'il n'exigera donc pas de ses sensations qu'elles soient
totales. Sans doute Agathe aura-t-elle embrassé, conclut-il
par une transition un peu brusque, sans que son corps tout
entier fonde aussitôt! » En cet instant, il lui semblait qu'il
n'avait pas besoin de savoir de sa sœur autre chose que ces
quelques vers passionnés pour comprendre qu'elle« n'y était
jamais tout entière », qu'elle aussi, comme lui, était l'être du
« fragment passionné ». Il en oublia même l'autre moitié de
sa nature, celle qui aspirait à la mesure et à la maîtrise. Maintenant,
il aurait pu dire à sa sœur, avec assurance, qu'aucune
de ses actions ne convenait à son entourage immédiat, mais
que toutes dépendaient d'un entourage bien plus vaste et hautement
sujet à caution, même d'un entourage qui ne
commence nulle part et n'est nulle part limité; les impressions
contradictoires de la première soirée y eussent trouvé
une explication favorable. La réserve à laquelle il s'était habitué
fut néanmoins plus forte. Il attendit avec curiosité, et
même un peu de scepticisme, de voir comment Agathe redescendrait
de la haute branche où elle s'était envolée. Elle était
toujours debout, la main levée et appuyée au chambranle, et
un petit moment de trop suffirait à tout gâter. Il avait horreur
des femmes qui se conduisent comme si un peintre ou un
metteur en scène les avait mises au monde, ou qui, après une
exaltation pareille à celle d'Agathe, s'abandonnent à un
decrescendo subtil. « Peut-être pourrait-elle se laisser glisser
soudain de la cime de son enthousiasme, réfléchissait-il, avec
l'expression un peu sotte, somnambulique, du médium qu'on
a réveillé; sans doute ne lui reste-t-il rien d'autre à faire, et
cela aussi sera un peu pénible ! » Mais Agathe paraissait
l'avoir compris ou avoir deviné dans le regard de son frère
le danger qui la menaçait: elle sauta joyeusement sur ses
deux pieds du haut de son enthousiasme et tira la langue à
Ulrich.
Goliadkine
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Message par Persane le Lun 22 Juil 2019 - 17:12

Lettres à un jeune poète - Rainer Maria Rilke a écrit:"Comment nous faudrait-il oublier les vieux mythes qui se trouvent au commencement de tous les peuples, ces mythes de dragons qui, à l’instant suprême, se métamorphosent en princesses ? Peut-être tous les dragons de notre vie sont-ils des princesses qui attendent, simplement, de nous voir un jour beaux et vaillants. Peut-être tout l’effroyable est-il, au plus profond, ce qui, privé de secours, veut que nous le secourions.

Aussi, cher Monsieur Kappus, ne faut-il pas vous effrayer lorsqu’une tristesse se dresse devant vous, si grande que vous n’en avez jamais vue de pareille ; lorsqu’une inquiétude, telles la lumière et l’ombre des nuages, passe sur vos mains et sur tous vos actes. Vous devez penser qu’il vous arrive quelque chose, que la vie ne vous a pas oublié et vous tient dans sa main ; elle ne vous laissera pas tomber. Pourquoi voulez-vous exclure de votre vie toute espèce de trouble, de douleur, de mélancolie, quand vous ne savez rien du travail que ces états font sur vous ? Pourquoi vous persécuter vous-même en vous demandant d’où tout cela peut bien venir et pour aller où ? Car vous le savez bien, vous êtes dans les transitions, et n’auriez de plus grand désir que de vous transformer. S’il y a de la maladie dans ce qui se produit en vous, pensez alors que la maladie est le moyen, pour un organisme, de se libérer de ce qui lui est étranger ; dès lors, on ne doit que l’aider à être malade, à avoir totalement sa maladie, et à se déclarer, car c’est par là qu’il progresse.

En vous, cher Monsieur Kappus, il se produit maintenant tant de choses : il vous faut être patient comme un malade, et confiant comme un convalescent, car vous êtes peut-être l'un et l'autre. Et plus encore. Vous êtes le médecin qui doit veiller sur lui-même. Or, dans toute maladie, il y a bien des journées ou le médecin ne peut rien faire d'autre que d'attendre. Et c'est dans la mesure ou vous êtes votre médecin ce que vous devez avant tout faire aujourd'hui.Ne vous observez pas trop vous-même. Ne tirez pas de conclusions trop rapides de ce qui vous arrive; laissez le simplement vous arriver.Autrement vous en viendriez trop facilement à jeter des regards chargés de reproches (c'est à dire de morale) sur votre passé, qui naturellement participe de tout ce qui vient maintenant à votre rencontre."

"Tout doit être porté à terme, puis mis au monde. Laissez chaque impression et chaque germe de sensibilité s’accomplir en vous, dans l’obscurité, dans l’indicible, l’inconscient, là où l’intelligence proprement dite n’atteint pas, et laissez-les attendre, avec une humilité et une patience profondes, l’heure d’accoucher d’une nouvelle clarté : cela seul s’appelle vivre l’expérience de l’art : qu’il s’agisse de comprendre ou de créer. Là, le temps ne peut servir de mesure, l’année ne compte pas, et six ans ne sont rien ; être artiste veut dire : ne pas calculer ni compter ; mûrir comme l’arbre qui ne hâte pas sa sève et qui, tranquille, se tient dans les tempêtes de printemps sans redouter qu’après elle puisse ne pas venir l’été. Il vient de toute façon. Mais il vient seulement chez ceux qui, patients, sont là comme si l’éternité s’étendait devant eux, insoucieusement calme et ouverte. Je l’apprends tous les jours, je l’apprends au prix de douleurs envers lesquelles j’ai de la gratitude : la patience est tout !"
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Message par Persane le Jeu 22 Aoû 2019 - 23:34

\"Les renoncements nécessaires"- Judith Viorst a écrit:UN ADULTE SAIN

En devenant, ce que j'appellerais, un adulte sain, pénétré de sagesse, de force, et de savoir-faire adultes, peu d'entres nous choisiraient de redevenir enfants.

