Journal d'un Squelette

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Message par Gashadokuro le Dim 30 Juin 2019 - 9:33

Bon. Je suis un boulet. Le premier dimanche du mois, c'est dimanche prochain. Logique. Hum.

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Gashadokuro

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Message par ortolan le Dim 30 Juin 2019 - 9:38

Laughing facepalm
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Message par Chuna le Dim 30 Juin 2019 - 9:45

Lol !

J’ai percuté ce matin, moi ^^
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Message par Godzilla le Dim 30 Juin 2019 - 12:29

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Message par Gashadokuro le Lun 1 Juil 2019 - 10:18



Je reprends mon histoire en cours. Je remets les textes du début pour la continuité du bouzin (très légèrement rectifiés, ajustés).


Dernière édition par K***fisher le Lun 1 Juil 2019 - 10:27, édité 1 fois
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Message par Gashadokuro le Lun 1 Juil 2019 - 10:19

And I'll keep your smile
As my favorite secret
And your pale blue eyes
The only answer to my mistake
'Cos I still don't know to sail
'Cos I still don't know to swim
But i f***in don't care
As long as I feel fine...
Paris, 1842


28 avril
Je tourne mon regard sur ce nouveau paysage. Une montagne haute, fière, écharpée, à la fois couverte de verdure et exposition de rocs à vif.
Mon esprit ne voit que des murs blancs.
Une petite vallée parsemée d'arbustes, traversée par une rivière.
Un plancher blanc.
De l'autre côté, d'autres hauteurs minérales viennent tutoyer le ciel.
Un plafond blanc.
Le soleil inonde ce territoire sauvage, hostile. Je sens la nature abrupte, dure, sèche. Je suis un intrus pour elle, qui se tient prête à m'avaler au moindre faux-pas.
Un espace clos, serré, oppressant, à la blancheur morbide et impeccable.
Ma nouvelle maison.
Ma nouvelle maison.

Au lieu de m'inquiéter, j'éprouve plutôt une forme de relâchement. Combien de mois a-t-il fallu pour que j'arrive jusqu'ici ? La traversée de l'Atlantique, où j'ai vomi mille fois mes tripes. Les premiers pas sur le nouveau continent, qui m'accueillait avec la fièvre jaune. Un premier job difficile, comme docker à la Nouvelle-Orléans. La descente jusqu'à Panama, pour trouver un bateau qui me mena ici, en Californie. La longue marche le long du littoral, puis dans la montagne, atteignant cette mission de moines franciscains. Et enfin, mon avancée jusqu'à cet endroit, jusqu'à ce que mon cœur me dise "c'est bon, tu es arrivé". Un silence règne en ces lieux , à peine perturbé par le clapotis du cours d'eau. L'instant choisi précisément par cette question pour revenir jusqu'à moi. A plusieurs milliers de kilomètres d'Elle.

Pourras-tu l'oublier ?

Ai-je fais le bon choix ? Tous ces efforts, tous ces sacrifices, toutes les difficultés qui s'annoncent ici, serait-ce suffisant pour  l'oublier ?

En guise de réponse, je perçois le cri âpre et sec d'un vautour. Ils sont en fait deux, à tournoyer au dessus de moi.


Dernière édition par K***fisher le Lun 1 Juil 2019 - 10:22, édité 1 fois
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Message par Gashadokuro le Lun 1 Juil 2019 - 10:21

Le monde se divise en deux catégories : ceux qui ont un pistolet chargé, et ceux qui creusent. Toi, tu creuses.
Le bon, la brute, et le truand (Sergio Leone)
Il y a deux types d'hommes qui creusent : les fossoyeurs, et les chercheurs d'or.
Anonyme

15 mai
Je descends à la rivière, avec mes deux seaux tenus par une corde que soutient mes épaules. J'ai également mon fusil avec moi. Il y a une semaine, un ours rôdait dans les parages. Quelques détonations ont suffi à le faire partir. Je m'arrête devant la rivière, pose les contenants au métal au sol, puis mon arme, et je m'approche pour faire ma toilette. L'eau est fraîche, dure, à l'image de ce pays.


Dans l'azur et le blanc du ciel, je ne vois que ses Yeux, seule limite à ma liberté.
Dans l'air frais qui caresse la plaine, je ne sens que son Esprit, vif, gai, perçant.
Dans le feu irradiant du soleil, je ne retrouve que la chaleur vibrante de son Âme.
Dans la dureté meuble de la terre, je ne retrouve que la fermeté douce de sa Chair.

Je mets quelques cailloux dorés dans ma poche. Ils me suffiront pour payer une semaine de farine, ou une nouvelle pioche. Je remonte jusqu'à ma cabane. J'ai pu adosser cet amoncellement de planches à la montagne, exposé au sud pour capter le maximum de chaleur. Une seule pièce me sert de chambre, de salon et d'atelier. Mon cheval se tient, fier et droit, le harnais attaché à un poteau. Alors que j'arrive à proximité, il s'emballe. Je tourne mes yeux vers l'amont du cours d'eau. Deux indiens se présentent sur leurs montures. J'ai déjà vu le premier, accompagné de fiers guerriers. Ils sont venus jusqu'ici, ont tourné autour de la cabane en criant. Ils auraient pu me piller, m'égorger, prendre mon scalp, mais ce peuple semble plutôt pacifique. Je leur ai spontanément offert un sac entier de sel,, un bocal de feuilles de thé, de la poudre, des munitions. Le jeune indien parle quelques mots d'espagnol et d'anglais. Moi aussi, mais pas forcément les mêmes. Son compagnon est un homme âgé, fatigué, mais dont le visage approchant semble ouvert, lumineux.

Je me tourne vers eux, pose mes seaux au sol, montre mes mains en signe de paix, puis m'incline.
Ils arrivent à mon niveau.

L'interprète descend de son cheval, me salue, et pose un sac de cuir et des peaux de bête à mes pieds. Le sac contient des pépites d'or. Il doit y avoir ce que je récolte en une bonne semaine. Les peaux se vendront aussi pour un bon prix.

- Je te remercie. Soyez les bienvenus.
- Tu nous as accueilli avec générosité. J'ai donné les feuilles qui sentent à notre homme-guérisseur. Il a apprécié. Il a voulu te remercier lui-même.

Le vieil homme descend à son tour, péniblement. Le jeune l'aide à poser le pied au sol. Je m'incline une autre fois devant lui. Ce dernier me parle, dans cette langue dont je ne comprends rien. Mais le sens semble affleurer, comme une source prête à rejoindre la surface.

- Notre homme-guérisseur a fait beaucoup d'efforts pour me suivre et venir te voir en personne. Il dit que ces herbes sont très bénéfiques, et que tu as fait un très beau cadeau à notre clan.

Ce dernier sourit. Il reprend, presque aussitôt traduit par son interprète.

- Il a un message important pour toi.
- Je vous écoute.
- Par delà le "Nord" (si j'en crois la direction qu'il me montre du doigt), dans la montagne qui se tient à ta gauche, il y a une grotte. A un jour de cheval.

Les mots de l'aîné deviennent puissants, sombres, comme pour annoncer un désastre.

