Vos poèmes préférés

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Re: Vos poèmes préférés

Message par Invité le Ven 12 Fév 2016 - 19:08

L'isolement

Souvent sur la montagne, à l'ombre du vieux chêne,
Au coucher du soleil, tristement je m'assieds ;
Je promène au hasard mes regards sur la plaine,
Dont le tableau changeant se déroule à mes pieds.

Ici gronde le fleuve aux vagues écumantes ;
Il serpente, et s'enfonce en un lointain obscur ;
Là le lac immobile étend ses eaux dormantes
Où l'étoile du soir se lève dans l'azur.

Au sommet de ces monts couronnés de bois sombres,
Le crépuscule encor jette un dernier rayon ;
Et le char vaporeux de la reine des ombres
Monte, et blanchit déjà les bords de l'horizon.

Cependant, s'élançant de la flèche gothique,
Un son religieux se répand dans les airs :
Le voyageur s'arrête, et la cloche rustique
Aux derniers bruits du jour mêle de saints concerts.

Mais à ces doux tableaux mon âme indifférente
N'éprouve devant eux ni charme ni transports ;
Je contemple la terre ainsi qu'une ombre errante
Le soleil des vivants n'échauffe plus les morts.

De colline en colline en vain portant ma vue,
Du sud à l'aquilon, de l'aurore au couchant,
Je parcours tous les points de l'immense étendue,
Et je dis : " Nulle part le bonheur ne m'attend. "

Que me font ces vallons, ces palais, ces chaumières,
Vains objets dont pour moi le charme est envolé ?
Fleuves, rochers, forêts, solitudes si chères,
Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé !

Que le tour du soleil ou commence ou s'achève,
D'un oeil indifférent je le suis dans son cours ;
En un ciel sombre ou pur qu'il se couche ou se lève,
Qu'importe le soleil ? je n'attends rien des jours.

Quand je pourrais le suivre en sa vaste carrière,
Mes yeux verraient partout le vide et les déserts :
Je ne désire rien de tout ce qu'il éclaire;
Je ne demande rien à l'immense univers.

Mais peut-être au-delà des bornes de sa sphère,
Lieux où le vrai soleil éclaire d'autres cieux,
Si je pouvais laisser ma dépouille à la terre,
Ce que j'ai tant rêvé paraîtrait à mes yeux !

Là, je m'enivrerais à la source où j'aspire ;
Là, je retrouverais et l'espoir et l'amour,
Et ce bien idéal que toute âme désire,
Et qui n'a pas de nom au terrestre séjour !

Que ne puîs-je, porté sur le char de l'Aurore,
Vague objet de mes voeux, m'élancer jusqu'à toi !
Sur la terre d'exil pourquoi resté-je encore ?
Il n'est rien de commun entre la terre et moi.

Quand là feuille des bois tombe dans la prairie,
Le vent du soir s'élève et l'arrache aux vallons ;
Et moi, je suis semblable à la feuille flétrie :
Emportez-moi comme elle, orageux aquilons !

- Alphonse De Lamartine

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Re: Vos poèmes préférés

Message par Thybo le Mar 3 Mai 2016 - 9:19

Don Juan (à Maurice Nadeau) – André Fréderique

J’ai connu la décervelée d’Étampes
qui savait compter jusqu’à trois
la borgne de Paimpol
et la boiteuse de Pithiviers
qui a renoncé à la marche à pied

la bleue du Chili
qui déteint à l’eau de pluie

J’ai eu la femme tire-lire
la femme tronc la femme chien

la femme aux mains d’ébène
la femme en fer qui ne rouille pas

Lolita perroquet des îles
moitié oiseau moitié renard

la femme pendule
qui mourut par la femme canon
de sa bouche issaient les obus
qui renversèrent notre amour

la reine de Broadway
avec ses deux bouches peintes
l’orthopédiste aux dents d’alcool
qui crachait des fleurs de néant

l’amazone hagarde
qui traverse vingt centimètres de plomb

la femme aux yeux de porcelaine
qui pleurait des perles du japon
l’aveugle aux yeux de marcassite

femmes combien vous défilâtes
à mon gré

femme poisson aux seins coupés
femme aux seins superposés
femme aux seins remplacés
par des poignées
combien je vis des exotiques
et vous presque femmes
animaux équivoques
marchant dans vos traînes fragiles
sur des sabots d’argent.

