Contes moins connus, à partager

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Contes moins connus, à partager

Message par Invité le Sam 14 Jan 2012 - 15:45

Pour mettre ici les contes que vous souhaitez offrir, qui vous ont touché, ému, plu ou que vous trouvez différents, complexes, intéressants...
Parce que beaucoup de réponses s'y trouvent, et touchent.


A trop "connaître" une vie douce, est-ce à dire que l'on en devient comme dans ce conte, insensible aux autres et à leur souffrance ? En ce cas, le désir d'être "plus heureux" ou bien "d'améliorer le monde", se résume-t-il à "améliorer le monde pour les gens comme nous" ? Tandis que nous refusons de quoi aider ceux qui en ont plus besoin même lorsqu'ils viennent quémander humblement ?

Un autre écueil je dirais, qui n'apparaît pas dans ce conte, mais qui aurait pu tout changer à la fin: demander comme un dû. Car alors il est extrèmement difficile, voire impossible, d'obtenir autre chose que l'objet demandé, si du moins l'objet souhaité est accordé. Et là, c'est aussi problématique. Cela se retrouve en général dans les contes où des frères, des soeurs du héros ou de l'héroïne, demandent comme un dû et n'obtiennent rien, ou une malédiction au contraire du personnage humble, qui reçoit un cadeau magique tout comme cette robe de compassion ci-dessous.


Voici donc un conte italien. Wink

La robe merveilleuse



C'était la petite fille la plus pauvre du monde. Elle ne possédait rien, pas même une poupée de chiffons, pas même d'images. Elle n'avait qu'une seule robe et, quand sa mère la lui lavait, elle devait rester au lit pour attendre qu'elle fût sèche.

Un soir, la mère regarda en soupirant la fillette endormie, puis son regard se porta sur une pauvre guenille bleue pliée avec soin sur un tabouret, et elle songea que l'enfant avait besoin d'une robe neuve. Mais comment une pauvre mère qui travaille tout le jour pour gagner du pain peut-elle trouver l'argent nécessaire pour acheter une robe ? Elle ouvrit la fenêtre, contempla la campagne en fleur, à la clarté de la lune et pensa : " Quelqu'un me donnera sûrement une robe pour mon enfant."

Elle sortit sans bruit, referma la porte et alla à la recherche d'une robe. A peine était-elle sur la route qu'elle rencontra un magnifique rayon de lune.

- Douce lune, dit la mère, veux-tu me faire de tes rayons une robe pour mon enfant ?
- Je le ferais volontiers, répondit la lune gentiment, mais les hommes se plaindraient ensuite de ma lumière pâlie. Cherche ailleurs ;

La mère s'éloigna en soupirant. Elle entendit alors le rossignol chanter dans la forêt d'une voix si douce qu'il semblait vouloir exprimer toute la tendresse d'un coeur. Emue, elle lui demanda :

- Cher petit rossignol, veux-tu de tes chants, faire une robe pour mon enfant ?
- Je regrette beaucoup, répondit le rossignol, mais, si je ne pouvais plus chanter, la nature perdrait son plus grand charme et tous les êtres se plaindraient. Cherche ailleurs;

La mère s'éloigna de nouveau en soupirant. Elle tenait la tête baissée et regardait les fleurs aux brillantes couleurs qui s'épanouissaient sur le bord du chemin. Et elle dit aux fleurs d'une voix caressante :

- Petites fleurs, voulez-vous me donner vos pétales pour que j'en fasse une robe pour mon enfant? Je vous en serais si reconnaissante ! mon enfant a absolument besoin d'une robe.
- C'est bien malheureux, murmurèrent les fleurs, mais, si nous te donnions nos pétales, c'est nous qui resterions sans vêtements. Et, alors, que deviendraient les sentiers et les prairies sans fleurs ? Cherche ailleurs.

Déçue, découragée, la pauvre mère s'éloigna. Elle arriva au bord de la rivière et regarda ses eaux tranquilles qui passaient en babillant. Elle l'interpella en ces termes :

- Rivière parfumée de menthe et de genièvre, qui descends des fraîches montagnes, je te prie, fais-moi de ton eau une robe pour mon enfant.
- Je ne le puis, répondit la rivière, je suis pressée car je dois aller très loin. Cherche ailleurs.

La mère repartit, désolée. Tout espoir l'abandonnait et elle songeait au retour. Mais voici que, devant elle, une sauterelle gambadait joyeusement, la regardant de ses petits yeux étonnés.

- Je te prie, gaie sauterelle, dit la mère soudain consolée, de ta joie fais une robe pour mon enfant qui en a absolument besoin.
- Bé ! Qui donc se priverait de sa propre joie ? répondit la sauterelle d'une voix stridente, ce serait bien stupide. Cherche ailleurs.

Et la sauterelle s'en alla en gambadant.

Alors la mère, le coeur plein de tristesse, songea à retourner à la maison; aucune créature, dans cette nuit lumineuse, n'avait eu pitié d'elle et de son enfant. Elle jeta un regard autout d'elle pour chercher un autre sentier, car elle ne voulait pas se retrouver parmi ces êtres restés insensibles à sa requête.

Et voici qu'en passant à côté d'une masure déserte et presque en ruine elle entendit un gémissement lugubre qui venait de ces vieilles pierres noires.

- Qui est-ce qui gémit ainsi ? demanda-t-elle.
- C'est moi, le hibou, répondit la triste voix. Je suis toujours seul; personne ne m'aime parce que je suis aussi laid que ma voix; et toi, qui es-tu ?

La mère s'approcha d'une fenêtre sur le rebord de laquelle perchait le hibou; il la regardait de ses yeux mélancoliques au fond desquels brillait une lueur.

- Je suis la mère de la petite fille la plus pauvre du monde, dit-elle, et je cherche une créature assez bonne pour me donner une robe pour mon enfant qui en a si grand besoin. Mais, jusqu'à présent, tout le monde m'a repoussée. Je dois donc rentrer à la maison et me remettre à raccommoder avec une patience infinie la pauvre vieille robe.

Et la pauvre mère poussa un soupir. Il ne lui était pas venu à l'esprit de demander son aide au hibou, ce pauvre être déshérité, misérable et solitaire.

- Je n'ai rien à te donner, reprit le hibou, car je suis aussi pauvre que toi. Mais ma compassion est si grande qu'elle pourrait suffire à faire une robe pour ton enfant.

Et le hibou se mit à pleurer; ses larmes brillantes tombaient en abondance aux pieds de la pauvre mère. Et peu à peu elles se transformèrent en une sorte de resplendissant tissu de diamants. La mère le ramassa, émerveillée, émue, heureuse. Le pauvre hibou avait donné sa compassion, la seule richesse qui n'appauvrit pas celui qui s'en prive, mais qui, au contraire, l'enrichit toujours davantage, comme la source vive, qui, plus elle donne d'eau, plus elle en a ! La mère courut porter à la maison la robe merveilleuse. Et, le lendemain, il n'y avait pas une seule petite fille riche qui eût une robe aussi belle.

- Mais ce sont des diamants, ce sont des diamants ! s'exclamaient les gens qui s'attroupaient dans la rue pour admirer et pour toucher la robe merveilleuse.

Personne ne s'apercevait que c'étaient seulement des larmes de compassion.

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Message par Saphodane le Lun 30 Jan 2012 - 9:51

Très joli conte qui, dans sa morale, me fait beaucoup penser à un conte, Les Fées (chercher sur Wikisource - je n'ai pas encore le droit de poster des liens externes).

Par ailleurs, j'ai envie de proposer un conte assez peu connu, Le briquet :

Spoiler:
Wikisource a écrit:Un soldat marchait sur la grand’route : une, deux ! une, deux ! Il avait le sac sur le dos et le sabre au côté ; il avait fait la guerre, et maintenant il revenait chez lui. Chemin faisant, il rencontra une vieille sorcière ; elle était bien vilaine, sa lèvre inférieure tombait sur sa poitrine.

« Bonsoir, soldat ! dit-elle ; que ton sabre est beau ! que ton sac est grand ! Tu m’as l’air d’’un vrai soldat ; aussi je vais te donner autant d’argent que tu voudras.

— Merci, vieille sorcière, répondit le soldat.

— Vois tu ce grand arbre ? continua la sorcière en désignant un arbre tout voisin ; il est entièrement creux ; monte au sommet, tu verras un grand trou ; laisse-toi glisser par ce trou jusqu’au fond de l’arbre. Je vais te passer une corde autour du corps pour pouvoir te hisser quand tu m’appelleras.

— Que ferai-je dans l’arbre ? demanda le soldat.