Car un adulte sain peut quitter et être quitté. Il peut survivre en sécurité par lui-même. Mais il est également capable de s'investir et d'avoir une vie intime. Capable de fusionner et de se séparer, d'être à la fois proche et seul, on établit des connexions d'intensités diverses, on instaure des liens d'amour qui pourront refléter les plaisirs variés de la dépendance, de la réciprocité et de la générativité.

Un adulte sain considère sa personne comme digne d'amour, précieuse, authentique. Il a conscience d'être et de rester pareil à lui-même. Il se sent unique. Et au lieu de ressentir son self comme victime passive des mondes intérieur et extérieur, comme subissant toujours, faible et impuissant, il se reconnaît comme agent responsable et force déterminante de sa vie.

Un adulte sain peut intégrer les dimensions multiples de l'expérience humaine, abandonner les simplifications de la folle jeunesse, tolérer l'ambivalence, envisager la vie sous plusieurs angles à la fois, découvrir que le contraire d'une vérité importante peut aussi être une vérité importante. Il est capable de transformer des fragments isolés en tout cohérents, en apprenant à distinguer les thèmes unificateurs.

Un adulte sain a, outre une conscience et bien entendu une culpabilité, la capacité d'éprouver du remords et de se pardonner à lui-même. Notre moralité nous apporte des restrictions, pas un handicap. Nous demeurons donc libres d'affirmer, d'accomplir, de gagner la course, et de savourer les délices complexes de la sexualité adulte.

Un adulte sain peut partir à la recherche de son plaisir et en jouir, mais il est aussi capable de regarder sa douleur en face et d'y survivre. En s'adaptant de façon constructive et en se défendant de façon souple, il se rend capable d'atteindre des objectifs importants. Nous avons désormais appris à obtenir ce que nous voulons, et aussi à rejeter l'interdit et l'impossible, bien que – à travers nos fantasmes – nous restions en communication avec eux. (…)

Accepter la réalité c'est être parvenu à un compromis avec les limitations et les imperfections du monde – ainsi qu'avec les nôtres. C'est aussi fixer des objectifs réalisables, des compromis et substituts qui viendront prendre la place des rêves infantiles parce que…

Un adulte sain sait que la réalité n'a à lui offrir ni sécurité infaillible ni amour inconditionnel.

Un adulte sain sait que la réalité ne lui réserve ni traitement de faveur ni contrôle absolu;

Un adulte sain sait que la réalité ne peut offrir de compensation pour les déceptions, souffrances et pertes passées.

Et enfin parce qu'un adulte sain parvient finalement à saisir, en jouant ses rôles d'ami/conjoint/parent au sein de la famille, la nature limitée de tout rapport humain.

Seulement le problème c'est que bien peu d'entre nous sont adultes de façon constante. De plus, nos objectifs conscients sont souvent sabotés inconsciemment. Car les désirs infantiles qu'il nous arrive d'entrevoir en rêve ou en fantasme exercent un pouvoir immense hors de la conscience. Et ces désirs infantiles peuvent grever notre travail et nos amours de folles espérances. Si l'on exige trop des êtres aimés ou de soi-même, on n'est pas - mais qui l'est ? – l'adulte sain qu'on devrait être. Il faut du temps pour grandir, et il nous faudra peut-être longtemps pour apprendre à équilibrer rêves et réalités.

Longtemps pour apprendre que la vie c'est, au mieux, un "rêve contrôlé" et que la réalité est faite d'imparfaites connexions. 

Pour les enfants qui grandissent Smile
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Message par Invité le Ven 6 Sep 2019 - 18:49

"Vous êtes amoureux ? État maniaque.



Vous êtes enflammé, désordonné, vous n’avez plus faim, vous dormez mal, vous avez des rêves hallucinogènes, vous imaginez des choses, vous croyez en entendre d’autres, vous déformez les propos de vos proches, vous êtes trop excité, coupable vous abrutissez les autres de vos trouvailles, vous vous sentez seul même au milieu d’une fête, vous êtes abasourdi par l’existence : état maniaque.


Aujourd’hui, il n’est pas très bon de céder à ces désordres émotionnels, vous serez vite taxé de maniaque, interdit de penser, de rêver, d’être fou. Mis sous calmant, vite fait, et si vous persistez sans faire amende honorable, vous serez hospitalisé quelques temps en cure de sommeil pour vous calmer, et vous rentrez dans le rang.
Il y a un grand nombre de personnes que l’on entend dire, d’eux-mêmes ou de leurs proches : « ils ont fait un épisode maniaque » ou encore « un délire », d’un air ennuyé comme si l’on découvrait dans leur CV un trou noir inesthétique – bientôt réparé, promis cela ne se reproduira plus. Ni la joie souveraine, ni la tristesse de certains jours (qui dit maniaque suppose immédiatement que l’on soit dépressif aussi) ne paraîtra plus naturelle, tout état d’être un tant soit peu émotionnel sera suspecté d’extrémisme et jugé potentiellement dangereux pour le sujet. L’autre variante de plus en plus à la mode c’est : bipolaire. Comme une marque de vêtement chic. Je crois qu’il/elle est bipolaire. Air entendu de celui qui a compris, est averti du danger, et ne s’y laissera plus reprendre. J’avais cru qu’il était amoureux, qu’il était sidérant, génial, merveilleux, non, il était juste bipolaire, refermez la parenthèse ; ici on médicamente.