- Surtout, ne rentre pas dans la grotte. Fuis, fuis aussi loin que tu peux.
- C'est un territoire sacré ? L'un de vos Dieux vit à cet endroit ?
- Non, pas un Dieu. Pas un (mot incompréhensible ?), pas esprit, pas esprit. Cet endroit est maudit.
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Message par Gashadokuro le Lun 1 Juil 2019 - 10:23

« Et Dieu créa la femme.
Et il la fit à son image. Parfaite. »
Évangile du Martin-Pêcheur

22 mai
Je rentre dans la ville, la bribe de Balthazar à la main. Ce dernier suit sans broncher. Ce qui n'était, il y a quelque mois encore, qu'une grande ferme de colons entourée de nature s'est transformé en une véritable bourgade. Avec sa rue principale, son église, sa banque, son épicerie, son commerce général, son auberge, et son service postal.
Je me dirige vers ce dernier.

Pourquoi vas-tu d'abord là ? Tu as fait des heures de cheval sous un soleil de plomb. Tu es crevé. Tu as soif. Très soif.

Je m'en fiche. Je continue ma route. Tout n'a pas été construit comme il faut ici. Je suis accueilli par une forte odeur d'excréments, portée par la chaleur épaisse. Mais le curieux mélange d'espagnols, d'américains, de hollandais, de prussiens et de chinois qui vivent là semblent s'en accommoder. L'or n'a pas d'odeur. Je passe devant l'auberge.

- Eh, le Frenchie, pas trop dur la vie par chez nous ? Pas un escargot ou une grenouille à se mettre sous la dent !

J'ignore cette pique, prononcée dans un horrible accent irlandais. Son auteur, un rouquin à la barbe hirsute, aux purulences de peau, sur ses joues, sur son nez, plus rouges encore que ces poils, me lance un regard de feu. Je fais mine de ne pas le voir.

- Eh, Wimp ! Je te cause !

Je m'arrête, me tourne vers lui tout doucement. Ma main glisse sur la crosse de mon fusil.

- Kelly, arrête ton cirque. Retourne boire à l'intérieur, ou rentre chez toi. Tu vas encore avoir des ennuis sinon.

A quelques mètres de lui, se tient un homme à la stature droite, au chapeau noir, bacchantes poivre et sel impeccables. Le Colonel, un ancien soldat, dirige la milice locale. Ses mots tombent avec autorité, sans qu'il n'ait besoin de parler fort. Le rouquin rentre dans l'auberge, la mine déconfite.
J'échange un regard avec l'homme de loi. Nous savons tous deux que la vie est dure ici. Souvent courte. Que ce pauvre gars doit peiner pour vivre, comme les autres. Qu'il est sûrement juste un peu plus fragile, plus sensible, qu'il joue les durs pour se rassurer. Que l'incident est clos. Qu'en fait, il ne s'est rien passé. Un hochement de tête respectif le confirme. Je continue.

Pourquoi fais-tu cela ? Tu sais que ça ne sert à rien. Ta lettre mettra des mois à arriver. Si elle ne s'égare pas en route. Si le coursier ne se fait pas descendre par les Chicanos ou les Indiens. Si le bateau qui la transporte ne s'abîme pas, dans le Pacifique, les Caraïbes ou l'Atlantique. Si un postier ne l'égare pas, entre deux sacs, sous un meuble, en faisant le tri. Et surtout, si elle ne la déchire pas en voyant ton nom. Alors, à quoi bon ?

Je rentre dans le bâtiment du service postal. Nous sommes en territoire mexicain, mais ce sont les Américains qui le gèrent. Ce pays n'est pas à une incongruité près. Un jeunot, avec une visière en cuir pour seul uniforme, m'accueille avec un sourire tendre.

- Bienvenue, Sir, que puis-je faire pour vous ?

Ici, les employés changent à chaque fois, ou presque. Bientôt, il sera lui aussi pris d'une fièvre inextinguible, qui le poussera chercher de l'or, dans les montagnes ou les rivières des alentours.
Je plonge ma main dans la poche intérieure de ma veste. Le contact du papier sur la pulpe de mes doigts fait remonter un flot d'émotions. Mon ventre invoque une boule de chaleur. Mes oreilles vacillent, encore plus que sur le pont du Panama – San Francisco au plus fort de la houle. Les mots reviennent tous seuls, intenses, tout autant que ridicules.

Le savant comme le poète se tournent vers le ciel. Ils étudient tous deux les phases de la Lune. Déchiffrent la course du Soleil. Suivent les pérégrinations des astres. Distinguent les planètes. Comptent les étoiles. Se prosternent devant l'Univers. Sacrifient leur vie entière pour en extraire équations ou poèmes, identiques élégances du langage, que ne comprendront jamais les masses de sots qui les côtoient. Seulement voilà, Aussi brillants soient-ils, aucun scientifique, aucun poète jamais ne me comprendra, moi.
Jamais il ne comprendra que j'ai déjà fait mille fois le tour de la Lune, bercé au creux de tes bras.
Que j'ai goûté la chaleur et la lumière, extraites au cœur-même du Soleil, sur le rouge carmin de tes lèvres.
Que j'ai observé tant d'astres inconnus, juste en fermant les yeux, et en me laissant guider par le filet cristallin de ta voix.
Que j'ai posé, sur une planète cachée dans l'obscurité et qui reste à découvrir, le parvis du temple des plus profonds de tes mystères.
Que chaque pensée que j'ai de toi s'envole, s'enflamme et brille au firmament, formant une multitude mille fois plus complexe et plus belle que le tapis céleste du zodiaque.
Jamais ne comprendront-ils que mon univers tout entier se tient, voûté, incliné, caché dans l'ombre de ton sourire.

- C'est pour envoyer où, Sir ?

Le postier me dévisage, sans se départir de son air naïf.
- La France.
- Euh, France ? Ça va être long et cher.

Je pose une poignée de cailloux dorés sur le bureau. Sans doute assez pour envoyer ce pli jusque sur la Lune.

Je m'arrête ensuite au magasin pour y acquérir une nouvelle pioche, de la ficelle, puis à l'épicerie pour un sac de farine et un peu d'huile. Je me dirige enfin jusqu'à l'auberge. Le rouquin dort, avachi sur sa chaise, ronflant tel un volcan apaisé, calme comme un poupon. Je m'installe au comptoir, le nez rivé sur le plan de travail ; j'en examine le lustrage, compte les nœuds de son bois.

- Qu'est ce qu'il lui faut ?

Le serveur, fils de colons acadiens, un solide gaillard cinquantenaire, me parle avec un français à l'accent étrange.

- Du whisky, et un peu d'eau.
- J'ai reçu de l'alcool de noix du Vieux Continent.
- Va pour la noix. Ça me changera de l'ordinaire.
- Augustine, tu as entendu ? Sers Monsieur.

J'entends le pas lourd de sa fille, cette blonde aux yeux bleus, solidement charpentée, mais toujours vêtue d'une robe claire aux motifs floraux, marcher jusqu'à moi. Les femmes sont rares dans cette terre hostile. Les hommes eux, ont un appétit d'autant plus féroce. Mais Augustine a sa réputation. Celui qui s'en approche de trop près en sera quitte pour un coup de choppe sur le groin. Et son père veille, si l'éconduit se rebiffe. Je sens le regard de la fille peser sur moi. Toujours le même, espérant, invitant, implorant presque. J'entends le bruit d'une bouteille, d'une carafe, d'un verre qu'on pose près de moi. Je perçois la chaleur de son corps, bouillonnement triste et frais qui attend...