— Tu chercheras de l’argent. Une fois au fond de l’arbre, tu te trouveras dans un grand corridor bien éclairé, car il y brûle plus de cent lampes. Tu verras trois portes ; tu pourras les ouvrir, les clefs sont aux serrures. Si tu entres dans la première chambre, tu apercevras, au milieu du plancher, une grosse caisse avec un chien dessus. Les yeux de ce chien sont grands comme des tasses à thé, mais n’y fais pas attention. Je te donnerai mon tablier à carreaux bleus, tu l’étendras sur le plancher ; marche alors courageusement sur le chien, saisis-le, dépose-le sur mon tablier, ouvre la caisse et prends-y autant de sous que tu voudras. Tous sont de cuivre ; si tu aimes mieux l’argent, entre dans la seconde chambre. Là est assis un chien dont les yeux sont aussi grands que la roue d’un moulin : n’y fais pas attention, mets-le sur mon tablier, et prends de l’argent à ta guise. Si c’est de l’or que tu préfères, tu en auras aussi autant que tu voudras ; pour cela, il te suffit d’entrer dans la troisième chambre. Mais le chien qui est assis sur la caisse a des yeux aussi grands que la grosse tour ronde. Crois-moi, c’est un fier chien !
Vignette de Bertall

Toutefois n’y fais pas attention : dépose-le sur mon tablier ; il ne te fera aucun mal, et prends alors dans la caisse autant d’or que tu voudras

— Voilà qui me convient, dit le soldat ; mais que veux-tu que je te donne, vieille sorcière ? Il te faut ta part aussi, je pense.

— Non je ne veux pas un sou : tu m’apporteras seulement le vieux briquet que ma grand’mère a laissé là lors de sa dernière visite.

— Bien ! passe-moi la corde autour du corps.

— La voici ; et voici de même mon tablier à carreaux bleus. »

Le soldat monta sur l’arbre, se laissa glisser par le trou, et se trouva, comme avait dit la sorcière, dans un grand corridor éclairé de cent lampes.

Il ouvrit la première porte : ouf ! le chien était assis, et il fixa sur lui ses yeux grands comme des tasses à thé.

« Tu es un beau garçon, » dit le soldat en le saisissant ; il le déposa sur le tablier de la sorcière et prit autant de sous de cuivre qu’en pouvaient contenir ses poches. Puis il ferma la caisse, replaça le chien dessus, et s’en alla vers l’autre chambre.

Eh ! le chien était assis, celui qui avait les yeux grands comme une meule de moulin. « Prends garde de me regarder trop fixement, dit le soldat tu pourrais gagner mal aux yeux. »

Puis il plaça le chien sur le tablier de la sorcière. Mais, en voyant la grande quantité de monnaie d’argent que contenait la caisse, il jeta tous ses sous de cuivre, et bourra d’argent ses poches** et son sac.

Puis il entra dans la troisième chambre. Oh ! c’était horrible ! le chien avait en effet des yeux aussi grands que la tour ronde ; ils tournaient dans sa tête comme des roues.

« Bonsoir, » dit le soldat en faisant le salut militaire, car de sa vie il n’avait vu un pareil chien. Mais après l’avoir un peu regardé : « Suffit ! » pensa-t-il : il le descendit à terre et ouvrit la caisse. Grand Dieu ! que d’or il y avait ! Il y avait de quoi acheter toute la ville de Copenhague, tous les porcs en sucre des marchands de gâteaux, tous les soldats de plomb, tous les jouets, tous les dadas du monde ; oui, il y en avait, de l’or.

Le soldat jeta toute la monnaie d’argent dont il avait rempli ses poches et son sac, et il la remplaça par de l’or. Il chargea tellement ses poches, son sac, sa casquette et ses bottes, qu’il pouvait à peine marcher. Était-il riche ! il remit le chien sur la caisse, ferma la porte, et cria par le trou de l’arbre.

« Maintenant, hissez-moi, vieille sorcière !

— As-tu le briquet ? demanda-t-elle.

— Diable ! je l’avais tout à fait oublié. »

Il retourna pour le chercher. Puis, la sorcière le hissant, il se trouva de nouveau sur la grande route, les poches, le sac, les bottes et la casquette pleins d’or.

« Que vas-tu faire de ce briquet, demanda le soldat.

— Cela ne te regarde pas. Tu as eu ton argent ; donne-moi le briquet.

— Pas tant de sornettes ! dis-moi tout de suite ce que tu vas en faire, ou je tire mon sabre et je te décapite.

—Non ! » répondit la sorcière.

Le soldat lui coupa la tête. La voilà étendue ; lui, il noua son argent dans le tablier, le chargea sur son dos, mit le briquet dans sa poche, et se rendit à la ville.

C’était une bien belle ville. Il entra dans la meilleure auberge, demanda la meilleure chambre et ses mets de prédilection : il était si riche !

Le domestique qui devait cirer ses bottes trouva étonnant qu’un seigneur aussi riche eût de vieilles bottes si ridicules. Le soldat n’avait pas encore eu le temps de les remplacer ; ce ne fut que le lendemain qu’il se procura de belles bottes et des vêtements tout à fait élégants. Voilà donc le soldat devenu grand seigneur. On lui fit l’énumération de tout ce qu’il y avait de beau dans la ville on lui parla du roi et de la charmante princesse, sa-fille.

« Comment faire pour la voir ? demanda le soldat.

— C’est bien difficile ! lui répondit-on. Elle demeure dans un grand château de cuivre, entouré de murailles et de tours. Personne, excepté le roi, ne peut entrer chez elle ; car on a prédit qu’elle serait un jour mariée à un simple soldat, et le roi en est furieux.

— Je voudrais pourtant bien la voir, pensa le soldat ; mais comment obtenir cette permission ? »

En attendant, il menait joyeuse vie, allait au

spectacle, se promenait en voiture dans le jardin du roi et faisait beaucoup d’aumônes, ce qui était très-beau. Il savait par expérience combien il est dur de n’avoir pas le sou. Maintenant il était riche, il avait de beaux habits, et avec cela des amis qui répétaient en chœur : « Vous êtes aimable, vous êtes un parfait cavalier. » Cela flattait les oreilles du soldat. Mais, comme tous les jours il dépensait de l’argent sans jamais en recevoir, un beau matin, il ne lui resta que deux sous. La belle chambre qu’il habitait, il fallut la quitter et prendre à la place un petit trou sous les toits. Là il était obligé de cirer lui-même ses bottes, de les raccommoder avec une grosse aiguille, et aucun de ses amis ne venait le voir : il y avait trop d’escaliers à monter.

Un soir bien sombre, il n’avait pas eu de quoi s’acheter une chandelle : il se rappela soudain qu’il s’en trouvait un petit bout dans le briquet de l’arbre creux. Il saisit donc le briquet et le bout de chandelle ; mais, au moment même où les étincelles jaillirent du caillou, la porte s’ouvrit tout à coup, et le chien qui avait les yeux aussi grands que des tasses à thé se trouva debout devant lui et dit : « Monseigneur, qu’ordonnez-vous ?

— Qu’est-ce que cela ? s’écria le soldat. Voilà un drôle de briquet ! J’aurai donc de cette manière tout ce que je voudrai ? vite ! apporte-moi de l’argent. »

Houp ! l’animal est parti. Houp ! le voilà de retour, tenant dans sa gueule un grand sac rempli de sous.

Le soldat savait maintenant quel précieux briquet il possédait. S’il battait une fois, c’était le chien de la caisse aux sous qui paraissait ; battait-il deux fois, c’était le chien de la caisse d’argent ; trois fois, celui qui gardait l’or.

Il retourna dans sa belle chambre, reprit ses beaux habits ; et ses amis de revenir en hâte : ils l’aimaient tant !

Un jour, le soldat pensa : « C’est pourtant une chose bien singulière qu’on ne puisse parvenir à voir cette princesse ! tout le monde est d’accord sur sa parfaite beauté ; mais à quoi sert la beauté dans une prison de cuivre ? N’y aurait-il pas un moyen pour moi de la voir ? Où est mon briquet ? » Il fit feu. Houp ! voilà le chien avec les yeux comme des tasses à thé qui est déjà présent.

« Pardon ! il est bien tard, dit le soldat, mais je voudrais voir la princesse, ne fût-ce qu’un instant. »

Et voilà le chien parti. Le soldat n’avait pas eu le temps de se retourner qu’il était revenu avec
Vignette de Bertall

la princesse. Elle était assise sur son dos, si belle qu’en la voyant on devinait une princesse. Le soldat ne put s’empêcher de l’embrasser, car c’était un vrai soldat.

Puis le chien s’en retourna avec la princesse. Mais le lendemain tout en prenant le thé avec le roi et la reine, elle leur raconta un rêve bizarre qu’elle avait eu la nuit d’un chien et d’un soldat.