La salée du Portugal
dont la bouche est un miel
mais qui pique au réveil

la fripée de Rotterdam
qui sait si bien se cacher
sous les draps
qu’on la cherche dans les plis

la calcinée de Draguignan
qui brûle tous les plastrons
quand on l’embrasse

l’explosive des Dolomites
qui ne sert qu’à vous réveiller en sursaut

l’orpheline du Canada
qui enterre sa mère tous les jeudis

la femme aux crochets
et la femme viande abattue
qui pourrit dans votre lit
si on ne lui donne pas d’argent

la créancière la marginale
la petite sœur des morts
la noyée
des mers des mares et des bassins

la hollandaise flottante
la retournable
la fiduciaire
la en vrac
l’écorchée de Bagdad
la moribonde
la Souabe
la Souasse

mais c’est toi que j’aime
ô la suivante.
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Re: Vos poèmes préférés

Message par Kodiak le Mar 3 Mai 2016 - 10:12

Mon rêve familier

Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
D'une femme inconnue, et que j'aime, et qui m'aime
Et qui n'est, chaque fois, ni tout à fait la même
Ni tout à fait une autre, et m'aime et me comprend.

Car elle me comprend, et mon coeur, transparent
Pour elle seule, hélas ! cesse d'être un problème
Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême,
Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant.

Est-elle brune, blonde ou rousse ? - Je l'ignore.
Son nom ? Je me souviens qu'il est doux et sonore
Comme ceux des aimés que la Vie exila.

Son regard est pareil au regard des statues,
Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a
L'inflexion des voix chères qui se sont tues.


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Re: Vos poèmes préférés

Message par bapt64 le Mer 11 Mai 2016 - 23:02

Les roses de Saadi

J'ai voulu ce matin te rapporter des roses ;
Mais j'en avais tant pris dans mes ceintures closes
Que les nœuds trop serrés n'ont pu les contenir.

Les nœuds ont éclaté. Les roses envolées
Dans le vent, à la mer s'en sont toutes allées.
Elles ont suivi l'eau pour ne plus revenir ;

La vague en a paru rouge et comme enflammée.
Ce soir, ma robe encore en est tout embaumée...
Respires-en sur moi l'odorant souvenir.

Marceline DESBORDES-VALMORE
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Re: Vos poèmes préférés

Message par Anarkyss le Sam 2 Juil 2016 - 1:45

J’étais morte pour la Beauté – mais à peine
M’avait-on couchée dans la Tombe
Qu’un Autre – mort pour la Vérité
Etait déposé dans la Chambre d’à côté –

Tout bas il m’a demandé « Pourquoi es-tu morte ? »
« Pour la Beauté », ai-je répliqué
« Et moi – pour la Vérité – C’est Pareil –
Nous sommes frère et sœur », a-t-Il ajouté –

Alors, comme Parents qui se retrouvent la Nuit –
Nous avons bavardé d’une Chambre à l’autre –
Puis la Mousse a gagné nos lèvres –
Et recouvert – nos noms


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Re: Vos poèmes préférés

Message par Clémence le Dim 10 Juil 2016 - 14:00

La quête de joie



Il dit : « Il faut partir pour conquérir la Joie.

Vous irez deux par deux pour vous garder du mal,

Par les forêts, les fleuves, par toutes les voies

Ouvertes sur les solitudes de  lumière ;

Vos bonheurs assouvis sentent déjà la cendre ;

Vous chasserez de nuit, de jour, jusqu’aux frontières

De l’âme où vous n’avez jamais osé descendre ;

Il vous faudra forcer au fond de leurs retraites,

Jusqu’au ciel de la mort, étrangement hanté,

Tout scintillants comme des joyaux de beauté,

Les Anges Sauvages de l’éternelle Fête.

Allez, vous sentirez en vous-mêmes leurs traces

Parmi les pentes d’ombre de l’autre versant,

Où le seul vent du Nord, tumultueux, les chasse

Par vols immenses, vers le Précieux Sang.



Allez, envolez-vous tels des oiseaux de proie,

Vers ces marais noyés de brouillard et de fange,

Et vous découvrirez après la mort d’un ange,

Tout ce qu’un cœur scellé peut contenir de Joie… »



Alors, ils ont suivi le fil des grandes routes

Pour s’enfoncer profondément dans les déserts,

Et bousculés de-ci, de-là, sans qu’ils sans doutent

Par le vent animal et fou de haute mer ;

Ils ont sonné les débuchés dans la lumière,

D’un bout du monde à l’autre un lancé triomphal,

Quand leurs meutes levaient un ange solitaire

Loin dans l’âme…Jamais le hallali final

Et la mort…

                    Ils se croisaient en se disant « Liesse ! »

Mais leurs regards déçus démentaient ce bonheur ;

C’était leur mot de passe : il leur tordait le cœur !      



