Vos poèmes préférés

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Re: Vos poèmes préférés

Message par Sapta le Mer 9 Aoû 2017 - 22:36

LE CHEMIN CREUX

Le long d’un chemin creux que nul arbre n’égaie,

Un grand champ de blé mûr, plein de soleil, s’endort,
Et le haut du talus, couronné d’une haie,

Est comme un ruban vert qui tient des cheveux d’or.

De la haie au chemin tombe une pente herbeuse
Que la taupe soulève en sommets inégaux,

Et que les grillons noirs à la chanson verbeuse
Font pétiller de leurs monotones échos.

Passe un insecte bleu vibrant dans la lumière,

Et le lézard s’éveille et file, étincelant,

Et près des flaques d’eau qui luisent dans l’ornière
La grenouille coasse un chant rauque en râlant.

Ce chemin est très loin du bourg et des grand’ routes.
Comme il est mal commode, on ne s’y risque pas.

Et du matin au soir les heures passent toutes

Sans qu’on voie un visage ou qu’on entende un pas.

C’est là, le front couvert par une épine blanche,
Au murmure endormeur des champs silencieux,
Sous cette urne de paix dont la liqueur s’épanche
Comme un vin de soleil dans le saphir des cieux,

C’est là que vient le gueux, en bête poursuivie,
Parmi l’âcre senteur des herbes et des blés,
Baigner son corps poudreux et rajeunir sa vie
Dans le repos brûlant de ses sens accablés.

Et quand il dort, le noir vagabond, le maroufle
Aux souliers éculés, aux haillons dégoûtants,
Comme une mère émue et qui retient son souffle
La nature se tait pour qu’il dorme longtemps

Jean Richepin, 1881

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Re: Vos poèmes préférés

Message par Blackmail le Dim 20 Aoû 2017 - 5:25

LES HOMMES CREUX

I

Nous sommes les hommes creux
Les hommes empaillés
Cherchant appui ensemble
La caboche pleine de bourre. Hélas !
Nos voix desséchées, quand
Nous chuchotons ensemble
Sont sourdes, sont inanes
Comme le souffle du vent parmi le chaume sec
Comme le trottis des rats sur les tessons brisés
Dans notre cave sèche.

Silhouette sans forme, ombre décolorée,
Geste sans mouvement, force paralysée ;

Ceux qui s’en furent
Le regard droit, vers l’autre royaume de la mort
Gardent mémoire de nous – s’ils en gardent – non pas
Comme de violentes âmes perdues, mais seulement
Comme d’hommes creux
D’hommes empaillés.

II

Les yeux que je n’ose pas rencontrer dans les rêves
Au royaume de rêve de la mort
Eux, n’apparaissent pas:
Là, les yeux sont
Du soleil sur un fût de colonne brisé
Là, un arbre se balance
Et les voix sont
Dans le vent qui chante
Plus lointaines, plus solennelles
Qu’une étoile pâlissante.

Que je ne sois pas plus proche
Au royaume de rêve de la mort
Qu’encore je porte
Pareils francs déguisements: robe de rat,
Peau de corbeau, bâtons en croix
Dans un champ
Me comportant selon le vent
Pas plus proche –

Pas cette rencontre finale
Au royaume crépusculaire.

III

C’est ici la terre morte
Une terre à cactus
Ici les images de pierre
Sont dressées, ici elles reçoivent
La supplication d’une main de mort
Sous le clignotement d’une étoile pâlissante.

Est-ce ainsi
Dans l’autre royaume de la mort:
Veillant seuls
A l’heure où nous sommes
Tremblants de tendresse
Les lèvres qui voudraient baiser
Esquissent des prières à la pierre brisée.

IV

Les yeux ne sont pas ici
Il n’y a pas d’yeux ici
Dans cette vallée d’étoiles mourantes
Dans cette vallée creuse
Cette mâchoire brisée de nos royaumes perdus

En cet ultime lieu de rencontre
Nous tâtonnons ensemble
Evitant de parler
Rassemblés là sur cette plage du fleuve enflé

Sans regard, à moins que
Les yeux ne reparaissent
Telle l’étoile perpétuelle
La rose aux maints pétales
Du royaume crépusculaire de la mort
Le seul espoir
D’hommes vides.

V

Tournons autour du fi-guier
De Barbarie, de Barbarie
Tournons autour du fi-guier
Avant qu’le jour se soit levé.

Entre l’idée
Et la réalité
Entre le mouvement
Et l’acte
Tombe l’Ombre

Car Tien est le Royaume

Entre la conception
Et la création
Entre l’émotion
Et la réponse
Tombe l’Ombre

La vie est très longue

Entre le désir
Et le spasme
Entre la puissance
Et l’existence
Entre l’essence
Et la descente
Tombe l’Ombre

Car Tien est le Royaume

Car Tien est
La vie est
Car Tien est

C’est ainsi que finit le monde
C’est ainsi que finit le monde
C’est ainsi que finit le monde
Pas sur un Boum, sur un murmure.