Elle était montée à cheval sur un chien, et le soldat l’avait embrassée.

« C’est une histoire très-jolie, » dit la reine.

Cependant, la nuit suivante, on fit veiller une des vieilles dames d’honneur auprès de la princesse, pour voir si c’était un véritable rêve.

Le soldat mourait d’envie de revoir la belle princesse ; le chien revint la nuit, et l’emporta au grand galop. Mais la vieille dame d’honneur mit une paire de bottes à l’épreuve de l’eau et courut bien vite après lui. Lorsqu’elle eut vu la maison où il était entré : « Je sais maintenant l’adresse, » pensa-t-elle ; et, avec un morceau de craie, elle fit une grande croix sur la porte. Ensuite elle retourna se coucher, et, peu de temps après, le chien revint aussi avec la princesse. Mais s’étant aperçu qu’il y avait une croix blanche sur la porte du soldat, il prit un morceau de craie, et fit des croix sur toutes les portes de la ville. Assurément c’était très-spirituel ; car, maintenant, comment la dame d’honneur pourrait-elle retrouver la porte ?

Le lendemain matin, de bonne heure, le roi, la reine, la vieille dame d’honneur et tous les officiers allaient pour voir où s’était rendue la princesse.

C’est là ! dit le roi en apercevant la première porte marquée d’une croix.

— Non, c’est là, mon cher mari, répliqua la reine en voyant la seconde porte également marquée d’une croix.

— En voilà une ! en voilà une ! » dirent-ils tous, car ils virent des croix sur toutes les portes. Alors ils comprirent qu’il était inutile de chercher.

Mais la reine était une femme d’esprit, qui savait faire autre chose qu’aller en carrosse. Elle prit ses grands ciseaux d’or, coupa un morceau de soie, et cousit une jolie petite poche. Elle la remplit de grains de sarrasin, l’attacha au dos de la princesse et y fit un petit trou. Ainsi les grains devaient tomber tout le long de la route que suivrait la princesse.

Dans la nuit, le chien revint, prit la princesse sur son dos et la porta chez le soldat. Celui-ci l’aimait si fort qu’il aurait bien voulu être prince pour en faire sa femme.

Les grains de sarrasin tombaient toujours depuis le château jusqu’à la porte du soldat ; le chien ne s’en apercevait pas. Le lendemain, le roi et la reine apprirent aisément où leur fille avait été. Le soldat fut pris et mis au cachot.

Le voilà donc enfermé. Quelle nuit ! quelle tristesse ! Et puis on vint lui dire : « Demain, tu seras pendu ! » Ce n’était pas une bonne nouvelle, et il avait oublié, le malheureux, son briquet dans l’auberge. Le jour suivant, il vit, à travers les barreaux de sa fenêtre, le peuple qui sortait en foule de la ville, afin de le voir pendre. Tout le monde courait ; un garçon cordonnier, avec son tablier et des pantoufles, courait même si fort, qu’une de ses pantoufles s’échappa de son pied et vint frapper justement le mur derrière lequel était assis le soldat regardant à travers les barreaux.

« Eh ! cordonnier, ne te presse pas tant, lui cria le soldat, sans moi rien ne se fera. Mais si tu veux courir jusqu’à l’auberge où j’ai demeuré, et chercher mon briquet, je te donnerai quatre sous. Seulement ne laisse pas traîner tes jambes ! »

Le garçon cordonnier, qui voulait bien gagner quatre sous, vola comme un trait chercher le briquet, le remit au soldat, et — maintenant vous allez entendre !

En dehors de la ville on avait dressé une grande potence, entourée de soldats et de plus de cent mille personnes. Le roi et la reine étaient assis sur un trône magnifique : en face, le juge et tout le conseil.

Déjà le soldat était au haut de l’échelle, on allait lui passer la corde autour du cou ; il demanda la permission de formuler un dernier souhait. C’était l’habitude, observa-t-il, d’accorder cette grâce au pécheur qui va mourir. Il avait grande envie de fumer une pipe, ce serait la dernière.

Le roi ne put lui refuser cela. Donc le soldat prit son briquet et fit feu : un, deux, trois ! Voici les trois chiens qui apparaissent tout à coup celui dont les yeux étaient aussi grands que des tasses à thé, celui qui les avait aussi larges que des roues de carrosse, et celui qui les portait aussi gros que la tour ronde.

« Venez à mon secours, car on va me pendre ! » s’écria le soldat.

Alors les chiens se précipitèrent sur les juges et sur le conseil, prirent l’un par les jambes, l’autre par le nez, et les lancèrent si haut dans l’air qu’ils retombèrent en mille morceaux.

« Je ne veux pas…. » dit le roi ; mais le plus gros des chiens le prit avec la reine, et les lança comme les autres. Les soldats s’effrayèrent, et le peuple de s’écrier : « Petit soldat, tu seras notre roi, et tu épouseras la belle princesse ! »

Et le soldat fut placé dans le carrosse du roi ; les trois chiens dansaient devant et criaient : « Hourra ! » Les gamins sifflaient dans leurs doigts, et les soldats présentaient les armes. La princesse sortit du château de cuivre et devint reine, ce dont elle ne fut pas médiocrement flattée.

La noce dura huit jours ; les trois chiens y étaient invités, et à table surtout ils ouvrirent des yeux énormes.

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Re: Contes moins connus, à partager

Message par Tof le Lun 30 Jan 2012 - 11:02

Oh ! C'est un conte d'Andersen, cela me ramène 20 ans en arrière ! MERCI Saphodane !
(Hans Christian Andersen, plus exactement, après googlage)

Du même auteur (qui est aussi celui du "Vilain petit canard", de "La petite Sirène", de "La bergère et le ramoneur" dont a été tiré le dessin animé "Le roi et l'oiseau" et de nombreux autres chefs-d'oeuvre...)

Le petit soldat de plomb:

Il y avait une fois vingt cinq soldats de plomb, tous frères, tous nés d'une vieille cuiller de plomb : l'arme au bras, la tête droite, leur uniforme rouge et bleu n'était pas mal du tout.
La première parole qu'ils entendirent en ce monde, lorsqu'on souleva le couvercle de la boîte fut : des soldats de plomb ! Et c'est un petit garçon qui poussa ce cri en tapant des mains. Il les avait reçus en cadeau pour son anniversaire et tout de suite il les aligna sur la table.
Les soldats se ressemblaient exactement, un seul était un peu différent, il n'avait qu'une jambe, ayant été fondu le dernier quand il ne restait plus assez de plomb. Il se tenait cependant sur son unique jambe aussi fermement que les autres et c'est à lui, justement, qu'arriva cette singulière histoire.
Sur la table où l'enfant les avait alignés, il y avait beaucoup d'autres jouets, dont un joli château de carton qui frappait tout de suite le regard. A travers les petites fenêtres on pouvait voir jusque dans l'intérieur du salon. Au-dehors, de petits arbres entouraient un petit miroir figurant un lac sur lequel voguaient et se miraient des cygnes de cire. Tout l'ensemble était bien joli, mais le plus ravissant était une petite demoiselle debout sous le portail ouvert du château. Elle était également découpée dans du papier, mais portait une large jupe de fine batiste très claire, un étroit ruban bleu autour de ses épaules en guise d'écharpe sur laquelle scintillait une paillette aussi grande que tout son visage. La petite demoiselle tenait les deux bras levés, car c'était une danseuse, et elle levait aussi une jambe en l'air, si haut, que notre soldat ne la voyait même pas. Il crut que la petite danseuse n'avait qu'une jambe, comme lui-même.

«Voilà une femme pour moi, pensa-t-il, mais elle est de haute condition, elle habite un château, et moi je n'ai qu'une boîte dans laquelle nous sommes vingt-cinq, ce n'est guère un endroit digne d'elle. Cependant, tâchons de lier connaissance. »
Il s'étendit de tout son long derrière une tabatière qui se trouvait sur la table ; de là, il pouvait admirer à son aise l'exquise petite demoiselle qui continuait à se tenir debout sur une jambe sans perdre l'équilibre.
Lorsque la soirée s'avança, tous les autres soldats réintégrèrent leur boîte et les gens de la maison allèrent se coucher. Alors les jouets se mirent à jouer à la visite, à la guerre, au bal.
Les soldats de plomb s'entrechoquaient bruyamment dans la boîte, ils voulaient être de la fête, mais n'arrivaient pas à soulever le couvercle. Le casse- noisettes faisait des culbutes et la craie batifolait sur l'ardoise. Au milieu de ce tapage, le canari s'éveilla et se mit à gazouiller et cela en vers, s'il vous plaît. Les deux seuls à ne pas bouger de leur place étaient le soldat de plomb et la petite danseuse, elle toujours droite sur la pointe des pieds, les deux bras levés ; lui, bien ferme sur sa jambe unique. Pas un instant il ne la quittait des yeux. L'horloge sonna minuit. Alors, clac ! le couvercle de la tabatière sauta, il n'y avait pas le moindre brin de tabac dedans (c'était une attrape), mais seulement un petit diable noir.
- Soldat de plomb, dit le diablotin, veux-tu bien mettre tes yeux dans ta poche ? Mais le soldat de plomb fit semblant de ne pas entendre.