Quête de joie ! Quête de joie ! dans leur détresse,

Ils rêvaient de trouver ces philtres enchantés

Où l’on descend aux paradis par lâcheté…



On les rencontre encor, surgissant du ciel sombre,

Tels des rôdeurs, des fous vagants des grands chemins,

Solitaires, ayant abandonné leurs chiens

De meute, haletants jusqu’à la mort dans l’ombre ;

Ils ont erré dans les déserts de la souffrance,

Dans les âmes les plus hautes et les plus claires,

Dans les plaines encor vierges de l’enfance,

Parmi la pauvreté de l’esprit, volontaire,

Où les bouffées de Dieu montent comme des vagues,

Où les amours de soi rôdent comme des loups…



Dans le choc lumineux et brutal des dégoûts,

Ils ont bien pris cet ange qui partout divague,

« L’Angelus Communis », si triste et si petit

Qu’il se laisse attraper sans déployer les ailes ;

Mais ils n’ont pas couru ce grand ange rebelle

Qui déchaîne à son passage l’âme et l’esprit,

Et bouleverse le corps comme une tempête…



On les attend toujours, mais ils ont disparu ;

Ils ont été traînés aux obscure retraites

Par des brouillards mortels où leurs pas sont perdus ;

D’autres sont descendus aux vallées les plus vaines,

D’autres, le cœur rongé de désirs impuissants,

Se sont aventurés aux source du Vrai Sang ;

Mais ils sont morts d’amour au fond de quelle impasse !

Et ceux qui revenaient, entraînant leurs conquêtes,

Ont été bousculés par la grande tempête

De décembre, qui fit tout trembler sur les cimes…



Mort de folie – dans un ravin, en fin décembre ;

Mort de froid et de vertige – sur les abîmes ;

Mort de fièvre – dans un marais, en fin décembre ;

Mort d’orgueil – si loin, sur les hauteurs de l’esprit

Après avoir blessé un ange ; mort en mer,

Mosuer, un héros, un grand ami, surpris

Par le vent ; un autre foudroyé dans les airs

Si près de la lumière qu’on l’a retrouvé

Aveugle ; mort n’importe où, Foulc, presqu’arrivé

Dont la sauvagerie ressemblait à la mienne…



Morts ! ils ont forcé les limites lointaines,

Le ciel tout boursouflé de soleil, qui flamboie

Si tristement…

                         Quête de Joie ! Quête de Joie !


Patrice de La Tour du Pin

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Re: Vos poèmes préférés

Message par Clémence le Dim 10 Juil 2016 - 14:04

Prélude



Tous les pays qui n'ont plus de légende

Seront condamnés à mourir de froid...



Loin de l'âme, les solitudes s'étendent

Sous le soleil mort de l'amour de soi.

A l'aube on voit monter dans la torpeur

Du marais, des bancs de brouillard immenses

Qu'emploient les poètes, par impuissance,

Pour donner le vague à l'âme et la peur.

Il faut les respirer quand ils s'élèvent

Et jouir de ce frisson inconnu

Que l'on découvre à peine dans les rêves,

Dans les paradis parfois entrevus ;

Les médiocres seuls, les domestiqués

Ne pourront comprendre son amertume :

Ils n'entendent pas, perdu dans la brume,

Le cri farouche des oiseaux traqués.

C'était le pays des anges sauvages,

Ceux qui n'avaient pu se nourrir d'amour ;

Comme toutes les bêtes de passage,

Ils suivaient les vents qui changeaient toujours;

Ils montaient parfois dans le cœur  des élus,

Abandonnant la fadeur de la terre,

Mais ils sentaient battre dans leurs artères

Le regret des cieux qu'ils ne verraient plus !



Alors ils s'en allaient des altitudes

Poussés par l'orgueil et la lâcheté ;

On ne les surprend dans nos solitudes

Que si rarement ; ils ont tout quitté.

Leur légende est morte dans les bas-fonds,

On les voit errer dans les yeux des femmes,

Et dans ces enfants qui passent dans l'âme,

En fin septembre, tels des vagabonds.  



Il en est pourtant qui rôdent dans l'ombre

Et ne doivent pas s'arrêter très loin ;

Je sais qu’ils se baignent par les nuits sombres

Pour que leurs ébats n'aient pas de témoins.

- Mais si déchirant parfois est leur cri

Qu’il fige les souffles dans les poitrines,

Avant de se perdre aux cimes de l'esprit

Comme un appel lointain de sauvagine.



Et les hameaux l'entendront dans la crainte,

Le soir, passé les jeux de la chair ;

Il s'étendra sur la lande -  la plainte

D'une bête égorgée en plein hiver ;

Ou bien ce cri de peur dans l'ombre intense

Qui stupéfie brusquement les étangs,

Quand s'approchent les pas des poursuivants

Et font rejaillir l'eau dans le silence.



Si désolant sera-t-il dans les plaines

Que tressailleront les coeurs des passants ;

Ils s'arrêteront pour reprendre haleine

Et dire : c'est le chant d'un innocent !

Passé l'appel, résonneront encore

Les échos, jusqu'aux profondeurs des moelles,

Et suivront son vol, comme un son de cor,

Vers le gouffre transparent des étoiles !