(Thomas Stearns Eliot; The hollow men -1925)
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Re: Vos poèmes préférés

Message par Blackmail le Sam 16 Sep 2017 - 6:02

Ballade du concours de Blois


Je meurs de seuf auprès de la fontaine,
Chaud comme feu, et tremble dent à dent ;
En mon pays suis en terre lointaine ;
Lez un brasier frissonne tout ardent ;
Nu comme un ver, vêtu en président,
Je ris en pleurs et attends sans espoir ;
Confort reprends en triste désespoir ;
Je m'éjouis et n'ai plaisir aucun ;
Puissant je suis sans force et sans pouvoir,
Bien recueilli, débouté de chacun.

Rien ne m'est sûr que la chose incertaine ;
Obscur, fors ce qui est tout évident ;
Doute ne fais, fors en chose certaine ;
Science tiens à soudain accident ;
Je gagne tout et demeure perdant ;
Au point du jour dis : " Dieu vous doint bon soir ! "
Gisant envers, j'ai grand paour de choir ;
J'ai bien de quoi et si n'en ai pas un ;
Echoite attends et d'homme ne suis hoir,
Bien recueilli, débouté de chacun.

De rien n'ai soin, si mets toute ma peine
D'acquérir biens et n'y suis prétendant ;
Qui mieux me dit, c'est cil qui plus m'ataine,
Et qui plus vrai, lors plus me va bourdant ;
Mon ami est, qui me fait entendant
D'un cygne blanc que c'est un corbeau noir ;
Et qui me nuit, crois qu'il m'aide à pourvoir ;
Bourde, verté, aujourd'hui m'est tout un ;
Je retiens tout, rien ne sait concevoir,
Bien recueilli, débouté de chacun.

Prince clément, or vous plaise savoir
Que j'entends mout et n'ai sens ne savoir :
Partial suis, à toutes lois commun.
Que sais-je plus ? Quoi ? Les gages ravoir,
Bien recueilli, débouté de chacun.


(François Villon; composé en 1458 en l'honneur de Charles d'Orléans)

[Le sort de Villon par rapport à son hôte n'étant pas sans singulièrement me rappeler ma propre situation sur ZC Rolling Eyes ]
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Re: Vos poèmes préférés

Message par Blackmail le Sam 16 Sep 2017 - 6:15

Mais Thomas Stearns Eliot, sans doute avec Paul Celan, demeure pour moi mon favori, surtout en VO. Ces deux-là dépassent très largement du lot, tant rien n'est à retirer et puissante est leur écriture.

Par exemple, les dernières strophes du Little Gidding:

With the drawing of this Love and the voice of this Calling

We shall not cease from exploration
And the end of all our exploring
Will be to arrive where we started
And know the place for the first time.
Through the unknown, unremembered gate
When the last of earth left to discover
Is that which was the beginning;
At the source of the longest river
The voice of the hidden waterfall
And the children in the apple-tree

Not known, because not looked for
But heard, half-heard, in the stillness
Between two waves of the sea.
Quick now, here, now, always--
A condition of complete simplicity
(Costing not less than everything)
And all shall be well and
All manner of thing shall be well
When the tongues of flames are in-folded
Into the crowned knot of fire
And the fire and the rose are one.

=====

Avec l'attrait de cet Amour, avec la voix de cet Appel

Nous ne cesserons pas notre exploration
Et le terme de notre quête
Sera d'arriver là d'où nous étions partis
Et de savoir le lieu pour la première fois.
À travers la grille inconnue, remémorée
Quand le dernier morceau de terre à découvrir
Sera celui par quoi nous avions commencé;
À la source du plus long fleuve
La voix de la cascade celée
Et les enfants dans le pommier

           
Non sus parce que non cherchés
Mais perçus, à demi perçus dans le silence
Entre deux vagues de la mer.
Vite, ici, maintenant, toujours -
Une simplicité complète
(Ne coûtant rien de moins que tout)
Et toute chose sera bien
Toute manière de chose sera bien
Lorsque les langues flamboyantes
S'infléchiront dans la couronne
Du nœud ardent et que le feu
Et la rose ne feront qu'un.
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Re: Vos poèmes préférés

Message par Blackmail le Sam 16 Sep 2017 - 6:21

Et tant qu'à varier sur le thème de la rose et de la disparition (à mettre là encore en rapport avec le vers d'Eliot: "Ash on an old man's sleeve /Is all the ash the burnt roses leave" si on veut donner dans l'analyse littéraire des thèmes fondamentaux de la poésie contemporaine de l'immédiate après-guerre), voici la rose de personne (Die Niemandsrose en VO) de Paul Celan:

PSALM
Niemand knetet uns wieder aus Erde und Lehm,
niemand bespricht unsern Staub.
Niemand.

Gelobt seist du, Niemand.
Dir zulieb wollen
wir blühn.
Dir
entgegen

Ein Nichts
waren wir, sind wir, werden wir
bleiben, blühend :
die Nichts-, die
Niemandsrose

Mit
dem Griffel seelenhell,
dem Staubfaden himmelswüst,
der Krone rot
vom Purpurwort, das wir sagen
über, o über
dem Dorn.

=====

PSAUME
Personne ne nous pétrira de nouveau dans la terre et l'argile,
personne ne soufflera la parole sur notre poussière.
personne.