- Attends voir seulement jusqu'à demain, dit le diablotin.
Le lendemain matin, quand les enfants se levèrent, le soldat fut placé sur la fenêtre. Tout à coup - par le fait du petit diable ou par suite d'un courant d'air -, la fenêtre s'ouvrit brusquement, le soldat piqua, tête la première, du troisième étage. Quelle équipée ! Il atterrit la jambe en l'air, tête en bas, sur sa casquette, la baïonnette fichée entre les pavés.
La servante et le petit garçon descendirent aussitôt pour le chercher. Ils marchaient presque dessus, mais ne le voyaient pas. Bien sûr ! Si le soldat de plomb avait crié : « Je suis là », ils l'auraient découvert. Mais lui ne trouvait pas convenable de crier très haut puisqu'il était en uniforme.
La pluie se mit à tomber de plus en plus fort, une vraie trombe ! Quand elle fut passée, deux gamins des rues arrivèrent.

- Dis donc, dit l'un d'eux, voilà un soldat de plomb, on va lui faire faire un voyage. D'un joumal, ils confectionnèrent un bateau, placèrent le soldat au beau milieu, et le voilà descendant le ruisseau, les deux garçons courant à côté et battant des mains. Dieu ! Quelles vagues dans ce ruisseau ! Et quel courant ! Bien sûr, il avait plu à verse ! Le bateau de papier montait et descendait et tournoyait sur lui-même à faire trembler le soldat de plomb, mais il demeurait stoïque, sans broncher, et regardait droit devant lui, l'arme au bras.

Soudain le bateau entra sous une large planche couvrant le ruisseau. Il y faisait aussi sombre que s'il avait été dans sa boîte.
« Où cela va-t-il me mener ? pensa-t-il. C'est sûrement la faute du diable de la boîte. Hélas! Si la petite demoiselle était seulement assise à côté de moi dans le bateau, j'accepterais bien qu'il y fit deux fois plus sombre. »
A ce moment surgit un gros rat d'égout qui habitait sous la planche.
- Passeport ! cria-t-il, montre ton passeport, vite !
Le soldat de plomb demeura muet, il serra seulement un peu plus fort son fusil. Le bateau continuait sa course et le rat lui courait après en grinçant des dents et il criait aux épingles et aux brins de paille en dérive.
- Arrêtez-le, arrêtez-le, il n'a pas payé de douane, ni montré son passeport !
Mais le courant devenait de plus en plus fort. Déjà, le soldat de plomb apercevait la clarté du jour là où s'arrêtait la planche, mais il entendait aussi un grondement dont même un brave pouvait s'effrayer. Le ruisseau, au bout de la planche, se jetait droit dans un grand canal. C'était pour lui aussi dangereux que pour nous de descendre en bateau une longue chute d'eau.
Il en était maintenant si près que rien ne pouvait l'arrêter. Le bateau fut projeté en avant, le pauvre soldat de plomb se tenait aussi raide qu'il le pouvait, personne ne pourrait plus tard lui reprocher d'avoir seulement cligné des yeux. L'esquif tournoya deux ou trois fois, s'emplit d'eau jusqu'au bord, il allait sombrer. Le soldat avait de l'eau jusqu'au cou et le bateau s'enfonçait toujours davantage, le papier s'amollissait de plus en plus, l'eau passa bientôt par-dessus la tête du navigateur. Alors, il pensa à la ravissante petite danseuse qu'il ne reverrait plus jamais, et à ses oreilles tinta la chanson :

Tu es en grand danger, guerrier !
Tu vas souffrir la malemort !

Le papier se déchira, le soldat passa au travers ... mais, au même instant, un gros poisson l'avala.

Non ! Ce qu'il faisait sombre là-dedans ! Encore plus que sous la planche du ruisseau, et il était bien à l'étroit, notre soldat, mais toujours stoïque il resta couché de tout son long, l'arme au bras.
Le poisson s'agitait, des secousses effroyables le secouaient. Enfin, il demeura parfaitement tranquille, un éclair sembla le traverser. Puis, la lumière l'inonda d'un seul coup et quelqu'un cria :
« Un soldat de plomb ! »
Le poisson avait été pêché, apporté au marché, vendu, monté à la cuisine où la servante l'avait ouvert avec un grand couteau. Elle saisit entre deux doigts le soldat par le milieu du corps et le porta au salon où tout le monde voulait voir un homme aussi remarquable, qui avait voyagé dans le ventre d'un poisson, mais lui n'était pas fier.

On le posa sur la table ...
Comme le monde est petit ! ... Il se retrouvait dans le même salon où il avait été primitivement, il revoyait les mêmes enfants, les mêmes jouets sur la table, le château avec l'exquise petite danseuse toujours debout sur une jambe et l'autre dressée en l'air ; elle aussi était stoïque.
Le soldat en était tout ému, il allait presque pleurer des larmes de plomb, mais cela ne se faisait pas ... il la regardait et elle le regardait, mais ils ne dirent rien. Soudain, un des petits garçons prit le soldat et le jeta dans le poêle sans aucun motif, sûrement encore sous l'influence du diable de la tabatière. Le soldat de plomb tout ébloui sentait en lui une chaleur effroyable. Etait-ce le feu ou son grand amour ? Il n'avait plus ses belles couleurs, était-ce le voyage ou le chagrin? Il regardait la petite demoiselle et elle le regardait, il se sentait fondre, mais stoïque, il restait debout, l'arme au bras.

Alors, la porte s'ouvrit, le vent saisit la danseuse et, telle une sylphide, elle s'envola directement dans le poêle près du soldat. Elle s'enflamma ... et disparut. Alors, le soldat fondit, se réduisit en un petit tas, et lorsque la servante, le lendemain, vida les cendres, elle y trouva comme un petit coeur de plomb. De la danseuse, il ne restait rien que la paillette, toute noircie par le feu, noire comme du charbon.

Tof
Zébré et vacciné
Zébré et vacciné

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Re: Contes moins connus, à partager

Message par Saphodane le Lun 30 Jan 2012 - 12:36

Ah, je l'ai enfin retrouvé, un autre conte que j'aime tout particulièrement, que je pensais être intitulé "La princesse et les douze cygnes", mais s'appelle apparemment en réalité "Les cygnes sauvages" :

Spoiler:
Wikisource a écrit:Bien loin d’ici, là où s’envolent les hirondelles lorsque l’hiver arrive chez nous, demeurait un roi qui avait onze fils et une fille appelée Élisa. Les onze frères, tous princes, allaient à l’école, la poitrine ornée d’une large décoration et l’épée au côté. Ils écrivaient avec des crayons de diamant sur des tablettes d’or, et ils savaient réciter par cœur d’une manière parfaite ; enfin tout chez eux annonçait qu’ils étaient des princes.

Leur sœur Élisa, assise sur un petit banc de cristal, s’amusait à regarder un livre d’images dont le prix égalait celui de la moitié du royaume.

Oui, ces enfants étaient bienheureux, mais ce bonheur ne devait pas durer toujours.

Leur père, qui était roi de tout le pays, épousa en secondes noces une méchante reine qui n’avait guère à cœur le bonheur des enfants. Dès le premier jour ils s’en aperçurent. Il y avait fête au château ; les enfants jouaient et beaucoup d’étrangers affluaient ; mais au lieu de donner aux enfants, comme à l’ordinaire, des gâteaux et des pommes rôties, elle leur fit servir du sable dans une tasse de thé, en disant qu’ils pouvaient faire comme si c’était quelque chose de bon.

La semaine suivante, elle envoya la petite Élisa à la campagne, chez des paysans ; et, quelque temps après, elle dit tant de vilaines choses au roi sur le compte des pauvres princes, qu’il ne s’inquiétait plus d’eux.

« Envolez-vous par le monde, et tirez-vous d’affaires vous-mêmes, dit la méchante reine. Envolez-vous comme de grands oiseaux sans voix. »

Mais elle ne put leur faire autant de mal qu’elle aurait voulu, car ils se changèrent en onze magnifiques cygnes sauvages. Ils poussèrent un cri bizarre et s’élevèrent au-dessus du parc et de la forêt.