Bienvenue dans l’ère de la maniaque-dépression. C’est ainsi que l’on justifie aujourd’hui la folie ordinaire mais, surtout, dont on s’en défend. Il nous faudrait un nouveau Foucault pour démonter un par un les différents procédés d’investigation, de diagnostic, de pointage à l’intérieur du corps social. Ce n’est pas l’étoile jaune, certes, et l’on n’est pas envoyé à la mort, amis exilé, oui, immédiatement, et d’abord par le verdict : vous êtes bipolaire, non, on n’en guérit pas ou très difficilement ; oui, c’est une structure, on vous mettra sous médicaments toute votre vie, à moins que… avec beaucoup de chance, qui sait… L’effet de bannissement est garanti, de honte aussi, de malheur qui pèse sur vous et vos proches (comme ils doivent souffrir – il faut vous éloigner d’eux, les protéger de vous, vous ne comprenez pas ?)
Soyons sérieux, de quoi le corps social se protège-t-il ainsi, à grands frais de médicaments, de chambres d’hôpital silencieuses et de cures éternelles devant des psychanalystes fatigués et tout aussi silencieux ? De ce qui de tout temps a fait les génies, les rêveurs impénitents, les mystiques, les joueurs de poker, les addicts, les éternels adolescents, les asociaux, les violents, les miséreux, les assoiffés de justice, les indignés, les créateurs ? Oui, aussi. On tolère de moins en moins l’écart. C’est ainsi. Par temps d’économie dominante, l’écart met en déroute la consommation tranquille d’objets prévus à cet effet : attirer le désir vers un objet de consommation quel qu’il soit (sexuel, intellectuel, physique, technologique, il y en a pour tous les goûts). Quoi ? Tout cela ne vous suffit pas ? Tous ces loisirs, ces vacances organisées, ces lieux de plaisir, ces musiques, ces fêtes, et tout l’ennui du quotidien en pagaille ? Mais que veulent-ils de plus ? Ils ne le savent pas… En plus « ils » ne savent pas ce qu’ils veulent ! Leur désir n’est attaché à rien de précis encore. Ils ont soif d’une chose que cette société ne leur propose pas. Donc ils cherchent, et dans cette quête rencontrent des « états de conscience modifiés », non pas par des substances, mais par eux-mêmes, par la quête elle-même. Et cette jubilation les effraie, ils ne savent plus où ils en sont, ils voudraient comprendre et personne n’en dit rien, aucune parole n’est divulguée. Alors quoi ?


État maniaque.
Heureux ceux qui ont compris qu’il faillait se protéger des autres de la propagation de cette « manie » en produisant un texte, une musique, quelque chose qu’ils pourront brandir en échange : Oui, je suis un exalté, excusez-moi, un peu fatigué, brouillon, anxieux, oui j’ennuie tout le monde avec ça mais, voyez, je suis écrivain, peintre, musicien, plasticien, comédien ; bref à ces «artistes », et à eux seuls il sera beaucoup pardonné (et encore à l’intérieur de certaines limites tout de même, sinon séjour discret à l’hôpital pour eux aussi et petits cachets bleus et blancs ni vus ni connus, surtout n’en parlez pas).

L’état maniaque est contagieux, il fait secrètement envie. Quelle est cette exaltation à laquelle ni vous ni moi n’avons accès, on a envie de se lever et de les suivre, des les épier, de connaître le secret de cette effervescence inquiète, fragile, souvent douloureuse que Kierkegaard appelait « le désespoir » sachant que rien ne pourrait en égaler l’intensité. Le désespoir comme joie extrême et sans oxymore.

Que faire de ces gens-là, ces bipolaires » ? Ils arrivent malheureux dans les cabinets des thérapeutes pour être « soignés », guéris de cette lèpre qui les empêche de vivre doucement comme les autres, sans faire de foin, sans bruit, sans trop d’éclats, sans casse. Comment leur dire que ce délire une fois refermé, leur être connaîtra une tristesse indicible et sans nom, que dans cet exil tranquille ils perdront leur foi et le sens de leur vie, qu’ils finiront par faire une saine « dépression » sans savoir pourquoi. Ils auront oublié qu’un jour leur vie s’est ouverte en deux, a laissé passer la lumière, trop forte, trop vive, certes, peut-être, mais que de ce trésor, s’ils ne s’en emparent pas, s’ils ne s’en font pas les découvreurs, ils deviendront fossoyeurs. Et si en plus ils sont devenus eux-mêmes médecins, thérapeutes, juges, enseignants, ils auront et sauront qu’ils sont passés corps et âme du côté des censeurs, et intérieurement ne se le pardonneront jamais, trainant le fardeau d’une vocation secrètement brisée (mais inconnue) dans un métier – à part ça magnifique – auquel ils furent secrètement ordonnés comme au bagne.

Comment leur dire de ne plus avoir peur de leur « délire », comment leur faire signe de reconnaissance discret (sans attirer l’attention) en leur parlant de cette effrayante, effroyable « manie », en leur montrant l’extraordinaire réserve de douceur, d’intelligence, de bonté, de créativité qu’elle recèle. Ils ont accumulé tant de digues que la plupart du temps le barrage est devenu définitif, pas de retour en arrière possible, ouf ! se disent –ils, j’y ai échappé – sauvés ! Et quand cette indicible tristesse les prend, venue de nulle part, cet à quoi bon qui s’étend sur chaque moment de leur vie de vivant, comment leur dire que cette tristesse est le refus d’oublier la « manie », la folie qui les a un jour habités, un jour soulevés, un jour débordés ? on peut troquer cette part de folie contre une phobie tranquille (éviter les grandes avenues désertes, les avions transatlantiques, les serpents – surtout dans les rues trop éclairées des grandes métropoles), on peut aussi ranger cela dans l’attirail « jeunesse » avec pèle-mêle les flirts, les envies de changer le monde, les nuits blanches, l’amitié jurée jusqu’à la mort, l’envie de tout plaquer, l’amour fou, et se dire qu’on s’en est bien sorti tout de même. On a même fait une famille, on est opérationnel et responsable. Comme si la responsabilité envers soi n’exigeait pas, au minimum, une fidélité absolue à ses rêves. A l’enfance, à ce qui a fait de vous cet être-là avec ces yeux-là, cette peu-là, cette démarche, cette lassitude aussi. Il ne s’agit pas de « pousser aux extrêmes », de se croire invulnérable à ce qui dans le délire peut, il est vrai, vous faire basculer de l’autre côté, dans l’enfer de l’angoisse et de la non-reconnaissance aveugle de soi. 