Toi, tu sauras que ce n'est pas le froid

Qui déchaîne un cri pareil à cette heure ;

Moins lamentable sera ton effroi,

Tu connais les fièvres intérieures,

Les désirs qui brûlent jusqu’à vous tordre

Le ventre en deux, dans un spasme impuissant ;

Et tu diras que ce cri d'innocent,

C'est l'appel d'un fauve qui voudrait mordre…

Patrice de La Tour du Pin

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Re: Vos poèmes préférés

Message par Anarkyss le Ven 13 Jan 2017 - 16:30

Il est l'affection et le présent puisqu'il a fait la maison ouverte à l'hiver écumeux et à la rumeur de l'été — lui qui a purifié les boissons et les aliments — lui qui est le charme des lieux fuyant et le délice surhumain des stations. — Il est l'affection et l'avenir, la force et l'amour que nous, debout dans les rages et les ennuis, nous voyons passer dans le ciel de tempête et les drapeaux d'extase.
Il est l'amour, mesure parfaite et réinventée, raison merveilleuse et imprévue, et l'éternité : machine aimée des qualités fatales. Nous avons tous eu l'épouvante de sa concession et de la nôtre : ô jouissance de notre santé, élan de nos facultés, affection égoïste et passion pour lui, — lui qui nous aime pour sa vie infinie...
Et nous nous le rappelons et il voyage... Et si l'Adoration s'en va, sonne, sa Promesse, sonne : "Arrière ces superstitions, ces anciens corps, ces ménages et ces âges. C'est cette époque-ci qui a sombré !"
Il ne s'en ira pas, il ne redescendra pas d'un ciel, il n'accomplira pas la rédemption des colères de femmes et des gaîtés des hommes et de tout ce pêché : car c'est fait, lui étant, et étant aimé.
Ô ses souffles, ses têtes, ses courses ; la terrible célérité de la perfection des formes et de l'action.
Ô fécondité de l'esprit et immensité de l'univers !
Son corps ! Le dégagement rêvé, le brisement de la grâce croisée de violence nouvelle !
Sa vue, sa vue ! tous les agenouillages anciens et les peines relevés à sa suite.
Son jour ! l'abolition de toutes souffrances sonores et mouvantes dans la musique plus intense.
Son pas ! les migrations plus énormes que les anciennes invasions.
Ô Lui et nous ! l'orgueil plus bienveillant que les charités perdues.
Ô monde ! — et le chant clair des malheurs nouveaux !
Il nous a connus tous et nous a tous aimés, sachons, cette nuit d'hiver, de cap en cap, du pôle tumultueux au château, de la foule à la plage, de regards en regards, forces et sentiments las, le héler et le voir, et le renvoyer, et sous les marées et au haut des déserts de neige, suivre ses vues, — ses souffles — son corps, — son jour.



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Re: Vos poèmes préférés

Message par Anarkyss le Lun 27 Fév 2017 - 21:26



Il en tomba combien dans cet abîme
Béant dans le lointain !
Et je disparaîtrai un jour sans rimes
Du globe, c’est certain.

Se figera tout ce qui fut, - qui chante
et lutte et brille et veut :
Et le vert de mes yeux et ma voix tendre
Et l’or de mes cheveux.

Et la vie sera là, son pain, son sel
Et l’oubli des journées.
Et tout sera comme si sous le ciel
Je n’avais pas été !

Moi qui changeais, comme un enfant, sa mine
- Méchante qu’un moment, –
Qui aimais l’heure où les bûches s’animent
Quand la cendre les prend,

Et le violoncelle et les cavalcades
Et le clocher sonnant…
– Moi, tellement vivante et véritable
Sur le sol caressant.

A tous – qu’importe. En rien je ne mesure,
Vous : miens et étrangers ?! –
Je vous demande une confiance sûre,
Je vous prie de m’aimer.

Et jour et nuit, voie orale ou écrite :
Pour mes « oui », « non » cinglants,
Du fait que si souvent – je suis trop triste,
Que je n’ai que vingt ans,

Du fait de mon pardon inévitable
Des offenses passées,
Pour toute ma tendresse incontenable
Et mon trop fier aspect,

Et la vitesse folle des temps forts,
Pour mon jeu, pour mon vrai…
– Ecoutez-moi ! – Il faut m’aimer encore
Du fait que je mourrai.


Marina Tsvetaeva.
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Re: Vos poèmes préférés

Message par Invité le Lun 27 Fév 2017 - 21:38

Il pleure dans mon coeur
Paul Verlaine

Il pleure dans mon coeur
Comme il pleut sur la ville ;
Quelle est cette langueur
Qui pénètre mon coeur ?

Ô bruit doux de la pluie
Par terre et sur les toits !
Pour un coeur qui s’ennuie,
Ô le chant de la pluie !

Il pleure sans raison
Dans ce coeur qui s’écoeure.
Quoi ! nulle trahison ?…
Ce deuil est sans raison.

C’est bien la pire peine
De ne savoir pourquoi
Sans amour et sans haine
Mon coeur a tant de peine !