Loué sois-tu, Personne.
C'est pour toi que nous voulons
fleurir
A ta
rencontre.

Un rien,
voilà ce que nous fûmes, sommes et
resterons, fleurissant :
la rose de Rien, la
rose de Personne

Avec
la clarté d'âme du pistil
l'âpreté céleste de l'étamine,
la couronne rouge
du mot pourpre que nous chantions,
au-dessus, ô, au-dessus
de l'épine.
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Re: Vos poèmes préférés

Message par Sabrilanuit le Lun 25 Sep 2017 - 9:44

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Re: Vos poèmes préférés

Message par Sabrilanuit le Mar 26 Sep 2017 - 14:48

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Re: Vos poèmes préférés

Message par Fata Morgana le Mar 26 Sep 2017 - 15:15

Maintenant je veux m'embarquer

pour un de ces pays étranges

dont les animaux sont traqués...

Je veux que leurs plantes me vengent

des cultes qui m'ont envoûté

et que des races inconnues

me pénètrent de volupté

puisque tant de nuits sont perdues.

Il est, là-bas, des paradis

qui savent oublier les mortes...

Dis-moi le froid de ces pays

où mûrissent des fleurs si fortes

qu'on ne les touche qu'en dormant.

Je prononcerai des magies

qui remueront dans leurs ferments

mon cœur tendu de nostalgies.

Tous les rites sont des sommeils

qu'on prépare pour ces absences

où sanglotent de grands soleils...

Y trouverai-je mon enfance ?

Les départs sont ensorcelants

comme des femmes et des mages.

Tant de pays ont l'air brûlants

dans le crime amer des voyages :

chaque soif y peut s'inventer...

Quelle mer la plus ancienne

reviendra toujours me hanter ?

Même les péchés qui retiennent

ne guériront jamais ce mal

qui m'a pris des pays féroces

où commettre mon sang natal

et la cruauté d'autres noces...

J'aurais tant aimé le malheur

des pays qui n'ont pas de nom

qu'il me faut mentir les pardons

qui m'appelaient dans leurs rumeurs...

Il n'y a plus de sortilèges

assez purs pour nous délivrer :

les pays sont morts dans la neige,

les pays qu'on pouvait pleurer...

Où sont-elles ensevelies,

les îles des anciens rois,

devant quels
Christs en agonie

s'épaississent-elles de froid ?

Les enfants ont perdu leurs traces,

les enfants qui sentent le sang

ne reconnaissent plus ma race

dans la peur des soirs innocents.

Ces pays profonds sont des fautes

dont mon corps reste empoisonné.

Ô les pays frais que l'on m'ôte

m'avaient-ils tant abandonné ?

Il y vivait des couples calmes

que les étrangers ont noyés,

des arbres plus doux que des femmes

et des secrets qu'ils ont tués...

J'y savais des nuits si cruelles que leurs puretés m'écartèlent !
Tous les meurtres de leurs sorciers se sont changés en lunes noires qui descendent sur ces pays dont je n'use pas la mémoire tant ils sont chargés d'ennemis.
Quand ces pays de maléfices ne seront plus que glacials je n'y regretterai qu'un vice dont ma haine même aura mal...
Qui me rouvrira les prairies de ces pays très inconnus où mes bonheurs se sont perdus, où s'en va ma mélancolie ?...

Jean Claude Renard
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Re: Vos poèmes préférés

Message par Sabrilanuit le Mer 27 Sep 2017 - 7:58


Autant que tu le peux

Et si tu ne peux mener ta vie à ton idée,
Lutte du moins autant
que tu le peux : ne va pas l’avilir
par trop d’échanges avec le monde,
par trop de gestes et de discours.

Ne va pas l’avilir en la traînant partout,
la promenant et l’exposant
à l’imbécilité quotidienne
des relations et des fréquentations,
jusqu’à en faire une étrangère importune.

***
Constantin Cavàfis

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Re: Vos poèmes préférés

Message par Madame Il le Jeu 12 Oct 2017 - 18:40

Du monde des visions nocturnes
Nous – les enfants – sommes rois.
Les ombres longues descendent,
Les lanternes brillent derrière les fenêtres,
Le haut salon s’obscurcit,
Les miroirs aspirent leur tain…
Pas une minute à perdre !
Quelqu’un sort du coin.
Au-dessus du piano noir, tous deux
Nous nous penchons et la peur approche,
Enveloppés dans le châle de maman
Nous pâlissons sans oser un soupir.
Allons voir ce qui se passe
Sous le rideau des ténèbres ennemies.
Leurs visages sont devenus noirs, –
De nouveau nous sommes vainqueurs !
Nous sommes les maillons d’une chaîne magique
Et dans la bataille ne perdons jamais courage.
Le dernier combat est proche,
Et périra le royaume des ténèbres.
Nous méprisons les adultes
Pour leurs journées mornes et simples…
Nous savons, nous savons beaucoup
De ce qu’ils ne savent pas.


-


Au salon - Marina Tsvétaïeva

Madame Il
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Re: Vos poèmes préférés

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