Il n’est pas facile d’être perdu dans ces contées-là, elles ont à voir avec des contrées dévastées par d’autres. Je veux dire que dans les « délires » sont aussi inscrits les guerres, les traumatismes, les accidents de filiation, tous les secrets, les blessures de ceux qui nous ont précédés dans les générations et que nous avons à charge, d’une certaine manière, de porter au jour, de délivrer de l’oubli. Sans les blessés défigurés de 14-18, sans les gazés de 39-45, sans les sens interdits de l’histoire (il n’y a jamais eu de guerre d’Algérie, quelle guerre ? quelles tortures ? de quoi parlez-vous ?) sans la honte, les incestes, les faux pères, les faux enfants, et tous les silences dans les paroles meurtrières, les malédictions et les coups répétés, que seraient nos délires ? Ils sont les rêves venus de ces aires dévastées qu’habitent les spectres et les images à demi effacées qui insistent pour qu’on s’en souvienne, malgré tout. Ce sont les joies inconnues venues aussi de notre capacité à faire de la vérité autre chose qu’une convenance, autre chose qu’un réglage. Le délire est une reconnaissance de la vérité qui excède les capacités de notre être – ça nous déborde et nous persécute, alors on en fait des voix qui nous menacent, mais ces voix ne disent pas n’importe quoi.

La folie n’est pas une contrée inhabitée, c’est plutôt une langue oubliée. Trouver en soi les chemins pour en comprendre l’insistance, c’est permettre à ces voix anciennes de se délivrer en nous et nous, avec elles, de créer notre propre langue. C’est être des traducteurs. Passer de l’effroi au langage, de la stupeur de l’enfance à l’écoute de ce qui en nous nous parle d’autre chose, d’inconnu, certes, mais peut-être pas hostile. »


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Message par Invité le Ven 6 Sep 2019 - 18:53

"L’angoisse est un écran de fumée jeté sur la conscience pour lui épargner d’avoir à faire la lumière sur ce dont elle ne veut rien savoir. La vérité dont l’angoisse nous protège est celle, le plus souvent, d’un combat qui fait rage et dont nous ignorons tout. Le mettre à jour nous obligerait à trancher entre deux ordres de loyautés indéfectibles, celle venue de l’enfance, de secrets et de généalogies tronquées, de mémoires de guerre et de silences sacrificiels hors de portée ou interdits, l’autre nous convoquant à une liberté détachée de tout passé. L’angoisse ressemble à une neige sur un paysage dévasté ; à première vue tout est blanc, intact, presque irréel. C’est seulement avec le dégel que les accidents du terrain apparaissent. L’angoisse, comme la neige, fait en sorte que rien ne se révèle, que tout reste enseveli sous l’anesthésie légère de ce froid mortel. Et pourtant le mal-être surgit, le ventre se noue, la tête est nauséeuse, le sommeil disparaît, les insomnies sont cruelles, vaines. L’angoisse ne peut pas empêcher le combat de refluer sur le territoire du corps, elle peut simplement tenter de le garder inconnu. On ne sait pas pourquoi, au fond, on est si chaviré. Le constat d’échec ne suffit pas à expliquer que l’émotion vous serre la gorge à en pleurer, chaque fois qu’on voudrait dire un mot. Elle attaque le corps pour que l’esprit ne sombre pas, pour garder la force de continuer un peu. C’est de notre esprit que se nourrit l’angoisse, mais c’est notre corps qu’elle nous réclame, et c’est le ventre noué et le souffle coupé qu’elle nous broie doucement de l’intérieur sans nous laisser reprendre vie. L’angoisse est un corps à corps presque entièrement immatériel. Son territoire de guerre est psychique mais son action est d’abord physique. Elle économise le vivant mais le fait aller doucement vers la mort.
L’angoisse est le risque qu’aucun de nous ne veut courir, car il atteint le sens même de ce qu’est « être ».

L’angoisse nous rappelle qu’être vivant n’est pas sans prix. Que ce prix même est exorbitant. Hors de toute mesure, et que nous n’aurons jamais assez de quoi le payer, qu’il nous faudra peut-être toujours être débiteur auprès d’un autre. Agissant souvent à retardement, elle n’appartient jamais au temps dans lequel elle opère (comme par exemple dans la crise de panique), elle vient d’un temps antérieur, parfois antérieur à votre existence même, elle réclame ses droits à partir d’une autre scène. Elle est un théâtre d’ombres sans accès à la source lumineuse.