- Merci, dis-je sans lever la tête.

… Et s'éloigne. Je me sers. Un torrent brûlant tombe en cascade sur mon œsophage. La porte devant moi, sur le côté, s'entrouvre, laissant apparaître une forme fugace qui s'évanouit tout aussi vite. C'est Chu'a, une jeune Indienne. Je ne sais plus si elle a été abandonnée par sa tribu, échangée contre des marchandises, ou enlevée pendant un rapt. En tous cas, elle a fini ici, comme bonne à tout faire. Et, contrairement à Augustine, le tavernier la laisse à disposition des gars pour une poignée de dollars.

- Tu veux manger quelque chose ? C'est la maison qui régale.

La blonde se tient à côté de moi. Je baisse ma garde, observe son regard. Ce n'est pas ses pupilles bleues que je vois, mais les Siennes à Elle. Je frémis. Mon esprit chavire. Augustine s'avance, pose sa main sur ma cuisse. Je me lève aussitôt, jette quelques pépites sur le comptoir, quitte l'auberge sans dire un mot. Puis la grande rue, puis la ville, aussi vite que peut galoper Balthazar.
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Message par Gashadokuro le Lun 1 Juil 2019 - 10:26

Paris, le 25 janvier 1842

- Pardonnez-moi, Monsieur, vous dansez ?

Que diable suis-je venu faire ici ? Je déteste les mondanités. Ce vaudeville. Ce jeu des apparences. Ces petits plats en argent. Ces serveurs grimés comme des pies, qui vous collent en mouches agaçantes. Et surtout ces gens, ces horribles gens, dans leurs robes précieuses, dans leurs costumes impeccables, méprisant, regardant du haut de leur piédestal triste en forme de sourire de façade. La seule chose que l'on tolère ici de moi, c'est mon uniforme d'apparat, mon glaive de cérémonie, ma chair de celui prêt à monter sur le premier cheval venu pour aller s'offrir en sacrifice au nom de la France. L'homme, fils de paysans auvergnats, eux-mêmes enfants de la terre, qui a dû gagner ses galons par le courage, la poudre, la baïonnette aveugle puis le fil de l'épée, cet homme vulgaire d'un monde bas, sale, puant le foin et la crotte, ils le rejettent autant qu'ils le répugnent.

- Pardonnez-moi, Monsieur, vous dansez ?

Quelle mouche a piqué le Baron pour m'inviter à cette fête ? Est-ce la même qui a soufflé les mots suivants dans l'oreille du Commandant ? « Allons bon, mon Ami, en ces temps de paix votre avancement passe aussi par ces salons. Allez, et faites-y bonne figure ! » Moi, qui me tiens tout au fond de cette grande pièce au lustre démesuré et aux fines volutes de plâtre, dans le recoin le plus sombre. Espérant que personne ne me remarque. Priant pour que le temps lourd, poisseux, épais, daigne s'écouler un peu plus vite. L'orchestre s'accorde, se tait un instant, puis se lance dans le récital d'une pièce à la fois rythmée et lancinante. Mon inculture m'inflige une totale méconnaissance de son auteur. Devant moi, les couples se forment spontanément, s'engagent dans un ballet, virevoltent de façon harmonieuse, suivant une manœuvre dont je ne maîtrise aucun ordre, ni aucune consigne.

- Pardonnez-moi, Monsieur, vous dansez ?

Et tu apparais, là, devant moi, avec ton visage sélène et lumineux. Tes cheveux magnifiques, légers, fins, au cendré vénitien, attachés en un chignon délicat au dessus de ta nuque. Ta petite bouche au carmin impudent, qui doit faire pâlir toutes les fleurs rouges des champs environnants. Tes yeux au rond céleste, à l'azur divin, océan de pureté dans lequel je me noie déjà, corps et âme, implorant de tout mon cœur que personne ne vienne, jamais, me sauver. Ces derniers vibrent d'une soif de vie, mélange d'assurance et de fragilité, me faisant vaciller jusque dans mes bottes. Que la décence me pardonne ces mots imprudents, mais ta gorge généreuse, fière, blanche comme le lait de brebis le plus frais et pur, ta sublime gorge donc, entourée de cette robe fleurie aux motifs printaniers, finit de dérober ce qu'il me reste de mots et de pensées. Je me tiens, interdit, coi, immobile devant toi. Un esprit chagrin pourrait dire que tu es petite, sans doute trop aveugle et stupide pour voir cette beauté, vertigineuse, dense, qui fait tanguer de toute sa hauteur précieuse mon horizon dans son entièreté. Qu'il vienne, celui-là, et je le transperce sur le champ, sans procès, d'un coup, d'un seul, d'estoc. Qu'il fusse Prussien, Anglais, ou encore Français, mon officier ou même mon propre frère, pour juste prix de son infâme ignorance.

Le temps suspend son vol, pour une éternité sourde. Puis vient un basculement, un de ceux, terribles, totaux, irrémédiables, qui changent le cours d'une vie à tout jamais. Le temps pivote, coule à nouveau, reprend sa marche en avant. Je retrouve alors un semblant d'esprit. Tu te tiens là, devant moi, un sourire discret, intrigué, presque méfiant au commissures de ces lèvres délicieuses. Tu te tiens là devant moi, et je connais déjà ton nom. Évidence.

- Je... je vous le confesse, hélas, je ne sais pas danser.

Tu en connais une, de danse. La danse macabre des champs de bataille.

- Ce n'est point compliqué. Tenez, venez, prenez ma main.

Un coup de canonnade déchire l'air.

- Placez votre paume droite sous mon épaule. Oui, comme ceci.

Les colonnes de soldats se ruent dans le vallon face à nous, tandis que l'artillerie fanfaronne. Partout la fumée et l'odeur de poudre se répandent sur la campagne, voile terrifiant.

- Je vous félicite, la droiture de votre dos est parfaite. Allez, comptez le temps avec moi. Un, deux trois...

Un mur de chaos de cris, de détonations, de furie se dresse devant nous. Les ordres tombent. Il faut contourner la position ennemie par la gauche, tandis que nos propres lignes tentent de culbuter de face. Je donne vigoureusement de l'étrier, suivi par mes hommes.

- Un pas en avant. Voyez, je vous suis. Puis l'autre. Un autre, sur le côté. Un, deux trois...

Les premières salves pleuvent sur nous. Mais nous tombons sur les pauvres hères par surprise. N'ayant pas eu le temps de se mettre en formation pour un feu nourri et continu, ils se mettent à recharger.

- Maintenant, deux pas en arrière. Tenez, je vous guide. Et enfin, le dernier de l'autre côté. Nous voici revenus.

Trop tard. Le pistolet dans une main, l'épée dans l'autre, je tire, frappe, j'occis, je déchire, pris d'une rage aveuglante. Le premier rideau tombé, je lance mon cheval sur une pièce d'artillerie. Je dois l'atteindre avant qu'elle ne pivote sur moi.