Paul Verlaine
Romances sans paroles (1874)
]

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Re: Vos poèmes préférés

Message par Anarkyss le Mar 28 Fév 2017 - 12:10

(Je n'ai jamais encore vraiment lu Verlaine, j'ai les poèmes saturniens, feuilletez une fois, sans doute pas bon moment )

Désir

Ceci ne sera pas la dernière larme
Jaillissant brûlante de ce cœur
Qui dans une nouvelle indicible torture
S’apaise en accroissant sa douleur.

O fais moi donc partout éternellement
Eprouver l’amour,
Même si la douleur dans mes nerfs et mes veines
Sans fin doit faire rage.

Puissé-je un jour enfin, ô Eternel,
Etre rempli de toi !
Ah ! ce long, ce profond tourment,
Comme il dure sur cette terre !


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Re: Vos poèmes préférés

Message par Anarkyss le Mar 28 Fév 2017 - 12:16

Comme, dans le jour qui t'a donné au monde,
Le soleil était là pour saluer les planètes, Tu as aussi grandi sans cesse,
D'après la loi selon laquelle tu as commencé.
Telle est ta destinée, tu ne peux t'échapper à toi même;
Ainsi parlaient déjà les sibylles; ainsi les prophètes;
Aucun temps, aucune puissance ne brise la forme empreint
Qui se développe dans le cours de ta vie


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Re: Vos poèmes préférés

Message par Invité le Mar 28 Fév 2017 - 12:34

Narkyss : je découvre Goethe et je l'avoue, ses mots trouvent écho...merci de les avoir posés.

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Re: Vos poèmes préférés

Message par Lulibérine le Ven 3 Mar 2017 - 3:37

À celle qui est trop gaie

Ta tête, ton geste, ton air
Sont beaux comme un beau paysage ;
Le rire joue en ton visage
Comme un vent frais dans un ciel clair.

Le passant chagrin que tu frôles
Est ébloui par la santé
Qui jaillit comme une clarté
De tes bras et de tes épaules.

Les retentissantes couleurs
Dont tu parsèmes tes toilettes
Jettent dans l'esprit des poètes
L'image d'un ballet de fleurs.

Ces robes folles sont l'emblème
De ton esprit bariolé ;
Folle dont je suis affolé,
Je te hais autant que je t'aime !

Quelquefois dans un beau jardin
Où je traînais mon atonie,
J'ai senti, comme une ironie,
Le soleil déchirer mon sein ;

Et le printemps et la verdure
Ont tant humilié mon coeur,
Que j'ai puni sur une fleur
L'insolence de la Nature.

Ainsi je voudrais, une nuit,
Quand l'heure des voluptés sonne,
Vers les trésors de ta personne,
Comme un lâche, ramper sans bruit,

Pour châtier ta chair joyeuse,
Pour meurtrir ton sein pardonné,
Et faire à ton flanc étonné
Une blessure large et creuse,

Et, vertigineuse douceur !
À travers ces lèvres nouvelles,
Plus éclatantes et plus belles,
T'infuser mon venin, ma sœur !


Baudelaire, Les fleurs du mal, 1856.
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Re: Vos poèmes préférés

Message par Lulibérine le Dim 5 Mar 2017 - 18:37

Ophélie

I

Sur l'onde calme et noire où dorment les étoiles
La blanche Ophélia flotte comme un grand lys,
Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles...
- On entend dans les bois lointains des hallalis.

Voici plus de mille ans que la triste Ophélie
Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir
Voici plus de mille ans que sa douce folie
Murmure sa romance à la brise du soir

Le vent baise ses seins et déploie en corolle
Ses grands voiles bercés mollement par les eaux ;
Les saules frissonnants pleurent sur son épaule,
Sur son grand front rêveur s'inclinent les roseaux.

Les nénuphars froissés soupirent autour d'elle ;
Elle éveille parfois, dans un aune qui dort,
Quelque nid, d'où s'échappe un petit frisson d'aile :
- Un chant mystérieux tombe des astres d'or

II

O pâle Ophélia ! belle comme la neige !
Oui tu mourus, enfant, par un fleuve emporté !
C'est que les vents tombant des grand monts de Norwège
T'avaient parlé tout bas de l'âpre liberté ;

C'est qu'un souffle, tordant ta grande chevelure,
À ton esprit rêveur portait d'étranges bruits,
Que ton coeur écoutait le chant de la Nature
Dans les plaintes de l'arbre et les soupirs des nuits ;

C'est que la voix des mers folles, immense râle,
Brisait ton sein d'enfant, trop humain et trop doux ;
C'est qu'un matin d'avril, un beau cavalier pâle,
Un pauvre fou, s'assit muet à tes genoux !

Ciel ! Amour ! Liberté ! Quel rêve, ô pauvre Folle !
Tu te fondais à lui comme une neige au feu :
Tes grandes visions étranglaient ta parole
- Et l'Infini terrible éffara ton oeil bleu !