Nous sommes des maisons hantées par des plaintes dont on ne sait plus à qui elles appartiennent mais qu’on a fait nôtres. Ce qui nous reste, à nous, c’est une plainte à vif en travers du coeur. Et un manque lancinant, quotidien, qu’on tâche de maintenir à flot dans les limites du raisonnable. Selon les circonstances, ce sera un manque d’amour, de douceur, de reconnaissance, d’argent, d’enfant, de liberté, de plaisir, tout cela emmêlé, à vif. Avec pour seul témoin de ce manque, l’enfant que nous étions. Un enfant qui exige réparation au centuple et au même titre, au même endroit, devenu le tyran de l’adulte, son tourmenteur quotidien. Notre hantise est la sienne, parce que son temps à lui ne passe pas. Ne passera plus jamais. Il est le temps figé du trauma. Il arrive que l’analyse puisse accueillir ce manque […] L’enfant fantôme est reconnu, pour un temps il accepte de surseoir à l’économie infernale de la dette, son recouvrement impossible.

Le chemin de la liberté spirituelle, c’est la reprise, disait Kierkegaard. Comment dire à cet enfant, tu n’obtiendras pas réparation, pas à l’identique, peut-être pas du tout… Désenvoûter la maison hantée que nous sommes ce n’est pas faire que rien n’y soit arrivé, qu’il n’y ait pas eu de charniers de guerre à proximité, qu’un secret n’ait pas été scellé entre quatre murs. L’enfant en nous peut-il l’accepter ? Comment ne pas se résigner, mais l’aider à rendre grâce pour ce qui est.

Le mélancolique est celui qui refuse d’oublier, comme le rappelle Derrida. Contre toute raison qui voudrait l’apaisement et l’oubli, l’effacement progressif de la blessure par le temps, le mélancolique maintient sa douleur envers et contre tout. Ce qui fait dire à Derrida : « Il faut la mélancolie ». Alors faire la part à toute mélancolie, c’est-à-dire, admettre l’inguérissable, et du fait peut-être de l’accueillir comme ce qui ne pourra être comblé, souffrance qui ne pourra être allégée, le manque alors devient la matière même d’élévation du désir, le lieu d’une relance de vie, pas seulement d’une espérance, mais un mouvement qui porte la vie […] Le manque comme l’angoisse sont des faims spirituelles, les éprouver comme telles ne nous épargne pas leur négativité, voire leur morbidité, mais elles peuvent devenir un vecteur de puissance dont la liberté est le nom."

Anne Dufourmantelle - Éloge du risque

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Message par Chine le Sam 30 Nov 2019 - 0:54


Un temps. Winnie dépose ses lunettes, regarde devant elle.
WINNIE. - (Murmure.) Dieu ! (Un temps. Willie rit doucement. Un temps. Elle rit avec lui. Ils rient doucement ensemble. Willie s'arrête. Winnie rit seule. Un temps. Willie rit avec elle. Ils rient ensemble. Elle s'arrête. Willie rit seul. Un temps. Il s'arrête. Un temps. Voix normale.) Enfin quelle joie, t'entendre rire de nouveau, au moins ça, j'étais persuadée que ça ne m'arriverait, que ça ne t'arriverait, plus jamais. (Un temps.) Il y aurait des gens sans doute pour nous trouver un peu irrévérencieux, mais je ne crois pas. Peut-on mieux magnifier le Tout-Puissant qu'en riant avec lui de ses petites plaisanteries, surtout quand elles sont faibles ? (Un temps.) Tu serais d'accord, Willie, je pense, sur cette façon de voir. (Un temps.) Ou nous sommes-nous laissés divertir par deux choses tout à fait différentes ? (Un temps.) Enfin quelle importance, voilà ce que je dis toujours, du moment que... tu sais... quel est ce vers merveilleux... ta-la malheur, suffit, tu m'as assez fait rire. (Un temps.) Et maintenant ? (Un temps.) Fut-il un temps, Willie, où je pouvais séduire ? (Un temps.) Fut-il jamais un temps où je pouvais séduire ? (Un temps.) Ne te méprends pas sur ma question, Willie, je ne te demande pas si tu as été séduit, là-dessus nous sommes fixés, je te demande si à ton avis je pouvais séduire - à un moment donné. (Un temps.) Non ? (Un temps.) Tu ne peux pas ? (Un temps.) Oh j'en conviens, il y a de quoi sécher. Et tu t'es déjà bien assez dépensé, pour le moment, détends-toi à présent, repose-toi, je ne t'embêterai plus à moins d'y être acculée, simplement te savoir là à portée de voix et sait-on jamais sur le demi-qui-vive, c'est pour moi... c'est mon coin d'azur. (Un temps.) La journée est maintenant bien avancée. (Sourire.) Le vieux style ! (Fin du sourire.) Et cependant il est encore un peu tôt, sans doute, pour ma chanson. Chanter trop tôt est une grave erreur, je trouve. (Elle se tourne vers le sac.) Il y a le sac bien sûr. (Elle regarde le sac.) Le sac. (Elle revient de face.) Saurais-je en énumérer le contenu ? (Un temps.) Non. (Un temps.) Saurais-je répondre si quelque bonne âme, venant à passer, me demandait, Winnie, ce grand sac noir, de quoi est-il rempli, saurais-je répondre de façon exhaustive ? (Un temps.) Non. (Un temps.) Les profondeurs surtout, qui sait quels trésors. Quels réconforts. (Elle se tourne vers le sac.) Oui, il y a le sac. (Elle revient de face.) Mais je m'entends dire, N'exagère pas, Winnie, avec ton sac, profites-en bien sûr, aide-t-en pour aller... de l'avant, quand tu es coincée, bien sûr, mais sois prévoyante, je me l'entends dire, Winnie, sois prévoyante, pense au moment où les mots te lâcheront - (elle ferme les yeux, un temps, elle ouvre les yeux) - et n'exagère pas avec ton sac. (Elle se tourne vers le sac.) Un tout petit plongeon peut-être quand même, en vitesse. (Elle revient de face, ferme les yeux, allonge le bras gauche, plonge la main dans le sac et en sort le revolver. Dégoûtée.) Encore toi ! (Elle ouvre les yeux, revient de face avec le revolver et le contemple.) Vieux Brownie ! (Elle le soupèse dans le creux de sa main.) Pas encore assez lourd pour rester au fond avec les... dernière cartouches ? Pensez-vous ! Toujours en tête. (Un temps.) Brownie... (Se tournant un peu vers Willie.) Tu te rappelles Brownie, Willie ? (Un temps.) Tu te rappelles l'époque où tu étais toujours à me bassiner pour que je te l'enlève. Enlève-moi ça, Winnie, enlève-moi ça, avant que je mette fin à mes souffrances. (Elle revient de face. Méprisante.) Tes souffrances ! (Au revolver.) Oh c'est une consolation, sans doute, te savoir là, mais je t'ai assez vu. Je vais te mettre dehors, voilà ce que je vais faire. (Elle dépose le revolver sur le mamelon à sa droite.) Là, tu vas vivre là, à partir d'aujourd'hui. (Sourire.) Le vieux style ! (Fin du sourire. Un temps) Et maintenant ? (Un temps long.) La gravité, Willie, j'ai l'impression qu'elle n'est plus ce qu'elle était, pas toi ? (Un temps.) Oui, l'impression de plus en plus que si je n'étais tenue - (geste) - de cette façon, je m'en irais tout simplement flotter dans l'azur. (Un temps.) Et qu'un jour peut-être la terre va céder, tellement ça tire, oui, craquer tout autour et me laisser sortir. (Un temps.) Tu n'as jamais cette sensation, Willie, d'être comme sucé ? (Un temps.) Tu n'es pas obligé de t'agripper, Willie, par moments. (Se tournant un peu vers lui.) Willie.
Un temps.
WILLIE. - Sucé ?
WINNIE. - Oui, mon chat, en haut, dans l'azur, comme un fil de la vierge. (Un temps.) Non ? (Un temps.) Jamais ? (Un temps.) Eh bien, les lois naturelles, les lois naturelles, c'est comme le reste sans doute, tout dépend du sujet. Tout ce que je peux dire c'est que pour ma part en ce qui me concerne elles ne sont plus ce qu'elles étaient quand j'étais jeunette et... follette... (la voix se brise, elle baisse la tête)... belle... peut-être... jolie... en un sens... à regarder. (Un temps. Elle lève la tête.) Pardonne-moi, Willie, on a de ces... bouillons de mélancolie. (Voix normale) Enfin quelle joie, te savoir là, au moins ça, fidèle au poste, et peut-être réveillé, et peut-être à l'affût, par moments, quel beau jour encore... pour moi... ça aura été. (Un temps.) Jusqu'ici. (Un temps.)