- Vous savez tout. Allons ! Sur le rythme. C'est bien. - son air gai et enfantin illumine son visage, et les alentours, et la pièce toute entière, et sans doute l'Univers, bien plus fort que l'immense lustre en verre qui brille pourtant de mille feux sous nos têtes. - Allons... Allons... Bien...

Et la danse se poursuit. Nous rejoignons le mouvement. Le sang gicle. Nous nous balançons au fil des notes. La poudre explose. Le tempo s'impose à nos gestes, à nos pas. Les boulets volent, rebondissent sur la terre, meurtrissent les corps, emportent avec eux des membres. Les autres couples nous précèdent, nous suivent, tournoient autour de nous. L'épée tranche en cercles rouges impeccables.
Puis, la musique s'arrête.
Puis, la musique s'arrête.

Un autre jour, en juin
Le froid sur mes mains me ramène au présent. L'eau pure, claire, transparente, coule au dessus, et d'elles, et de ma bâtée d'orpaillage. Je fixe les pépites brillantes en son sein. Puis je soupire, jette le contenu dans la rivière, rassemble mes outils pour rejoindre ma cabane. Je serre les poings. Je n'avais qu'un seul objectif pour la journée. Ne plus penser à Elle.
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Message par Gashadokuro le Lun 1 Juil 2019 - 10:28

« Quand je vois ton sourire, je me dis que Dieu existe.
Quand je regarde un miroir, je réalise qu'il a aussi de l'humour. »
Évangile du Martin-Pêcheur

21 juin
Je le suis à travers la forêt. Balthazar semble voler au dessus des herbes, des bosquets, des petits ruisseaux, avec une facilité qui surprend mon guide. Atashata, puisque c'est le nom de ce fier Indien, se retourne d'un air surpris. Il ne s'attendait pas à ce que je puisse le suivre avec autant de facilité. Cela fait plusieurs semaines qu'il fait l'interprète entre son peuple et moi. Dans cette relation de distance, de pudeur, d'incompréhensions parfois, nous avons peu à peu instauré de la confiance et du respect. Aujourd'hui est un jour spécial. J'ai accepté une invitation du Clan à partager leur repas, chez eux. J'ai beaucoup hésité. Ma route m'a guidé jusqu'ici pour pouvoir me couper du monde, pas pour en rencontrer. Mais... je ne sais pas, quelque chose m'attire. Quelque chose d'inconscient, presque magnétique. Atashata lance son cheval dans un galop effréné. Je lâche la bribe de Balthazar, donne des coups de talons pour qu'il suive. Les arbres laissent leur place à une terre couverte de cailloux et d'alluvions, coincée entre la montagne et la rivière. Le soleil brille. Aucun nuage ne trouble le ciel.
L'Indien ralentit, puis s'arrête soudain à proximité d'une ouverture dans la chair minérale. Je le rejoins.

- tu te souviens des paroles de notre homme-guérisseur ? C'est ici. Cet endroit est maudit. Ne rentre jamais dans cette grotte.

Je tourne la tête vers l'obscurité ceinte de pierre granitique. Cette dernière semble m'appeler, comme si la montagne elle-même émettait une plainte légère, mais douloureuse. Je pose une main sur ma selle, bascule, mets un pied à terre, puis l'autre. Je m'avance précautionneusement, avant de m'arrêter à une distance prudente. L'entrée semble s'agrandir, se détendre. Le son augmente en intensité, puis baisse, et revient, en léger décalage avec le vent qui souffle sur la vallée. Je reste immobile, pourtant j'ai l'impression que je m'approche encore des ombres. Ou plutôt que ce sont elles qui fondent sur moi, tendent un bras constricteur qui m'étreint et m'amène à elles. Mes oreilles sifflent. Mes genoux semblent se ramollir. Il me faut une grande inspiration pour reprendre mes esprits, retourner à mon cheval, et remonter en selle. J'avais presque oublié la présence de mon hôte. Ses yeux hébétés me fixent. La peau de son visage est devenue blême. Il prononce quelques mots dans sa langue, se tourne vers le Soleil, comme pour estimer l'heure qu'il doit être, et le temps nécessaire pour rejoindre les siens. Puis tire sur le crin de son cheval et reprend sa route sans dire un mot. Je fais de même.
La forêt reprend bientôt ses droits, dans une ouverture qui s'élargit, comme si un géant avait poussé la montagne d'un coup au loin. Les arbres se font de plus en plus nombreux. Balthazar souffle puissamment. Il commence à avoir du mal à suivre son congénère, moins robuste mais plus léger, qui porte moins de matériel et surtout un humain plus effilé. Et qui connaît les lieux comme sa poche. Je m'attends à ce qu'Atashata ralentisse, ou même se retourne pour voir si je suis, mais il n'en fait rien. La distance entre nous augmente, jusqu'à ce qu'il disparaisse dans la masse de feuilles vertes. Je continue dans une trajectoire qui me paraît rectiligne, jusqu'à atteindre une vaste clairière, étrangement circulaire. Pas de trace de l'Indien. Je mets le pied à terre, gardant la bribe de mon cheval à la main, scrute le sol à la recherche de traces. Me penche de plus en plus, regarde dans ce qui me semblait être la bonne direction, puis toutes les directions. La lumière, filtrée par les nombreuses branches, baisse encore en intensité. On dirait qu'un nuage passe au dessus de nous. Pourtant, je ne vois que des éclats azurs, qu'aucune forme cotonneuse ne vient perturber. Je sens soudain une présence. Apaisement. Colère. Sérénité. Pulsion. Vie. Mort. Je me retourne. Une ombre majestueuse se trouve à une trentaine de mètres de moi. Les excroissances droites et coudées qui émergent de sa tête ressemblent à celles d'un cerf, mais cette bête mesure facilement quatre ou cinq mètres au garrot. Ou plutôt ces bêtes, car je distingue à présent deux têtes. Les apparitions s'approchent peu à peu. Je remarque que la forêt est devenue totalement silencieuse. Un frisson parcours mon dos. Je discerne enfin ce qui est un monstre éthéré à deux têtes. Celle de droite arbore une peau marron, parsemée de tâches blanches. Ces yeux noirs baignent à moitié dans un liquide jaunâtre. Ses bois se dressent, magnifiques. L'autre, d'abord masse sombre, se précise en un crâne aux orbites vides. Des formes blanches, oranges, rouges, dansent sur une peau noire. Des vers, des scolopendres. Les excroissances osseuses qui émargent au dessus des oreilles semblent desséchées, usées, cassées aux extrémités. Le corps forme une espèce de masse indistincte, d'où n'émerge aucune patte, d'un vert extrêmement sombre. L'étrange créature s'approche. Soudain, un cri humain vient de ma droite. C'est Atashata, sur son cheval. Je lui jette un regard, puis tourne à nouveau la tête. La clairière est déserte. Aucune trace de l'apparition. Je lève les yeux au ciel. La lumière reprend ses droits, toujours sans qu'aucune trace de nuage n’apparaisse dans le ciel.
Nous reprenons la route. Cette fois, mon guide adopte une allure plus mesurée. Nous franchissons une rivière au niveau d'un gué avant de nous présenter au pied d'une falaise en forme de moitié de cirque. Sur le côté, une retenue d'eau a formé un petit lac. Des enfants sont en train de jouer, de se jeter de l'eau, complètement nus. Des femmes font leur toilette. Tous s'arrêtent, me dévisagent en silence. Certains sourient, d'autres arborent un air plutôt inquiet. Je remarque une femme, ou plutôt une jeune fille, sur la droite. Elle arbore de longs cheveux d'ébène, qui tombent en cascade jusqu'au bas de son dos. Ses grands yeux noirs se posent sur moi avec une curiosité hésitante, qu'on retrouve sur ses fines lèvres. Doit-elle accueillir ou ignorer ? Se méfier ou sourire ? Alors que mon regard se fait peut-être trop insistant, elle tourne la tête sur le côté avec pudeur. Ses mains agrippent nerveusement le vêtement de cuir qui entoure son bassin. Des boutons de chair de poule dansent sur ses bras, sur sa poitrine découverte.