Le lendemain matin, ils passèrent devant la maison où leur sœur Élisa était couchée et dormait dans la chambre du paysan. Ils planèrent sur le toit, tendirent leur long cou et battirent des ailes. Mais personne ne les entendit ni ne les aperçut. Puis ils regagnèrent les nuages, s’envolèrent par le monde, et ne s’arrêtèrent que dans une grande forêt sombre qui s’étendait jusqu’au bord de la mer.

La pauvre petite Élisa jouait dans la chambre du paysan avec une feuille verte car elle n’avait point d’autre joujou. Elle y fit un trou, et regarda au travers du côté du soleil. Elle crut apercevoir au loin les yeux brillants de ses frères ; et, chaque fois qu’elle sentait sur ses joues les rayons de l’astre éblouissant, c’était pour elle comme si ses frères la couvraient de baisers.

Ainsi se passa un jour après l’autre. Si le vent agitait les grandes haies de roses plantées devant la maison, il leur soufflait : « Qu’y a-t-il au monde de plus joli que vous ? » Mais les roses secouaient la tête et répondaient : « La petite Élisa. » Le dimanche, lorsque la vieille était assise devant sa porte lisant son livre de prières, le vent tournait les feuilles et disait au livre : « Qui peut être plus pieux que vous ? » Le livre de prières répondait : « La petite Élisa ; » et lui, comme les roses, disait la vérité.

Ayant atteint l’âge de quinze ans, Élisa retourna au château. La reine, voyant sa beauté, se mit fort en colère et conçut pour elle une haine terrible. Elle aurait bien voulu la changer, comme ses frères, en cygne sauvage ; mais elle ne l’osait pas encore ; car le roi avait grand désir de voir sa fille.

Le lendemain matin, la reine se rendit à la salle de bain, qui était construite de marbre, ornée de coussins moelleux et de tapis magnifiques. Là, elle prit trois crapauds, déposa un baiser sur chacun d’eux, et dit à l’un : « Place-toi sur la tête d’Élisa, lorsqu’elle viendra au bain, afin qu’elle devienne aussi stupide que toi. » – Place-toi sur son front dit-elle à l’autre, afin qu’elle devienne aussi laide
Vignette de Bertall

que toi, et que son père ne puisse la reconnaître.

– Pose-toi sur son cœur, souffla-t-elle au troisième, et rends-la tellement méchante, qu’elle en ait beaucoup de tourment. »

Ensuite elle jeta les crapauds dans l’eau claire, qui aussitôt devint verdâtre, appela Élisa, la déshabilla et l’y plongea.

À l’instant même un des crapauds se plaça sur ses cheveux, l’autre sur son front, et le troisième sur son cœur ; mais Élisa ne parut pas s’en apercevoir. Lorsqu’elle se leva, trois fleurs rouges de pavot apparurent à la surface de l’eau. Si les animaux n’avaient pas été venimeux et embrassés par la sorcière, c’est en roses gracieuses qu’ils eussent été changés. Ils étaient devenus fleurs en touchant la tête et le cœur de la jeune fille, car elle était trop pieuse et trop innocente pour que la magie pût exercer sur elle aucune influence.

La méchante reine, voyant ses maléfices impuissants, se mit à frotter la jeune fille avec du jus de noix, ce qui lui rendit la peau toute noire. Puis elle enduisit son charmant visage d’un onguent fétide et embrouilla sa belle chevelure, de sorte qu’il était impossible de la reconnaître.

Aussi son père, en la voyant, s’effraya et dit que ce n’était pas là sa fille. Il n’y avait personne qui la reconnût, excepté le chien de garde et les hirondelles ; mais que pouvaient dire en sa faveur ces pauvres animaux ?

Alors Élisa pleura et pensa à ses onze frères qui tous étaient absents. Profondément affligée, elle s’échappa du château, traversa les champs et les marais, et s’enfonça dans une vaste forêt. Elle ne savait pas où elle voulait aller ; son unique désir était de retrouver ses frères, qui sans doute, comme elle, avaient été chassés dans le monde.

La nuit arriva bientôt. La jeune fille avait perdu son chemin ; épuisée de fatigue, elle se coucha sur le gazon moelleux, fit sa prière du soir et appuya sa tête sur un tronc d’arbre. Partout régnait un profond silence ; l’air était doux, et plus de cent vers luisants brillaient dans l’herbe et sur la mousse, comme de petits feux verdâtres. Elle toucha de sa main une branche, et ces insectes brillants tombèrent sur elle comme des étoiles filantes. Toute la nuit, Élisa rêva de ses frères, qu’elle voyait jouer comme des enfants, écrire avec leurs crayons de diamant sur des tablettes d’or et feuilleter le magnifique livre d’images qui valait la moitié du royaume. Mais, au lieu d’écrire sur les tablettes, comme autrefois, des zéros et des lignes, ils y traçaient maintenant les actions les plus courageuses, par lesquelles ils s’étaient distingués, et tout ce qu’ils avaient vu et éprouvé. Dans le livre d’images, tout était vivant : les oiseaux chantaient, et les personnages quittaient leur place pour venir parler à Élisa et à ses frères. Mais aussitôt qu’elle tournait la feuille, ils rentraient promptement dans leur cadre, pour qu’il n’y eût point de confusion dans les images.

En se réveillant, Élisa remarqua que le soleil était levé depuis longtemps ; elle ne put néanmoins le voir, à cause des grands arbres qui étendaient leurs branches sur sa tête. Mais ses rayons les perçaient, semblables à une gaze d’or soulevée par le vent. La verdure répandit un parfum délicieux, et les oiseaux venaient se poser sur les épaules de la jeune fille.

Elle entendait murmurer l’eau qui coulait de plusieurs grandes sources et se rendait dans un lac dont le fond était du sable le plus fin. Bien qu’entouré d’épaisses broussailles, ce lac était accessible par un endroit où les cerfs avaient pratiqué une large ouverture. C’est par cette ouverture qu’Élisa arriva au bord de cette eau, tellement limpide que, si le vent n’avait pas agité les branches et les buissons, elle les aurait crus peints au fond.

Dès qu’elle aperçut sa propre figure si noire et si laide, elle recula d’horreur ; mais lorsqu’elle eut mouillé sa petite main et frotté ses yeux et son front, la blancheur de sa peau reparut aussitôt. Puis, quittant ses vêtements, elle se baigna dans l’eau fraîche. Jamais fille de roi n’avait été plus belle qu’elle.

S’étant rhabillée et ayant formé une tresse de ses longs cheveux, Élisa se rendit près d’une source jaillissante, but dans le creux de sa main, et s’enfonça dans la forêt, sans savoir où elle allait.

Elle pensait à ses frères et au bon Dieu, qui certes ne l’abandonnerait pas, lui qui fait croître les pommiers sauvages pour satisfaire la faim de l’homme fugitif. Il lui fit découvrir un de ces arbres, dont les branches pliaient sous le poids de leurs fruits ; et elle s’y arrêta pour prendre son dîner. Puis elle pénétra dans la partie la plus sombre de la forêt. Là, le silence était si profond, qu’elle entendait le bruit de son pas léger, le froissement de chaque feuille sèche qui se rencontrait sous ses pieds. On ne voyait pas un seul oiseau, et pas un rayon de soleil ne pouvait pénétrer à travers les branches longues et épaisses. Les troncs des arbres se rapprochaient tellement, qu’en regardant devant elle, elle aurait pu se croire entourée d’une quantité de grilles formées par des poutres. C’était une solitude dont elle n’avait jamais eu l’idée.

La nuit devint d’une profonde obscurité ; aucun petit ver luisant ne brillait plus sur la mousse ; la tristesse dans l’âme, Élisa se coucha et ne tarda pas à s’endormir. Pendant son sommeil, il lui sembla que les branches s’écartaient au-dessus d’elle, et que le bon Dieu, entouré de petits anges gracieux, jetait sur elle un regard doux et pénétrant.

En s’éveillant, elle ne savait pas si tout cela était un rêve ou une réalité. Elle continua son chemin et rencontra une vieille femme portant un panier rempli de fruits, et qui lui en offrit quelques-uns. Élisa lui demanda si elle n’avait pas vu onze princes à cheval traverser la forêt.

« Non, répondit la vieille : mais j’ai vu hier onze cygnes, avec des couronnes d’or sur la tête, nager dans un lac près d’ici. »

Elle conduisit la jeune fille à une pente au pied de laquelle serpentait un ruisseau ; les bords étaient couverts de grands arbres qui entrelaçaient leurs branches et les laissaient pencher sur l’eau. Élisa dit adieu à la vieille, et chemina le long du ruisseau jusqu’à l’endroit où il se jetait dans un grand bassin.