Beckett, Oh les beaux jours

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Message par Chine le Ven 24 Jan 2020 - 4:21

[[Lily] s’adressa une fois de plus au vieux Mr Carmichael.] Qu’etait-ce donc ? Qu’est-ce que cela voulait dire ? Se pouvait-il que les mains surgissent pour vous agripper ; que l’épée tranche ; que le poing serre ? N’y avait-il de sécurité nulle part ? Aucun moyen d’apprendre par cœur les usages de ce monde ? Aucun guide, aucun abri, rien qu’un miracle permanent pour qui, à chaque instant, se jette dans les airs du sommet d’une tour ? Se pouvait-il que, même pour les gens d'âge mûr, la vie soit ainsi ? - déconcertante, inattendue, inconnue ? Elle eut un instant l’impression que s’ils se levaient tous deux, ici et maintenant sur cette pelouse, pour exiger une explication, pourquoi était-elle si courte, pourquoi était-elle si incompréhensible, s’ils se montraient véhéments, comme étaient en droit de l’être deux êtres humains en pleine possession de leurs moyens à qui on ne saurait rien cacher, alors, la beauté s’énroulerait sur elle-même ; l’espace serait comblé ; ces vaines fioritures prendraient forme ; s’ils criaient assez fort Mrs Ramsay reviendrait. « Mrs Ramsay ! » dit-elle tout haut, « Mrs Ramsay ! »

Virginia Woolf, Vers le Phare, 1927.
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Message par Zéro Janvier le Sam 22 Fév 2020 - 14:16

Et puis, le manque est arrivé, dans le moment où je m’y attendais le moins, il est arrivé alors que j’avais presque fini par croire à mon amnésie.

C’est terrible, la morsure du manque. Ça frappe sans prévenir, l’attaque est sournoise tout d’abord, on ressent juste une vive douleur qui disparaît presque dans la foulée, c’est bref, fugace, ça nous plie en deux mais on se redresse aussitôt, on considère que l’attaque est passée, on n’est même pas capable de nommer cette effraction, et pourquoi on la nommerait, on n’a pas eu le temps de s’inquiéter, c’est parti si vite, on se sent déjà beaucoup mieux, on se sent même parfaitement bien, tout de même on garde un souvenir désagréable de cette fraction de seconde, on tente de chasser le souvenir, et on y réussit, la vie continue, le monde nous appelle, l’urgence commande.

Et puis, ça revient, le jour d’après, l’attaque est plus longue ou plus violente, on ploie les genoux, on a un méchant rictus, on se dit : quelque chose est à l'œuvre à l’intérieur, on pense à ces transports au cerveau qui annoncent les tumeurs, qui sont le signal enfin visible de cancers généralisés jusque-là insoupçonnables, on éprouve une sale frayeur, un mauvais pressentiment.

Et puis, le mal devient lancinant, il s’installe comme un intrus qu’on n’est pas capable de chasser, il est moins mordant et plus profond, on comprend qu’on ne s’en débarrassera pas, qu’on est foutu.

Oui, un jour, le manque est arrivé. Le manque de lui.