III

- Et le Poète dit qu'aux rayons des étoiles
Tu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis ;
Et qu'il a vu sur l'eau, couchée en ses longs voiles,
La blanche Ophélia flotter, comme un grand lys.

Arthur Rimbaud, 1870.
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Re: Vos poèmes préférés

Message par Lulibérine le Sam 11 Mar 2017 - 20:13

Le chat (1)

Viens, mon beau chat, sur mon cœur amoureux ;
Retiens les griffes de ta patte,
Et laisse-moi plonger dans tes beaux yeux,
Mêlés de métal et d'agate.

Lorsque mes doigts caressent à loisir
Ta tête et ton dos élastique,
Et que ma main s'enivre du plaisir
De palper ton corps électrique,

Je vois ma femme en esprit. Son regard,
Comme le tien, aimable bête
Profond et froid, coupe et fend comme un dard,

Et, des pieds jusques à la tête,
Un air subtil, un dangereux parfum
Nagent autour de son corps brun.

Baudelaire, 1857
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Re: Vos poèmes préférés

Message par Cérès le Sam 11 Mar 2017 - 22:17

Ils cassent le monde
En petits morceaux
Ils cassent le monde
A coups de marteau
Mais ça m'est égal
Ca m'est bien égal
Il en reste assez pour moi
Il en reste assez
Il suffit que j'aime
Une plume bleue
Un chemin de sable
Un oiseau peureux
Il suffit que j'aime
Un brin d'herbe mince
Une goutte de rosée
Un grillon de bois
Ils peuvent casser le monde
En petits morceaux
Il en reste assez pour moi
Il en reste assez
J'aurais toujours un peu d'air
Un petit filet de vie
Dans l'oeil un peu de lumière
Et le vent dans les orties
Et même, et même
S'ils me mettent en prison
Il en reste assez pour moi
Il en reste assez
Il suffit que j'aime
Cette pierre corrodée
Ces crochets de fer
Où s'attarde un peu de sang
Je l'aime, je l'aime
La planche usée de mon lit
La paillasse et le châlit
La poussière de soleil
J'aime le judas qui s'ouvre
Les hommes qui sont entrés
Qui s'avancent, qui m'emmènent
Retrouver la vie du monde
Et retrouver la couleur
J'aime ces deux longs montants
Ce couteau triangulaire
Ces messieurs vêtus de noir
C'est ma fête et je suis fier
Je l'aime, je l'aime
Ce panier rempli de son
Où je vais poser ma tête
Oh, je l'aime pour de bon
Il suffit que j'aime
Un petit brin d'herbe bleue
Une goutte de rosée
Un amour d'oiseau peureux
Ils cassent le monde
Avec leurs marteaux pesants
Il en reste assez pour moi
Il en reste assez, mon cœur


Boris Vian

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Message par Lulibérine le Lun 13 Mar 2017 - 17:01

La Chambre double

Une chambre qui ressemble à une rêverie, une chambre véritablement spirituelle, où l’atmosphère stagnante est légèrement teintée de rose et de bleu.

L’âme y prend un bain de paresse, aromatisé par le regret et le désir. — C’est quelque chose de crépusculaire, de bleuâtre et de rosâtre ; un rêve de volupté pendant une éclipse.

Les meubles ont des formes allongées, prostrées, alanguies. Les meubles ont l’air de rêver ; on les dirait doués d’une vie somnambulique, comme le végétal et le minéral. Les étoffes parlent une langue muette, comme les fleurs, comme les ciels, comme les soleils couchants.
Sur les murs nulle abomination artistique. Relativement au rêve pur, à l’impression non analysée, l’art défini, l’art positif est un blasphème. Ici, tout a la suffisante clarté et la délicieuse obscurité de l’harmonie.

Une senteur infinitésimale du choix le plus exquis, à laquelle se mêle une très-légère humidité, nage dans cette atmosphère, où l’esprit sommeillant est bercé par des sensations de serre-chaude.

La mousseline pleut abondamment devant les fenêtres et devant le lit ; elle s’épanche en cascades neigeuses. Sur ce lit est couchée l’Idole, la souveraine des rêves. Mais comment est-elle ici ? Qui l’a amenée ? quel pouvoir magique l’a installée sur ce trône de rêverie et de volupté ? Qu’importe ? la voilà ! je la reconnais.

Voilà bien ces yeux dont la flamme traverse le crépuscule ; ces subtiles et terribles mirettes, que je reconnais à leur effrayante malice ! Elles attirent, elles subjuguent, elles dévorent le regard de l’imprudent qui les contemple. Je les ai souvent étudiées, ces étoiles noires qui commandent la curiosité et l’admiration.

À quel démon bienveillant dois-je d’être ainsi entouré de mystère, de silence, de paix et de parfums ? Ô béatitude ! ce que nous nommons généralement la vie, même dans son expansion la plus heureuse, n’a rien de commun avec cette vie suprême dont j’ai maintenant connaissance et que je savoure minute par minute, seconde par seconde !