- Nous sommes arrivés.

Je me retourne vers Atashata, qui m'indique un sentier visible au sol. Entre les troncs d'arbre, j'arrive à distinguer une barrière de bois, ainsi que des toits de huttes en terre glaise. Nous passons à côté de cultures de maïs,de haricots, de potirons, puis pénétrons dans le village.

(…)

La jeune fille aux longs cheveux m'apporte des filets de viande séchée, puis s'assied à ma gauche. Je les donnes au Chef comme le veut la tradition. Curieusement, le dirigeant du village est une femme, une solide gaillarde à l'allure charpentée. Cette dernière mord dedans, puis me tend un morceau, avant de donner le reste à sa droite. Tout en mâchant, elle me parle. Je me tourne vers Atashata. J'ai beau avoir assimilé quelques paroles de leur langue, elle s'exprime avec une prononciation ou un accent qui me sont indéchiffrables.

- Notre chef dit que tu es le bienvenu ici. Notre chef dit que, même si tu n'es pas né parmi nous, même si tu as la peau blanche comme la roche, tu peux faire partie des nôtres.

Nouveau flot de paroles obscures.

- Notre chef dit que tu pourrais faire ton rituel d'accueil. Que tu pourrais trouver ton âme-sœur ici. Qu'elle serait heureuse de diriger ta cérémonie de mariage.

A côté d'elle, l'homme-guérisseur parle à son tour. J'ai compris les mots «  nature  » et «  mourir  ».

- Notre homme-guérisseur dit qu'ici la nature est dangereuse. Que tu ne peux pas survivre tout seul. Qu'il serait sage que tu fasses partie des nôtres. Mais il dit que tu portes aussi beaucoup de solitude en toi. Beaucoup.

La chef semble vouloir conclure, dans des paroles toujours aussi hermétiques pour moi. Atashata traduit ces derniers mots.

- Mais tu n'es pas obligé. Le choix t'appartient. C'est toi qui as le choix.

Je la regarde. Elle me sourit de façon chaleureuse, bienveillante, honnête. D'une honnêteté que je n'avais pas encore vue depuis que j'ai mis les pieds sur ce continent.

Je sens l'énergie vive, brute, pure de la jeune fille à ma gauche. Cette dernière semble vouloir s'approcher, mais ne sait pas comment faire. S'assied, tourne du pied, se relève pour prendre une autre position. Son visage reste figé devant, comme si ses yeux avaient peur de croiser les miens. En même temps, je ressens une forme de chaleur monter depuis mon ventre. J'ai l'impression que des émotions, des sentiments, des envies se réveillent au plus profond de moi. Comme émergées d'un vieux carcan, rouillé et lourd. Et si, comme je me le suis dit en mettant les pieds sur ce territoire inconnu, j'étais enfin arrivé ?

C'est en songeant à cela que je me mets à observer le ciel. Dans son coin, une lune ronde, blanche, réfléchit une lumière douce au dessus d'un horizon tissé d'ombre. Blanche comme Sa peau. Ronde comme son Visage. Douce comme son Sourire. Rien à faire. Je pense toujours autant à Elle.


Dernière édition par K***fisher le Lun 1 Juil 2019 - 10:30, édité 1 fois (Raison : - merci à Lorelei pour la bribe... je n'y connais rien en équitation.)
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Message par Gashadokuro le Lun 1 Juil 2019 - 10:29

27 juin

- Je te bénis, mon fils.

Le Franciscain, vêtu de son manteau blanc surmonté d'une écharpe large, richement brodée, prononce quelques mots en latin, la main tendue vers le haut devant lui. Il conclut par le signe de la croix. Je reste tourné dans sa direction, immobile, par politesse. Puis, lorsqu'il a terminé, je continue de charger les besaces de Balthazar. Des bouteilles d'alcool.

- Tu sais, mon fils, tu pourrais rester ici. Un grand gaillard, costaud comme toi... nous avons pas mal de travaux à effectuer. Tu serais nourri. Ton linge serait blanchi. Tu ne serais pas obligé de participer aux offices. Tu pourrais vaquer à tes occupations, retourner à la ville quand tu le souhaites.

Son accent espagnol est plutôt doux. Il parle sur un rythme calme, posé.

- Je vous remercie. Mais je suis venu ici pour chercher autre chose.
- Oh, il en arrive chaque semaine, presque chaque jour maintenant. La fièvre de l'or. Ils viennent de tous coins du globe, arrivent jusqu'à notre congrégation. Ils connaissent les noms du moindre petit village d'où part une rumeur. Ici, un filon, effleurant à la surface. Là, une rivière avec plus de pépites que de cailloux en son fond.

Le moine s'approche de moi, pose sa main sur mon épaule sans rien demander. C'est désagréable. Je veux le repousser, mais je me contiens.

- Tu sais, mon fils, si mon regard est tourné vers le Seigneur, je pense connaître un peu, grâce à lui, le cœur des hommes. Tu n'es pas comme eux. Saches que si tu changes d'avis, tu es le bienvenu.

Je fais un signe de la tête, puis monte sur Balthazar et prends le chemin du retour. Poètes, scientifiques, curés, ils ne comprendraient pas. Que mon credo, c'est toi. Ma passion, c'est toi. Mon Paradis, c'est toi. Un Paradis inaccessible désormais, et j'erre ici bas comme un pauvre diable.

Le seul éclat de divin que j'ai pu voir, de mes yeux, depuis que je respire, brillait dans tes yeux.

Il s'est produit quelque chose de bizarre, depuis ma visite chez le Clan. Le monde semblait vouloir basculer, à nouveau, une deuxième fois. Mais c'est comme si j'avais posé mes mains sur le mécanisme, tiré pour qu'il ne s'enclenche pas. Et depuis, tout semble tomber à la renverse. Comme si ce qui restait de mon entourage s'effondrait progressivement. Les quelques cultures que j'avais tentées à l'orée du bois ont été déchirées par un violent orage. J'ai épuisé le filon d'or que j'avais trouvé dans la montagne. Je ne trouve plus rien dans la rivière en contrebas de ma cabane.
Après plusieurs heures, j'arrive enfin « chez moi ». Atashata m'y attend. Je l'invite à descendre de son cheval, à s'installer, mais il répond qu'il ne reste pas. Il sort une longue mèche de cheveux noirs, noués par des lanières de cuir. Une seule personne avait les cheveux aussi longs dans le Clan, la jeune fille assise à côté de moi.