Au début, j’ai fait comme si je ne m’en rendais pas compte, le traitant par l’indifférence, par le mépris, je me savais plus fort que lui, j’étais en mesure de le dominer, de l’éliminer, c’était juste une question de volonté ou de temps, je n’étais pas le genre à me laisser abattre par quelque chose d’aussi ténu, d’aussi risible.

Et puis, il m’a fallu me rendre à l’évidence : ce match, je n’étais pas en train de le gagner, j’allais peut-être même le perdre, et je ne possédais pas le moyen d’échapper à cette déroute et plus je luttais, plus je cédais du terrain ; plus je niais la réalité, plus elle me sautait au visage. Autant le reconnaître : j’étais dévoré par ça, le manque de lui.

Philippe Besson, "Un homme accidentel".

Du même auteur, mais tiré d'un autre roman :

Je dis : pourquoi moi ?

Il dit : parce tu n'es pas du tout comme les autres, parce qu'on ne voit que toi sans que tu t'en rendes compte. Il ajoute cette phrase, pour moi inoubliable : parce que tu partiras et que nous resterons.

J'ai les larmes aux yeux en recopiant les mots. Je demeure fasciné que cette phrase ait été prononcée un jour, qu'elle m'ait été adressée. Qu'on me comprenne : ce n'est pas l'éventuelle prémonition qu'elle contient qui me fascine, ni même qu'elle ait été réalisée. Ce n'est pas non plus la maturité ou la fulgurance qu'elle suppose. Ce n'est pas davantage l'agencement des mots, même si je prendrai conscience que je n'aurais sans doute pas pu les trouver alors, ni plus tard les écrire. C'est la violence de ce qu'ils signifient, de ce qu'ils charrient : l'infériorité qu'ils racontent en même temps que l'amour sous-jacent dont ils témoignent, l'amour rendu nécessaire par la disparition prochaine, inévitable, l'amour rendu possible par elle aussi.

Il sait quelque chose que je ne sais pas : que je partirai. Que mon existence se jouera ailleurs. Loin, très loin de Barbezieux, de sa langueur, de ses ciels plombés, de son horizon bouché. Que je m'en échapperai comme on s'évade d'une prison, que moi, j'y réussirai. Que je voudrai la ville capitale, que je m'y épanouirai, que j'y trouverai ma place, que j'y ferai ma place. Qu'ensuite, je sillonnerai la planète, puisque je ne suis pas fait pour la sédentarité. Il imagine une ascension, une élévation, une épiphanie. Il me croit promis à un destin brillant. Il est convaincu qu'au sein de notre communauté presque oubliée des dieux, il ne peut exister qu'un nombre infime d'élus et que j'en fais partie. Il pense que bientôt je n'aurai plus rien à voir avec ce monde de mon enfance, que ce sera comme un bloc de glace détaché d'un continent.

Philippe Besson, "Arrête avec tes mensonges".
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Message par Sic le Jeu 12 Mar 2020 - 0:29

J’ai la conviction infalsifiable d’être le plus incarné des humains. Quand je m’allonge pour dormir, ce simple abandon me procure un plaisir si grand que je dois m’empêcher de gémir. Manger le plus humble brouet, boire de l’eau même pas fraîche m’arracherait des soupirs de volupté si je n’y mettais pas bon ordre. Il m’est déjà arrivé de pleurer de plaisir en respirant l’air du matin.
Il n’y a pas d’art plus grand que celui de vivre. Les meilleurs artistes sont ceux dont les sens détiennent le plus de finesse. Inutile de laisser une trace ailleurs que dans sa propre peau.

Pour peu qu’on l’écoute, le corps est toujours intelligent. Dans un avenir que je ne situe pas, on mesurera le quotient intellectuel des individus. Cela ne servira guère. Par bonheur, on ne pourra jamais évaluer autrement que par l'intuition le degré d'incarnation d'un être : sa plus haute valeur.
En vérité, il n'y a pas de limite à ce qu'on appelle vivre. Cela n’empêche et n’empêchera pas une importante proportion de gens d’affirmer qu’il n’y a rien après la mort. C’est une conviction qui ne me choque pas, si ce n’est par son aspect péremptoire et surtout par l’intelligence supérieure dont se targuent ses tenants. Comment s’en étonner ? Se sentir plus intelligent qu’autrui est toujours le signe d’une déficience.
Les êtres atteints d'abnégation disent, avec une fierté que je trouve déplacée : " Oh, moi, cela n'a pas d'importance, je ne compte pas."
Soit ils mentent, et pourquoi un mensonge aussi absurde ? Soit ils disent vrai, et c'est indigne. Vouloir ne pas compter, c'est de l'humilité mal placé, de la lâcheté.
Il ne faut rien connaitre à rien pour penser que l'on peut changer quelqu'un. Les gens changent seulement si cela vient d'eux, et il est rarissime qu'ils le veuillent réellement. Neuf fois sur dix, leur désir de changement concerne les autres.

Soif - Amélie Nothomb

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Message par Sic le Lun 13 Avr 2020 - 1:09

C'est le regard double qui importe : celui qu'on jette (comme un filet) sur autrui, celui qu'on porte (comme une charge) sur soi-même. Si le regard sur l'autre s'avère souvent féroce et en tout cas sans aménité, celui sur soi-même doit l'être aussi, car il est essentiel pour l'évolution de notre caractère de nous rendre compte du jeu de parade auquel notre moi égocentrique se livre sans cesse.
Si le "paraître" empiète sur l'être, notre personnalité vraie en souffre et la fausseté de ce jeu du je se révèle aux autres en pleine lumière. (...)
Nos gestes et nos silences trahissent notre jeu. À nous de savoir très bien jouer, auquel cas se pose un autre problème : quand on se retrouve seul, que reste-t-il ?