Non ! il n’est plus de minutes, il n’est plus de secondes ! Le temps a disparu ; c’est l’Éternité qui règne, une éternité de délices !
Mais un coup terrible, lourd, a retenti à la porte, et, comme dans les rêves infernaux, il m’a semblé que je recevais un coup de pioche dans l’estomac.

Et puis un Spectre est entré. C’est un huissier qui vient me torturer au nom de la loi ; une infâme concubine qui vient crier misère et ajouter les trivialités de sa vie aux douleurs de la mienne ; ou bien le saute-ruisseau d’un directeur de journal qui réclame la suite du manuscrit.
La chambre paradisiaque, l’idole, la souveraine des rêves, la Sylphide, comme disait le grand René, toute cette magie a disparu au coup brutal frappé par le Spectre.

Horreur ! je me souviens ! je me souviens ! Oui ! ce taudis, ce séjour de l’éternel ennui, est bien le mien. Voici les meubles sots, poudreux, écornés ; la cheminée sans flamme et sans braise, souillée de crachats ; les tristes fenêtres où la pluie a tracé des sillons dans la poussière ; les manuscrits, raturés ou incomplets ; l’almanach où le crayon a marqué les dates sinistres !

Et ce parfum d’un autre monde, dont je m’enivrais avec une sensibilité perfectionnée, hélas ! il est remplacé par une fétide odeur de tabac mêlée à je ne sais quelle nauséabonde moisissure. On respire ici maintenant le ranci de la désolation.
Dans ce monde étroit, mais si plein de dégoût, un seul objet connu me sourit : la fiole de laudanum ; une vieille et terrible amie ; comme toutes les amies, hélas ! féconde en caresses et en traîtrises.

Oh ! oui ! Le Temps a reparu ; Le Temps règne en souverain maintenant ; et avec le hideux vieillard est revenu tout son démoniaque cortège de Souvenirs, de Regrets, de Spasmes, de Peurs, d’Angoisses, de Cauchemars, de Colères et de Névroses.

Je vous assure que les secondes maintenant sont fortement et solennellement accentuées, et chacune, en jaillissant de la pendule, dit : — « Je suis la Vie, l’insupportable, l’implacable Vie ! »

Il n’y a qu’une Seconde dans la vie humaine qui ait mission d’annoncer une bonne nouvelle, la bonne nouvelle qui cause à chacun une inexplicable peur.

Oui ! le Temps règne ; il a repris sa brutale dictature. Et il me pousse, comme si j’étais un bœuf, avec son double aiguillon. — « Et hue donc ! bourrique ! Sue donc, esclave ! Vis donc, damné ! »

Charles Baudelaire, Petits poèmes en prose, 1869
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Message par Fiohepnaburn le Lun 13 Mar 2017 - 19:27

Recueil : Le cœur innombrable (1901)

La mort dit à l'homme.

Voici que vous avez assez souffert, pauvre homme,
Assez connu l'amour, le désir, le dégoût,
L'âpreté du vouloir et la torpeur des sommes,
L'orgueil d'être vivant et de pleurer debout...

Que voulez-vous savoir qui soit plus délectable
Que la douceur des jours que vous avez tenus,
Quittez le temps, quittez la maison et la table ;
Vous serez sans regret ni peur d'être venu.

J'emplirai votre cœur, vos mains et votre bouche
D'un repos si profond, si chaud et si pesant,
Que le soleil, la pluie et l'orage farouche
Ne réveilleront pas votre âme et votre sang.

— Pauvre âme, comme au jour où vous n'étiez pas née,
Vous serez pleine d'ombre et de plaisant oubli,
D'autres iront alors par les rudes journées
Pleurant aux creux des mains, des tombes et des lits.

D'autres iront en proie au douloureux vertige
Des profondes amours et du destin amer,
Et vous serez alors la sève dans les tiges,
La rose du rosier et le sel de la mer.

D'autres iront blessés de désir et de rêve
Et leurs gestes feront de la douleur dans l'air,
Mais vous ne saurez pas que le matin se lève,
Qu'il faut revivre encore, qu'il fait jour, qu'il fait clair.

Ils iront retenant leur âme qui chancelle
Et trébuchant ainsi qu'un homme pris de vin ;
— Et vous serez alors dans ma nuit éternelle,
Dans ma calme maison, dans mon jardin divin...


Anna de Noailles
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Re: Vos poèmes préférés

Message par Anarkyss le Mar 11 Avr 2017 - 22:00

Dans un cœur brisé
Nul ne peut pénétrer
Sans la noble prérogative
D'avoir souffert de même.