Maintenant la mer s’étendait dans toute sa magnificence devant les yeux de la jeune fille ; mais aucune voile, aucun bateau ne s’y faisait voir qui pût la porter plus loin. Elle regarda sur le rivage les innombrables petites pierres arrondies par l’eau. Le verre, le fer, les cailloux, tout avait reçu la même forme, quoique l’eau fût encore plus légère que la main délicate de la jeune fille.

« Ces petits objets roulent continuellement, disait-elle ; c’est ainsi que tout ce qui est dur devient poli. Moi aussi je serai infatigable. Merci de votre leçon, flots limpides et mobiles ; mon cœur me prédit qu’un jour vous me porterez auprès de mes frères chéris. »

Sur le goëmon rejeté par la mer, se trouvaient onze plumes de cygnes blancs arrosées de quelques gouttes d’eau ; était-ce de la rosée ou des larmes ? Nul ne pouvait le savoir. Élisa les ramassa et en fit un bouquet. Elle ne semblait pas s’apercevoir de la solitude du rivage ; car la mer, par ses variations perpétuelles, offrait en quelques heures un spectacle plus intéressant que celui de plusieurs lacs pendant toute une année. Chaque fois qu’apparaissait quelque grand nuage noir, la mer semblait dire : « Moi aussi, je peux prendre cet aspect. » Alors le vent agitait les flots, et ils se couvraient d’une blanche écume. Si, au contraire, les nuages étaient rouges et le vent calme, la mer ressemblait à une feuille de rose, elle devenait tantôt verte, tantôt blanche. Au milieu du plus grand calme, un léger mouvement se faisait cependant sentir au rivage, et l’eau s’y soulevait doucement, comme la poitrine d’un enfant endormi.

Au coucher du soleil, Élisa aperçut onze cygnes sauvages avec des couronnes d’or sur la tête, qui s’approchaient de la côte. Ils volaient l’un derrière l’autre comme un long ruban blanc. À cette vue, elle gravit la pente et se cacha derrière un buisson. Bientôt les cygnes se posèrent auprès d’elle en battant de leurs grandes ailes blanches.

Au moment où le soleil disparut derrière l’eau, le plumage des oiseaux tomba, et ils devinrent onze beaux princes, les frères d’Élisa. Elle poussa un cri en les reconnaissant ; elle se jeta dans leurs bras, en les appelant par leurs noms. Eux aussi furent bien heureux de retrouver leur petite sœur si grande et si embellie ; ils riaient et pleuraient tour à tour, et ils comprirent bientôt qu’ils étaient tous victimes de la méchanceté de leur belle-mère.

« Nous volons, dit l’aîné, sous l’apparence de cygnes sauvages, tant que le soleil brille dans le ciel ; mais, dès qu’il a disparu, nous reprenons la forme humaine. C’est pourquoi nous devons toujours au coucher du soleil chercher un point d’appui pour nos pieds ; car, en continuant à voler vers les nuages, nous retomberions comme des hommes dans l’abîme. Nous ne demeurons pas dans cet endroit ; nous habitons, au delà de la mer, un pays aussi beau que celui-ci, mais la route est bien longue ; pour y arriver il faut que nous traversions la vaste mer, sans trouver aucune île où nous puissions passer la nuit. Un seul rocher, étroit et solitaire, où nous tenons à peine, serrés les uns contre les autres, s’élève au milieu des flots. Lorsque la mer est grosse, nous sommes parfois couverts par les vagues ; et cependant nous remercions Dieu de cet asile. Là, nous passons la nuit sous forme humaine. C’est le seul moyen qui nous reste de revoir notre chère patrie, car il nous faut, pour faire notre traversée, les deux plus longs jours de l’année. Il ne nous est permis de visiter notre pays natal qu’une fois par an ; pendant onze jours nous pouvons rester ici, et alors nous nous élevons au-dessus de la grande forêt, d’où nous apercevons le château qui nous a vus naître, et où réside notre père, la haute tour de l’église où notre mère a été enterrée. Les arbres et les buissons semblent être nos parents ; les chevaux sauvages courent dans les prairies, comme du temps de notre enfance ; les charbonniers y entonnent encore les vieilles chansons que nous écoutions avec tant de plaisir ; enfin, c’est ici notre patrie, vers laquelle nous tendons toujours, et où nous venons de te retrouver, bonne petite sœur. Nous avons encore deux jours à rester ; puis il faudra partir pour un pays magnifique, mais qui n’est pas notre patrie. Comment t’emmener par delà la mer ? Nous n’avons ni vaisseau ni barque.

– Que pourrais-je faire pour vous sauver ? » dit la sœur. Et ils s’entretinrent presque toute la nuit sur les moyens d’accomplir leur délivrance, ne donnant que quelques heures au sommeil.

Élisa fut réveillée par le bruit des ailes des cygnes qui s’envolaient au-dessus d’elle. Ses frères*, transformés de nouveau, s’éloignaient en traçant de grands cercles dans les airs. L’un d’eux seulement, le plus jeune, resta auprès d’elle. Il posa sa tête dans le giron de la pauvre fille, qui caressait ses blanches ailes, et ils passèrent ainsi toute la journée ensemble. Après ce soir, les autres
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revinrent, et, lorsque le soleil se fut couché, ils reprirent leur figure naturelle.

« Demain nous partons, dit l’aîné, et nous ne revendrons qu’au bout d’un an. Nous ne voudrions pas te laisser ici : *as-tu assez de courage pour nous suivre ? Mon bras est assez fort pour te porter à travers la forêt, donc nos ailes réunies auront assez de force pour t’emporter au delà de la mer.

Oui, emmenez-moi, » dit Élisa.

Les frères passèrent toute la nuit à tresser un filet avec l’écorce flexible du saule et les tiges du jonc. Élisa fut placée dedans, et, lorsque le soleil reparut, les frères, redevenus des cygnes sauvages, prirent le filet dans leurs becs et s’envolèrent jusqu’aux nuages avec leur sœur bien-aimée encore endormie. Comme les rayons du soleil tombaient d’aplomb sur sa figure, l’un des cygnes vola au-dessus de sa tête pour 1’ombrager de ses larges ailes.

Lorsqu’Élisa se réveilla, les cygnes étaient déjà loin de la terre ; elle croyait rêver encore, tant il lui paraissait extraordinaire d’être ainsi portée au-dessus de la mer, si haut à travers les airs. Près d’elle se trouvait une branche chargée de fruits délicieux et un paquet de racines exquises que le plus jeune de ses frères lui avait préparés. Aussi elle lui souriait avec reconnaissance, car elle avait reconnu que c’était lui qui volait au-dessus de sa tête, en l’ombrageant de ses ailes.

Les cygnes s’élevèrent si haut que le premier navire qu’ils aperçurent au-dessous d’eux leur parut une petite mouette sur l’eau. Derrière eux était un grand nuage semblable à une montagne ; Élisa y vit son ombre et celle des onze cygnes, grandes comme des géants. C’était le tableau le plus admirable qu’elle eût jamais contemplé ; mais, dès que le soleil se fut élevé davantage dans le ciel, cette image flottante s’évanouit.

Comme une flèche qui fend les airs, les onze cygnes volèrent toute la journée, plus lentement néanmoins qu’à l’ordinaire, puisqu’ils portaient leur sœur. Le temps devint mauvais, et la nuit approchait ; Élisa vit avec inquiétude le soleil s’incliner vers l’horizon, sans apercevoir encore le rocher solitaire au milieu des flots. Il lui sembla aussi que les cygnes agitaient leurs ailes avec beaucoup plus d’efforts. Hélas ! c’était elle qui les retardait ; le soleil couché, ils redeviendraient hommes, tomberaient dans la mer et se noieraient. Elle adressa du fond du cœur une prière au bon Dieu, mais le rocher n’apparut pas encore. Le nuage noir s’approchait de plus en plus ; le vent annonçait une tempête, le tonnerre grondait, et un éclair suivait l’autre.

Déjà le soleil touchait à la mer, le cœur de la jeune fille palpitait. Les cygnes descendaient si rapidement, qu’elle croyait tomber ; mais bientôt ils reprirent leur vol. Le soleil était à moitié plongé dans l’eau lorsqu’elle aperçut le petit rocher, pas plus gros qu’un chien de mer qui montre sa tête au-dessus de l’eau. Le soleil ne ressemblait plus qu’à une simple étoile, quand elle posa les pieds sur le roc ; et, lorsqu’il s’éteignit tout à fait comme la dernière étincelle d’un papier enflammé, elle vit ses frères autour d’elle, se tenant tous par la main. Il ne restait pas la moindre petite place vide. Les vagues battaient le rocher, et passaient sur leurs têtes comme une averse ; le ciel était en feu, le tonnerre grondait sans cesse. Mais la sœur et les frères, se tenant toujours par la main, entonnèrent un psaume, afin de reprendre courage et de se consoler.