- Je t'amène ce présent de Kashina. Elle vient de passer son rituel d'adulte. Elle a choisi de devenir femme-guérisseuse. Elle s'est mariée au Grand Esprit : elle ne connaîtra jamais d'homme.
- Kashina... je n'avais même pas demandé son prénom. Que cela signifie-t-il ?
- Kashina, c'est celle qui danse. Celle qui effectue la danse sacrée.

Je me sens bête avec ma question. Maintenant, quelle importance ? J'observe les fils noirs entrelacés.

- Pourquoi m'amènes-tu cela ?
- Le rituel veut que l'on donne ses cheveux d'enfants à quelqu'un de sa famille. Mais Kashina est orpheline. Elle aurait pu le donner à notre homme-guérisseur, ou à notre Chef. Elle a choisi qu'ils te reviennent.
- Que suis-je censé faire avec ?

Mais Atashata se retourne sans écouter ma réponse. Il grimpe sur son cheval, s'en va sans un mot ni un regard, disparaît dans la forêt en amont de la rivière.

(…)

Je suis assis sur le toit de ma cabane. Une bouteille à la main, le fusil dans l'autre, ma ceinture de cartouches remplie posée sur le côté. Le ciel étoilé, la lune pleine et brillante se tiennent, silencieux, au dessus de moi. Du sol viennent des bruits, le chant de la rivière qui dévale, quelques cris d'animaux du fond de l'obscurité. Pour la plupart, ce sont ces espèces de petits rongeurs, comme de gros écureuils ou des petits lapins, qui viennent se nourrir la nuit. Mais depuis mon retour après la nuit passée au Clan, des êtres bizarres ont fait leur apparition. Un seul, la première nuit. Une masse noire aux deux yeux grands, au jaune vif, presque orangé. On aurait dit une forme de singe. Je l'avais aperçu au loin, alors que je sortais voir Balthazar qui soufflait, remuait, tirait sur sa corde. Il se dirigeait vers la cabane, prudemment, par petits bonds, ou quelques pas. Un coup de fusil avait suffit à le faire repartir. La nuit suivante, ils étaient cinq ou six. Avec la même démarche simiesque. La même forme noire, dont on ne pouvait distinguer aucun trait, aucun muscle, aucune articulation, rien si ce n'est cette paire d'yeux effrayants. Ils n'avaient pas fui à la première semonce, et j'ai commencé à tirer dans leur direction pour qu'ils repartent. Ils ne s'étaient pas représentés.
Hier, ils étaient plus nombreux encore. Une vingtaine peut-être, en groupes séparés, venant de toutes parts. Lorsque je tirai d'un côté, en faisant fuir quelques uns, les autres avançaient. J'avais pu les chasser tous, mais au bout d'un long moment, quelque chose comme une heure, ils revinrent se poster à l'orée du bois. Je ne voyais encore que leurs yeux. Ils disparurent pour de bon avec l'émergence de la lumière du soleil. J'étais persuadé d'en avoir touché au moins un ou deux, mais je ne retrouvais aucun cadavre en faisant le tour des lieux ce matin. Et je suis là, à attendre qu'ils reviennent. A part quelques siestes, je n'ai rien dormi depuis deux jours. L'alcool glisse contre mon gosier. Il m'aide à tenir le coup, pour l'instant.

Je revois la mine bienveillante du moine de tout à l'heure. Je revois la mèche de cheveux, que j'ai brûlée dans mon âtre. Se marier à un dieu, ou un grand esprit... quelle idée curieuse. Je sens à nouveau la paume de ce moine sur mon épaule. Je perçois encore le même sentiment, désagréable. Je bois une bonne gorgée. Puis je repense à Elle. Forcément. Quel tourbillon a bien pu nous amener là où nous en sommes ? Moi, ici, perdu au bout du monde, attendant, soit une fin, soit une libération... Elle, mariée, justement, à cette espèce de petit noble misérable, mais au nom ronflant, au château pédant, parce que c'était sa seule chance de grimper, au moins d'un barreau, sur l'échelle sociétale. Parce qu'elle s'était lassée de m'attendre, de mes guerres contre les châteaux d'Espagne, de mes propres errements. Il était gentil. Il était plutôt beau. Il ne demandait aucune dot. Il voulait juste de beaux enfants. Il la laissait même me revoir, ou voir qui elle souhaitait, tant que la progéniture serait de lui. Quel gourdiflot ! Un de ceux, justement, que nous moquions, lorsque nous nous retrouvions en marge de ces soirées mondaines. Guindés dans leurs costumes ridicules, leurs idées étroites, leurs manœuvres pitoyables pour avoir les faveurs de l'Orléanais. Je saisis la bouteille, aspire goulûment le liquide incendiaire. Trop vite. Il en passe dans ma trachée. Je recrache, tousse violemment. Ma gorge entière me brûle. Dans un réflexe de douleur, je jette ce flacon contre la roche de la montagne, qui la brise en fragments d'étoiles.

Lorsque je passe le dos de ma manche contre ma barbe pour m'essuyer, je remarque qu'ils sont là, à nouveau. Des rangées d'yeux inquiétants, postés à l'orée du bois. J'arme mon fusil, rapproche ma ceinture de cartouches, mon filet de poudre. Et tire une autre bouteille de ma besace.


Dernière édition par K***fisher le Lun 1 Juil 2019 - 17:12, édité 3 fois (Raison : [i]to be continued, bordel.[/i])
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Message par Godzilla le Lun 1 Juil 2019 - 12:36



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Message par Gashadokuro le Lun 1 Juil 2019 - 17:02

Tu peux aimer l'autre de tout ton coeur, de toute ton âme.
Lui offrir tout ce que tu possèdes, et même ce que tu n'as pas encore.
Tu peux partager avec cet être tes tourments et tes lumières les plus intimes,
Accueillir tous ses doutes, accepter tous ses défauts,
Lui rendre ces éclats d'ombres sous la forme d'une bienveillante chaleur,
Cela, tout cela ne vaut rien.
Ce que tu donnes, échanges, partages, ne vaut absolument rien,
Si tu ne donnes pas la même part, cette juste et légitime part à toi-même.
Car c'est là le précieux message que porte le martin-pêcheur,
Lorsqu'il vole seul, chasse seul, plonge seul pour saisir sa proie,
Il le fait d'abord pour lui, afin d'avoir la force de pouvoir trouver ensuite les plus beaux poissons pour sa progéniture.
Car quelle valeur peut avoir l'amour que tu donnes à l'autre,
Si tu ne t'aimes pas, toi ?
L'Évangile du Martin-Pêcheur

1er juillet
Je marche dans la rue principale, la bride de Balthazar à la main. La ville a doublé de taille en quelques mois à peine, étendant ses tentacules de chemins de terre, de constructions bancales en bois, de boutiques éphémères sur une nature soumise. L'odeur infecte d'excréments fait toujours partie du décor. Lorsque je passe devant l'auberge d'Augustine et son père, cette dernière est fermée, poussiéreuse. Des planches clouées sur les fenêtres et la porte en interdisent l'accès.