(...) la vraie beauté de l'amour réside dans le fait qu'il est grâce et effort, don et conquête permanente. Acte de foi.

L'intellect qui n'est plus en phase avec l'intuition, la pensée qui se coupe du corps et donc de ses bases, et le concept qui ignore sa conception créent une raison qui s'aveugle, un discours qui ne s'écoute plus, une suite d'actions qui ne se considèrent ni ne se concerne plus.

La nature n'est pas muette. Mais, esperons que, dans le silence de nos consciences, le message passe.
Et j'aimerais ajouter, pour conclure, citer Guido Ceronetti, le Cioran italien qui écrit : "Si les modifications écologiques actuelles sont dues à des forces psychiques malignes en action dans notre monde (dans notre sphère), les combattre avec des moyens grossièrement matériels (le sophisme imbécile : la bonne technologie contre la mauvaise) ne peut servir qu'a nous faire bafouer par elles, parce que les moyens matériels et pratiques leur sont parfaitement indifférents. Ce qui pourrait les faire reculer est uniquement une rupture totale avec l'idée fixe dominante, à la suite de quelque prédication impensable, une conversion, une teshuva, qui agisse par les voix muettes sur les courants obscurs, brise des trames gigantesques de fils; ou encore la présence prophylactique d'un certain nombre de justes très puissants, conscients du péril et occupés à déjouer le coup.

Ceux qui aiment vraiment lire poursuivent leur méditation sur le sens de la vie à chaque moment de lecture volé au temps qui presse.

Le silence vide d'un paysage de neige invite à la concentration, à la méditation et offre la possibilité d'un épanouissement.

"C'est cette force et ampleur qui manque à l'homme moderne. Ballotté entre les bureaucraties et les cirques, entre l'ennui et la distraction, incapable de se retrouver dans une civilisation sans culture profonde qui s'efforce de combler, ou du moins de camoufler, son manque fondamental en faisant beaucoup de bruit, le citoyen fuit tout ce qui ressemble au vide, où il pourrait, peut-être, rencontrer et contempler son "visage originel", et se complait, plus ou moins satisfait, mais jamais heureux, dans une médiocrité "bien remplie"."


Éloge du silence - Marc de Smedt

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Message par Sic le Ven 24 Avr 2020 - 22:22

Dans le passé, on mangeait souvent des humains, moi-même je m'en souviens, mais pas très clairement. J'ai ouvert un livre d'histoire pour vérifier, aucune indication chronologique, mais sur toutes les pages, écrits dans tout les sens, on lisait les mots "Humanité, Justice, Voie, Vertu". Ne parvenant de toute manière pas à dormir, je l'examinai minutieusement une bonne partie de la nuit et discernai finalement des caractères entre les lignes : le livre était rempli des mots "manger de l'homme" !

Journal d'un fou - Lu Xun

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Message par Sic le Sam 25 Avr 2020 - 15:46

Si les tendances à la dissociation n'étaient pas des propriétés inhérentes à l'âme humaine, on n'aurait jamais vu apparaître de systèmes psychiques fragmentaires ; en d'autres termes, il n'y aurait jamais eu d'esprits ou de dieux. Voilà également pourquoi notre époque s'est vidée à un degré si aigu de dieux et de saints : la raison en est notre méconnaissance de la psyché inconsciente et notre culte exclusif du conscient. Notre véritable religion est un monothéisme de la conscience, un état de possession par la conscience accompagné d'une négation fanatique de l'existence de systèmes fragmentaires autonomes. Pourtant nous nous distinguons des doctrines bouddhiques de yoga en ce que nous nions jusqu'au caractère expérimental de systèmes fragmentaires. Il y a là un grave danger psychique, car les systèmes fragmentaires se comportent comme tout contenu refoulé : ils produisent fatalement des attitudes fausses, puisque l'élément refoulé réapparaît dans la conscience sous une forme inadaptée. Ce fait, qui saute aux yeux dans tous les cas de névrose, vaut également pour tous les phénomènes psychiques collectifs. Notre époque commet à cet égard une erreur fatale : elle croit pouvoir critiquer les faits religieux du point de vue de l'intellect.

Si l'on nie l'existence des systèmes fragmentaires en croyant les avoir abolis parce qu'on critique leurs noms, on devient incapable de comprendre leur action qui continue malgré tout à s'exercer et l'on ne peut plus les assimiler à la conscience. Ils deviennent ainsi un facteur de trouble inexplicable dont on finit par flairer la présence n'importe où à l'extérieur de soi-même. Ainsi il s'est produit une projection du système fragmentaire autonome et l'on a en même temps créé une situation pleine de dangers en tant que les actions perturbatrices sont désormais attribuées à une volonté mauvaise située hors de nous qui, naturellement, ne peut se trouver nulle part ailleurs que chez le voisin « de l'autre côté de la rivière ». (« Pourquoi me tuez-vous ? » - « Eh quoi ! ne demeurez-vous pas de l'autre côté de l'eau » ? Pensées de Pascal) Cela conduit aux idées délirantes collectives, aux causes de guerre, aux révolutions, en un mot aux psychoses de masse destructrices.

La folie est un état de possession par un contenu inconscient qui ne peut être en tant que tel assimilé par le conscient. Et comme celui-ci nie l'existence de semblables contenus, il ne peut pas non plus s'assimiler lui-même. En termes religieux : on a perdu la crainte de Dieu et l'on pense que tout est laissé à l'appréciation de l'homme. Cette hybris, c'est-à-dire cette étroitesse de la conscience, mène tout droit à l'asile d'aliénés.


Commentaire sur le mystère de la fleur d'or - Carl Gustav Jung

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