À l’aube du jour, l’air devint calme et pur. Les cygnes s’envolèrent avec Élisa au moment où le soleil parut. La mer était encore agitée ; vue du haut des airs, sa blanche écume ressemblait à des milliers de cygnes bercés par les vagues.

Peu de temps après Élisa aperçut devant elle un pays montagneux qui semblait flotter dans l’air. Au milieu de brillants glaciers et de rochers escarpés, un château long s’élevait entouré de galeries superposées. Au pied de ce château s’étendaient des forêts de palmiers et poussaient des fleurs magnifiques, aussi grandes que les roues d’un moulin. La jeune fille demanda si c’était là le pays où ils se rendaient ; mais, les cygnes secouèrent la tête pour dire non, car ce palais admirable, changeant continuellement d’aspect, n’était que la résidence de la fée Morgane. Jamais homme n’en avait franchi le seuil. Pendant qu’Élisa considérait ce spectacle, les montagnes, les forêts et le château s’écroulèrent tout à coup, et à leur place apparurent vingt églises superbes, toutes pareilles, avec leurs hautes tours et leurs fenêtres en ogive. Elle s’imagina entendre la musique de l’orgue, mais ce n’était que la musique des vagues. Elle était déjà tout près de ces églises, lorsque subitement elle les vit se transformer en une flotte complète qui naviguait au-dessous d’elle. Un moment après, il ne restait plus qu’un brouillard planant sur les eaux.

Enfin elle découvrit le pays où ils devaient se rendre. C’étaient des montagnes bleues avec des forêts de cèdres, des villes et des châteaux. Longtemps avant le coucher du soleil, elle se trouvait assise sur un rocher, devant une grande caverne entourée de plantes rampantes qui ressemblaient à des tapis brodés.

« Maintenant nous allons voir ce que tu rêveras cette nuit, dit le plus jeune des frères en montrant à Élisa sa chambre à coucher.

– Puissé-je rêver des moyens de vous venir en aide ! » répondit-elle ; et, cette pensée l’absorbant tout entière, elle se mit à invoquer l’appui du bon Dieu ; jusque dans son sommeil, elle ne cessa de prier.

Soudain, elle se crut enlevée bien haut dans les airs, jusqu’au palais nébuleux de la reine Morgane La fée elle-même venait à sa rencontre, et, malgré sa beauté et sa splendeur, elle ressemblait à la vieille femme qui lui avait donné des fruits dans la forêt et lui avait parlé des onze cygnes aux couronnes d’or.

« Tes frères pourront être délivrés, dit la fée, mais il te faudra du courage et de la persévérance. Il est vrai que l’eau, plus légère que tes mains délicates, arrondit les pierres dures, mais elle ne ressent pas les douleurs que ressentiront tes doigts ; elle n’a pas de sensibilité et ne subit pas les tourments que tu endureras. Vois-tu l’ortie que je tiens à la main ? Il en pousse beaucoup de pareilles autour de la caverne où tu dors, mais celles qui viennent sur les tombes du cimetière sont les seules bonnes. N’oublie rien de ce que je te dis : tu les cueilleras, quoique ta peau, en les touchant, se couvre d’ampoules ; tu les écraseras ensuite sous tes pieds pour en faire de la filasse avec laquelle tu tisseras onze tuniques à manches longues. Jette ces tuniques sur les onze cygnes sauvages, et le charme sera rompu. Mais rappelle-toi bien que, depuis le moment où tu auras commencé ce travail jusqu’à celui où il sera terminé, dût-il durer plusieurs années, il te faudra garder un silence absolu. Le premier mot sorti de ta bouche atteindrait le cœur de tes frères comme un poignard mortel. Ainsi, leur vie dépend de ta langue ; n’oublie rien de mes avertissements. »

En même temps elle touche de son ortie la main d’Élisa, qui se réveilla tout à coup, comme brûlée par le feu. Il faisait grand jour, et, près de l’endroit où elle avait dormi, se trouvait une ortie toute pareille à celle qu’elle avait vue dans son rêve. Alors la jeune fille se mit à genoux, remercia le bon Dieu, et sortit de la caverne pour commencer son travail.

Elle saisit de ses mains délicates les vilaines orties brûlantes et supporta volontiers la douleur pour sauver ses frères chéris. Elle écrasa ensuite chaque tige d’ortie avec ses pieds nus, et en fit de la filasse verte.

Dès que le soleil fut couché, les frères arrivèrent. Ils eurent grand’peur en retrouvant leur sœur tout à fait muette, et ils crurent d’abord que c’était un nouveau sortilège de leur belle-mère. Mais en apercevant ses mains, ils comprirent ce qu’elle faisait pour eux ; le plus jeune se mit à verser des larmes sur elle, et, partout où tombèrent ses larmes, la douleur cessa et les ampoules disparurent.

Élisa passa toute la nuit à travailler, ne voulant prendre aucun repos avant d’avoir délivré ses frères.

Le lendemain, pendant l’absence des cygnes, elle resta dans sa solitude ; cependant jamais les heures n’avaient coulé si vite pour elle. Bientôt une tunique fut achevée, elle se mit à la seconde.

Au milieu de sa besogne, le son du cor se fit entendre dans les montagnes et remplit la jeune fille de terreur. Comme ce bruit se rapprochait de plus en plus, avec des aboiements de chiens, elle rentra promptement dans la caverne, ramassa toutes les orties, en fit un paquet, et s’assit dessus pour les cacher.

Un moment après, un gros chien sortit des broussailles, puis un autre, et un autre encore. Ils disparurent en aboyant, et revinrent bientôt après ; au bout de quelques minutes, tous les chasseurs arrivèrent, et le plus beau, qui était le roi du pays, s’approcha d’Élisa. Jamais il n’avait vu une aussi jolie fille.

« Comment es-tu venue ici, charmante enfant ? »

Élisa secoua la tête, car la vie de ses frères dépendait de son silence, et cacha ses mains sous son tablier pour que le roi ne découvrît pas ses souffrances.

« Viens avec moi, continua-t-il ; tu ne peux rester ici. Si tu es aussi bonne que tu es belle, je t’habillerai de soie et de velours, je mettrai une couronne d’or sur ta tête, et je te donnerai mon plus riche château pour résidence. »

Puis il la plaça sur son cheval. Elle pleurait et se tordait les mains, mais le roi dit : « Je ne veux que ton bonheur ; un jour tu m’en sauras gré. » Il partit à travers les montagnes, tenant la jeune fille devant lui, et suivi de tous les autres chasseurs.

À l’approche de la nuit, on aperçut la magnifique capitale avec ses églises et ses coupoles. Le roi conduisit Élisa dans son château, où des jets d’eau s’élevaient dans de hautes salles de marbre dont les murs et les plafonds étaient couverts de peintures admirables. Mais, au lieu de regarder toute cette magnificence, Élisa pleurait et se désolait. Cependant les dames du château la revêtirent d’habits royaux, tressèrent des perles dans ses cheveux et couvrirent ses mains blessées de gants fins et moelleux.

Elle était si admirablement belle dans cette parure que tous les courtisans s’inclinèrent devant elle jusqu’à terre, et que le roi la choisit pour épouse, quoique l’archevêque secouât la tête en murmurant que cette jolie fille de la forêt n’était peut-être qu’une sorcière qui éblouissait les yeux et ensorcelait le cœur du roi.

Mais le roi, sans y prendre garde, fit jouer de la musique et servir les plats les plus exquis. Les plus belles filles du pays formèrent des danses autour d’Élisa et la conduisirent par des jardins parfumés dans des salons magnifiques. Cependant aucun sourire ne parut sur ses lèvres ou dans ses yeux ; la douleur seule s’y montrait comme son éternel partage.

Enfin le roi ouvrit la porte d’une petite chambre où Élisa devait dormir ; cette pièce était ornée de précieux tapis verts qui rappelaient exactement la caverne d’où elle sortait. Sur le sol se trouvait le paquet de filasse provenant des orties, et au plafond était suspendue la tunique qu’elle avait tissée. Un des chasseurs avait emporté tout cela comme des curiosités.