Pourquoi viens-tu ici ? Tu n'as rien à acheter. Rien à envoyer. Tu es venu les mains vides, le coeur saignant. Non, ne me dis pas que c'est cela ? Tu espères ? Encore ? Tu es stupide,  mille fois plus stupide que ce noble pitoyable qui lui a mis le grapin dessus.

Je m'arrête un instant devant cette façade de bois peint en rouge clair. Puis me dirige vers le bureau de poste. Un vieil homme qui observait mon manège sort de derrière un abreuvoir à chevaux et m'emboîte le pas. Ses paroles sont un mélange de français, d'anglais, d'espagnol.

- Ah my good Sir, si vous saviez ! C'est arrivé last week, yes, la semaine dernière. - je fais mine de l'ignorer, mais il continue - Une bande de Chicanos. Ils étaient cinco, si Señor, cinco ! Ils sont rentrés, se sont jetés sur la fille. Elle en a assommé un, mais les autres l'ont... Chacun à leur tour. My God ! Porcos. Ces Chicanos sont des porcs. Son père a surgi avec son gun, mais ils l'ont descendu. Shut him down first. Puis ils sont partis, sans leur friend, leur amigo. Ces Chicanos n'ont pas de coeur, même entre eux. Regardez, look ! Il est là !

Je lève mon regard sur un cadavre passablement décomposé, se balançant au bout d'une corde.

- Le Boss, quatre balles dans le ventre. Il est mort dans la nuit. La noche. Trop graves blessures. Too much blood. La chica, elle a pleuré, muchas lágrimas. Et les Chicanos - il crache au sol, puis reprend - partidos, sur leurs chevaux, sans leur amigo, mira ! Mira ! Desaparecidos !

J'arrive devant le bureau de poste.

- Et la Chica, la pauvre, poor girl, on l'a retrouvée le lendemain pendue dans le salon... Hanging. Comme ça. Que tristeza !

Je me retourne vers lui en silence. Je sens une larme perler au coin de mon œil. Puis je rentre. Je tombe sur un nouvel employé, plus jeune encore que le dernier. Il ne doit pas avoir douze ans.

- Que puis-je pour vous, Sir ?
- Aurais-tu un courrier pour moi ?

Je décline mon identité. Il prend un air gêné, ouvre un premier tiroir, puis un second, pose un tas de lettres qu'il fait mine d'examiner (certaines tenues à l'envers) devant moi.

- Euh, je vous laisse vérifier ?

J'en déduis que ce pauvre garçon ne sait pas lire. Je remarque un pli avec l'emblème de mon ancien régiment comme symbole sur le scellé. J'en connais le contenu d'avance.

On a besoin de toi. Pour une mission en Crimée,  dans une colonie,  ou ailleurs.  Des gars à entraîner.  Promotion.
Doublement de la solde. Défendre la France, ses valeurs.
Et caetera.


Je déchire l'enveloppe sous les yeux médusés du garçon. Puis je sors.
Soudain, un poing surgit. Je bloque, écrase une trachée d'un revers de main, mais ils sont trois à se jeter sur moi. Un coup au foie me bloque la respiration. Je repousse un agresseur en faisant claquer sa mâchoire d'une paume montante avant de m'effondrer. Ils me frappent du pied, leurs bottes claquent contre mes avant-bras ou mes tibias. Je protège mon buste et mon visage de mon mieux.
Une détonation retentit. Je sens des éclats de bois tomber sur mon crâne. Mes agresseurs s'enfuient. Je reprends mes esprits, récupère mon chapeau, lève mon œil non tuméfié devant moi. Je distingue le Colonel de l'autre côté de la rue, accompagné d'autres hommes, le fusil encore fumant. Je tourne la tête sur la droite. C'est le rouquin irlandais de l'autre fois qui se tient assis sur ses fesses, les mains autour de la gorge. Il respire avec difficulté.
Je m'attends à ce que l'officier et ses hommes viennent m'aider, ou au moins prendre des nouvelles. Mais ils m'ignorent déjà se retournant pour discuter entre eux.

Le temps de retrouver mon souffle, je me relève, rejoins Balthazar. Je récupère une bouteille d'alcool blanc dans une épicerie maintenant tenue par des Chinois, en asperge un mouchoir que je passe sur mes blessures, en terminant par mon arcade gonflée de sang. Puis je me traîne pour remonter en selle et rentrer. Je laisse Balthazar  prendre un trot léger. Mon foie me lance à chacun de ses pas. Mais moins que ce fichu, ce foutu espoir.


Dernière édition par K***fisher le Lun 1 Juil 2019 - 19:02, édité 1 fois
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Message par Saxifrage* le Lun 1 Juil 2019 - 17:07

J'aime bien tes évangiles… I love you Un ange
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Message par Gashadokuro le Lun 1 Juil 2019 - 17:15

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Message par Godzilla le Lun 1 Juil 2019 - 17:25

L'évangile du dernier post, en effet, excellent !! (j'étais de mauvais poil et ça m'a remis dans le coté lumineux de la Force Courbette )
Ton écriture est à la fois détaillée et "dynamique", un style simple mais dans le meilleur sens du terme. Le cadre de cet aventure est plaisant (même si j'aurais souhaité une fin moins glauque à Augustine et co...)
On attends la fin Approuve
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Message par Gashadokuro le Lun 1 Juil 2019 - 18:59



Aime-toi, le ciel t'aimera.
L'Évangile du Martin-Pêcheur

Comme chaque matin, je descends à la rivière avec mes seaux. Elle chantonne de ce même gazouillis liquide. Mais plus je m'approche, plus une mauvaise impression m'envahit. L'eau, d'habitude si claire, si pure, est aujourd'hui épaisse, boueuse. Elle charrie du liquide rouge, des odeurs de mercure ou d'arsenic. Des orpailleurs ont dû s'installer en amont. Je frémis car cette eau est devenue imbuvable. Avec la chaleur estivale, il ne reste plus aucune source dans les parages. Je vais devoir chercher plusieurs heures avec Balthazar.

Un bruit terrifiant retentit soudain. Comme si la montagne toute entière se mettait à hurler. Un glissement de terrain. Je me retourne, pour voir avec effroi qu'un amoncellement de rochers et de pierre ont englouti ma cabane... mais aussi Balthazar. Seules sa tête et sa patte avant gauche émergent encore. Il émet des hénissements plaintifs. Ses yeux, sa bouche, son nez laissent échapper des filets de sang. Entre deux crises, il crache des humeurs rougeâtres.
Je n'ai pas le choix. Je caresse son cou. J'arme mon fusil. Vise au-dessus des yeux, pile au milieu de sa tâche blanche. La détonation retentit. Le souffle du Canon déchire mon coeur, mais au moins il ne souffre plus. Je me retrouve alors là, à genoux, seul, muet, sonné, qui ai tout perdu en un instant. Je prends ma besace, mes dernières cartouches, quelques filets de viande séchée, puis je remonte le fil de la rivière.

Alors, dis ? Quelle saveur il a, ton stupide espoir ? Ton fichu espoir ?