E.Dickinson


Lorsque nombres et figures ne seront plus
La clef de toutes créatures,
Lorsque tous ceux qui s'embrassent et chantent
En sauront plus que les savants profonds,
Lorsque le monde reprendra sa liberté
Et reviendra au monde se donner,
Lorsqu'en une clarté pure et sereine alors
Ombre et lumière de nouveau s'épouseront,
Et lorsque dans les contes et les poésies
On apprendra l'histoire des cosmogonies,
C'est là que s'enfuira devant un mot secret
Le contresens entier de la réalité.


Novalis


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Re: Vos poèmes préférés

Message par Anarkyss le Jeu 18 Mai 2017 - 22:02

Ce qui m'étonne, dit Dieu, c'est l'espérance.
Et je n'en reviens pas.
Cette petite espérance qui n'a l'air de rien du tout.
Cette petite fille espérance.
Immortelle.
Car mes trois vertus, dit Dieu.
Les trois vertus mes créatures.
Mes filles mes enfants.
Sont elles-mêmes comme mes autres créatures.
De la race des hommes.
La Foi est une Épouse fidèle.
La Charité est une Mère.
Une mère ardente, pleine de cœur.
Ou une sœur aînée qui est comme une mère.
L'Espérance est une petite fille de rien du tout.
Qui est venue au monde le jour de Noël de l'année dernière.
Qui joue encore avec le bonhomme Janvier.
Avec ses petits sapins en bois d'Allemagne couverts de givre peint.
Et avec son bœuf et son âne en bois d'Allemagne.
Peints.
Et avec sa crèche pleine de paille que les bêtes ne mangent pas.
Puisqu'elles sont en bois.
C'est cette petite fille pourtant qui traversera les mondes.
Cette petite fille de rien du tout.
Elle seule, portant les autres, qui traversera les mondes révolus.
[...]
Mais l'espérance ne va pas de soi.
L'espérance ne
va pas toute seule.
Pour espérer, mon enfant,
il faut être bien heureux, 
il faut avoir obtenu,
reçu une grande grâce.
[...]
La petite espérance s'avance entre ses deux gran-
des sœurs et on ne prend pas seulement garde à
elle.
Sur le chemin du salut, sur le chemin charnel, sur
le chemin raboteux du salut, sur la route inter-
minable, sur la route entre ses deux sœurs la
petite espérance
S'avance.
Entre ses deux grandes sœurs.
Celle qui est mariée.
Et celle qui est mère.
Et l'on n'a d'attention, le peuple chrétien n'a d'attention que pour les deux grandes sœurs.
La première et la dernière.
Qui vont au plus pressé.
Au temps présent.
À l'instant momentané qui passe.
Le peuple chrétien ne voit que les deux grandes sœurs, n'a de regard que pour les deux grandes sœurs.
Celle qui est à droite et celle qui est à gauche.
Et il ne voit quasiment pas celle qui est au milieu.
La petite, celle qui va encore à l'école.
Et qui marche.
Perdue entre les jupes de ses sœurs.
Et il croit volontiers que ce sont les deux grandes qui traînent la petite par la main.
Au milieu.
Entre les deux.
Pour lui faire faire ce chemin raboteux du salut.
Les aveugles qui ne voient pas au contraire.
Que c'est elle au milieu qui entraîne ses grandes sœurs.
Et que sans elle elles ne seraient rien.
Que deux femmes déjà âgées.
Deux femmes d'un certain âge.
Fripées par la vie.
C'est elle, cette petite, qui entraîne tout.
Car la Foi ne voit que ce qui est.
Et elle elle voit ce qui sera.
La Charité n'aime que ce qui est.
Et elle elle aime ce qui sera.
La Foi voit ce qui est.
Dans le Temps et dans l'Éternité.
L'Espérance voit ce qui sera.
Dans le temps et dans l'éternité.
Pour ainsi dire le futur de l'éternité même.
La Charité aime ce qui est.
Dans le Temps et dans l'Éternité.
Dieu et le prochain.
Comme la Foi voit.
Dieu et la création.
Mais l'Espérance aime ce qui sera.
Dans le temps et dans l'éternité.
Pour ainsi dire dans le futur de l'éternité.
L'Espérance voit ce qui n'est pas encore et qui sera.
Elle aime ce qui n'est pas encore et qui sera
Dans le futur du temps et de l'éternité.
Sur le chemin montant, sablonneux, malaisé.
Sur la route montante.
Traînée, pendue aux bras de ses deux grandes sœurs,
Qui la tiennent pas la main,
La petite espérance.
S'avance.
Et au milieu entre ses deux grandes sœurs elle a l'air de se laisser traîner.
Comme une enfant qui n'aurait pas la force de marcher.
Et qu'on traînerait sur cette route malgré elle.
Et en réalité c'est elle qui fait marcher les deux autres.
Et qui les traîne.
Et qui fait marcher tout le monde.
Et qui le traîne.
Car on ne travaille jamais que pour les enfants.
Et les deux grandes ne marchent que pour la petite.


Charles Péguy - La petite espérance
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