« Tu pourras rêver ici à ton ancienne demeure, dit le roi ; voici le travail qui t’a occupée ; au milieu de la splendeur qui t’entourera, tu seras contente de penser quelquefois au temps passé. »

En voyant les objets qu’elle avait tant à cœur de garder, Élisa sourit, et le sang reparut sur ses joues. Elle pensa au salut de ses frères, et baisa la main du roi, qui la pressa sur son cœur et fit annoncer leur mariage au son de toutes les cloches. La belle fille muette de la forêt était devenue la reine du pays. Il est vrai que quelques méchants propos arrivèrent jusqu’à l’oreille du roi, mais il ne les prit pas à cœur, et le mariage fut célébré. L’auteur de ces propos lui-même fut obligé de placer la couronne sur la tête d’Élisa, et il eut la méchanceté de la serrer outre mesure autour du front. Mais Élisa n’en ressentit aucune douleur, car il n’y avait pas pour elle d’autre tourment que la destinée de ses frères. Quoique sa bouche fût muette, puisqu’une seule parole leur eût coûté la vie, ses regards témoignaient une profonde affection pour le bon roi qui ne voulait que son bonheur. Tous les jours elle l’aimait de plus en plus : aussi elle aurait pu se confier à lui et lui raconter ses souffrances, mais il fallait qu’elle restât muette pour mener son œuvre à bonne fin. La nuit elle se rendait secrètement dans la petite chambre décorée comme la caverne, elle y acheva six tuniques l’une après l’autre. Elle allait recommencer la septième, lorsque la filasse manqua. Elle savait bien que les orties indispensables à son travail poussaient au cimetière, mais elle était obligée de les cueillir elle-même, et comment y arriver ?

« Ah ! qu’est-ce que la douleur de mes doigts en la comparant à celle de mon cœur ? je me risquerai ; le bon Dieu me viendra en aide. »

Tremblante comme si elle allait commettre une mauvaise action, elle se glisse à la lueur de la lune dans le jardin, parcourt les longues allées, traverse les rues solitaires, et arrive au cimetière. Elle y aperçoit, sur une des plus larges pierres tumulaires, un cercle d’affreuses sorcières qui déterrent les cadavres et en dévorent la chair. Élisa est obligée de passer devant elles ; les sorcières la poursuivent de leurs regards infernaux, mais la jeune fille récite sa prière, cueille les orties brûlantes, et les rapporte au château.

Mais un des courtisans l’avait vue ; il se persuada que la reine n’était qu’une sorcière qui avait trompé le roi et tout le peuple. Le roi eu bientôt connaissance de tout ce qui s’était passé ; deux grosses larmes roulaient sur ses joues, et il eut le cœur déchiré par un doute cruel. Pendant plusieurs nuits, il feignit de dormir ; mais il voyait Élisa se lever, et il la suivait tout doucement jusqu’à la petite chambre où elle entrait.

L’air du roi devint chaque jour plus sombre ; la pauvre reine s’en aperçut sans en deviner la cause, et ce chagrin vint encore augmenter les souffrances qu’elle éprouvait au sujet de ses frères. Ses larmes tombaient sur les velours et la pourpre comme des diamants étincelants ; cependant elle ne perdit pas courage, poursuivit son travail, et bientôt il ne manqua plus qu’une tunique. Il lui fallait aller une dernière fois au cimetière pour cueillir des orties. Elle songeait avec angoisse à ce voyage solitaire et aux affreuses sorcières, mais sa volonté était ferme comme sa confiance en Dieu.

Elle se mit donc en route, mais le roi et le méchant courtisan la suivirent. Ils la virent entrer dans le cimetière, et plus loin ils aperçurent les sorcières consommant leur épouvantable sacrilège. Le roi se détourna avec horreur, en pensant que la tête qui s’était reposée sur sa poitrine appartenait à l’un de ces monstres.

« Que le peuple la juge ! » s’écria-t-il ; et le peuple la condamna aux flammes.

Arrachée aux salles splendides, la malheureuse fut conduite dans un cachot horrible, où le vent sifflait à travers une fenêtre grillée. Au lieu de velours et de soie, elle n’eut pour coussin que le paquet d’orties qu’elle venait de cueillir. Les tuniques brûlantes qu’elle avait tissées durent lui servir de couvertures, et cependant il était impossible de rien lui offrir de plus agréable. Elle reprit son travail, en adressant des prières au ciel. En attendant, les enfants entonnaient dans la rue des chansons injurieuses pour elle, et pas une âme ne la consolait par une parole affectueuse.

Soudain, vers le soir, une aile de cygne apparut près de la petite fenêtre ; c’était le plus jeune des frères qui avait retrouvé sa sœur. Élisa se mit à sangloter de joie, bien que la nuit prochaine dût être pour elle la dernière ; mais son travail était presque achevé, et ses frères n’étaient pas loin.

On envoya près d’elle un magistrat pour qu’elle fît la confession de ses crimes. À la vue de cet homme, Élisa secoua la tête en le priant du regard et du geste de ne pas insister. Elle devait, cette dernière nuit, terminer son travail, sans quoi ses tourments, ses larmes, et ses longues veillées, tout eût été perdu. Le magistrat se retira donc en proférant des menaces ; mais Élisa, forte de son innocence, continua sa tâche.

Les petites souris apportèrent à ses pieds les orties pour lui venir en aide, et un merle, posé sur la grille de la fenêtre, chanta toute la nuit pour soutenir son courage.

Une heure avant le lever du soleil, les onze frères se présentèrent à la porte du château, demandant à être introduits près du roi. On leur répondit que c’était impossible ; il faisait encore nuit, le roi dormait, et personne n’oserait le réveiller. Ils prièrent et menacèrent, de sorte qu’on fut obligé d’appeler les gardes. À ce bruit, le roi sortit et demanda ce qu’il y avait ; mais, au même instant, le soleil se montra, et les onze frères disparurent : seulement, onze cygnes sauvages s’élevèrent au-dessus du château.

La foule accourut aux portes de la ville pour voir brûler la.sorcière. Un cheval décharné traînait la charrette où elle était assise, affublée d’une blouse de grosse toile. Sa longue et belle chevelure tombait autour de sa tête, ses joues étaient d’une pâleur mortelle, et ses lèvres s’agitaient doucement, tandis que ses doigts tissaient toujours la filasse verte. Même sur le chemin de la mort, elle n’avait pas voulu interrompre son travail. Les dix tuniques étaient à ses pieds ; elle achevait la onzième.

Cependant la populace se moquait d’elle et l’injuriait.

« Regardez donc comme elle marmotte, la sorcière ! Ce n’est pas un livre de prières qu’elle tient à la main ! Elle continue ses maléfices jusqu’au dernier moment. Arrachons-lui cette mauvaise étoffe pour la déchirer en mille morceaux ! »

Des mains brutales allaient saisir l’infortunée, lorsque parurent les onze cygnes blancs ; ils se placèrent autour d’elle ; sur la charrette, et agitèrent leurs grandes ailes. La foule recula effrayée.

« C’est un avertissement du ciel ; elle est sans doute innocente, » dirent quelques-uns tout bas ; mais personne n’osait répéter ces paroles à haute voix.

En ce moment le bourreau prit la main de la victime ; alors elle jeta promptement les onze tuniques sur les cygnes, et, à l’instant même, ils se changèrent en onze beaux princes. Le plus jeune avait encore une aile à la place d’un bras, une des manches de la tunique n’étant pas achevée.

« Je puis donc parler, s’écria l’heureuse sœur sachez que je suis innocente. »

Et le peuple, voyant ce qui se passait, s’inclina devant elle comme devant une sainte ; mais la reine, succombant à tant d’émotion, tomba évanouie dans les bras de ses frères.

« Oui, elle est innocente ! » dit le frèra aîné, et il raconta toute la vérité. Pendant son récit, il se répandait un parfum pareil à celui de mille roses, car chacun des morceaux de bois qui formaient le bûcher avait pris tout à coup racine et se couvrait de feuilles et de fleurs. Le lieu du supplice s’était transformé en un épais bosquet de rosiers rouges, au-dessus desquels brillait une fleur blanche comme une étoile. Le roi cueillit cette fleur et la posa sur le cœur d’Élisa, qui revint à elle et qui montra sur sa figure l’expression de la paix et du bonheur.

Toutes les cloches des églises se mirent en branle d’elles-mêmes ; les oiseaux accoururent en bandes joyeuses, et jamais roi n’eut un cortége comme celui qui ramena au château les deux jeunes époux.

Saphodane
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Re: Contes moins connus, à partager

Message par Invité le Ven 3 Fév 2012 - 19:13

Si tu as aimé les 12 cygnes, il y a aussi:

* les 12 mois, conte slovaque, j'en ai trouvé une copie ci-dessous, amis pas eu le temps de la relire et voir si elle est de bonne qualité quant à la retranscription

* la jeune fille sans mains (plusieurs variantes, ma préférée est celle où l'arbre tend et baisse ses branches pour la nourrir et qu'elle puisse manger directement le fruit sur la branche), conte initiatique très complexe, retransmis par Grimm.


(qui devraient te plaire)



http://membres.multimania.fr/mfgodey/gouterlivres/livre%20de%20contes/les_douze_mois.htm
(les Douze mois en ligne, à lire sur quelques pages)

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