J'avance sous la chaleur, les membres endoloris, le foie piquant à chaque pas, les pensées dans le vague. Il me faut plusieurs heures pour arriver au pied de la montagne aux deux mamelons, au delà de la forêt. Ma bouche est complètement desséchée. J'entends soudain des grognements. L'Ours que j'avais chassé de chez moi. J'arme mon fusil, tire une balle vers lui, puis la seconde. Mais sa puissante musculature recouverte d'une épaisse fourrure ne tremble pas. Je vais pour saisir d'autres cartouches, mais je ne trouve pas ma ceinture à munitions. L'ai-je bien prise avec moi tout-à-l'heure ? Sans cela, je suis à sa merci. C'est ainsi que tout va finir pour moi ? Massacré par un plantigrade ? Je reste immobile. Mon esprit voudrait tomber à genoux, mais mon corps se tient droit, au garde-à-vous. L'animal souffle bruyamment, lâche un cri rauque, puis se précipite sur moi. Même si j'étais en état de courir, il est beaucoup plus rapide qu'un humain. Je le vois se rapprocher, terrible, implacable. Je distingue une rage sourde dans ses yeux. Il n'est plus qu'à quelques mètres de moi. Quand un autre cri interromp sa course. Je me tourne vers son origine, sur ma gauche. Kashina se dresse, à la limite du col de la montagne. Les bras en avant, elle tient dans ses mains une corde ornée de dents et de petits os. Elle porte une tunique noire aux motifs brodés blancs et rouges, semblable à celle de l'homme-guérisseur, ainsi que du maquillage ocre sur le front et les joues. Une lanière en cuir, dans laquelle sont plantées des plumes bleues, turquoises, orange vif, ceint ses cheveux courts.
Elle récite une incantation d'une voix profonde, grave, rocailleuse, comme si la montagne toute entière parlait à travers sa gorge. Ses yeux se révulsent. Devant cette apparition, l'ours prend un air penaud, gêné. Il hésite, mais la jeune fille continue de gronder tout en marchant vers lui, avec une détermination sans faille. Il fait un pas en arrière, puis deux, avant de se retourner et de s'enfuir pour de bon.
Kashina retrouve son visage normal.

- Que fais-tu là ?

Elle me réponds dans sa langue. Je ne reconnais que le mot signifiant "ici", "là", ou "maintenant", mais il me semble comprendre qu'elle savait que je viendrais à cet endroit, à ce moment. Elle remonte vers le col, puis se place devant l'entrée de la grotte maudite. Les bras écartés, un air triste sur le visage, elle répète en boucle des paroles qu'il n'est pas nécessaire de traduire. Pourtant, je m'avance sans hésiter un seul instant. L'obscurité entrouvre un œil invisible. Une étrange musique, à la fois rythmée et lancinante, semble monter de nulle part. La femme-guérisseuse écarte ses pieds, tend ses jambes, comme pour mieux consolider ses appuis. Cette mélopée, je la connais déjà, même si mon inculture ne m'épargne pas la méconnaissance de son auteur. J'arrive devant la jeune fille. Ses mots deviennent pleurs. Je pose ma paume sur la sienne, passe mon bras dans son dos. Elle ne bouge pas. Je la soulève, tourne comme le veut la procédure, puis change de cavalière. Un corps d'ombres féminines prend le relais. Je la saisis avec douceur, la guide en suivant la cadence. Les instruments continuent de battre la mesure. Les yeux fermés, j'imagine un lustre immense briller de mille feux au-dessus de nous, tandis que d'autres spectres nous rejoignent pour former un ballet. La forte odeur de souffre cède sa place aux délicates fragances que ces dames parisiennes achètent à prix d'or. Il me semble entendre "trop de solitude ! trop de solitude..." au milieu des pleurs. J'hésite à tout lâcher, à courir, sauter, ramper vers la lumière vacillante. Mais les couples changent encore, et je me retrouve enfin en tête-à-tête avec Elle. Je danse, je danse et je tourne, jusqu'à en perdre haleine, jusqu'à ne plus sentir mes douleurs, mes blessures, jusqu'à avoir la tête qui me tourne. Je n'entends plus rien, je ne sens plus rien, je ne vois plus rien que Ses Deux Yeux Bleus, et Son Sourire, Celui-là même dans lequel réside mon univers tout entier. Je souris à mon tour. Et la musique s'arrête.
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Message par ortolan le Mar 2 Juil 2019 - 8:22

Bon anniversaire K*** Courbette
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Message par Gashadokuro le Mar 2 Juil 2019 - 9:58

Merci Ortolan ! flower
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Message par Gashadokuro le Mar 2 Juil 2019 - 23:04

Ambiance du moment.

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Message par Godzilla le Mar 2 Juil 2019 - 23:21

Je lirais la fin demain, soirée émotionnellement un peu compliqué... Smile

Ah et puis ça va il est 23h19 je peux encore te souhaiter bon anniv'  Very Happy

L'époque sauvage de Josh et compagnie ^^

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Message par Gashadokuro le Mar 2 Juil 2019 - 23:22

Merci ! Une de mes préférés chez ces poilus du désert !
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Message par Invité le Mer 3 Juil 2019 - 6:39

Tant pis si j'ai un jour de retard (je n'ai pas encore repéré ces histoires d'anniversaire), je tiens tout de même à te souhaiter un très bel anniversaire...

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Message par Gashadokuro le Mer 3 Juil 2019 - 9:35

Merci beaucoup Wyrdwyn !

Mon rapport avec le temps est un peu bizarre. The right man at the right place at the wrong time. Tout va bien !
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Message par Invité le Mer 3 Juil 2019 - 12:49

J'avais pas vu non plus...

Pour ne pas oublier le prochain, je te le souhaite avec quelques 364 j d'avance... en espérant qu'il n'y ait pas de 29 février l'an prochain, sinon, je ne serai pas à l'heure non plus.... pfffff.... c'est compliqué la vie...
Un bon non-anniversaire pourrait-il faire pour cette fois-ci ?


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Message par ortolan le Mer 3 Juil 2019 - 12:55

Cuicui a écrit:en espérant qu'il n'y ait pas de 29 février l'an prochain,
Non non, c'est bon, je te rassure hin hin
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Message par Gashadokuro le Mer 3 Juil 2019 - 14:01

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Message par ortolan le Mer 3 Juil 2019 - 14:02

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Message par St'ban le Mer 3 Juil 2019 - 14:04


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Message par Invité le Mer 3 Juil 2019 - 14:45

ortolan a écrit:
Cuicui a écrit:en espérant qu'il n'y ait pas de 29 février l'an prochain,
Non non, c'est bon, je te rassure hin hin
'spèce de ti pervers !
Je saurai m'en souviendre !
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Message par Gashadokuro le Jeu 4 Juil 2019 - 11:52

Ah, le combo vacances plus chaleur.

J'ai l'impression d'imploser sur moi-même, un peu comme une étoile qui se change en naine bleue.
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Message par Gashadokuro le Jeu 4 Juil 2019 - 11:53

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Message par Chuna le Jeu 4 Juil 2019 - 15:10

tongue

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Message par Gashadokuro le Jeu 4 Juil 2019 - 16:05

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Message par Chuna le Jeu 4 Juil 2019 - 16:17

Smile

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Message par Gashadokuro le Ven 5 Juil 2019 - 16:22

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Message par Gashadokuro le Dim 7 Juil 2019 - 12:43

Dernier post en tant que KF.

On peut faire le tour de la quadrature du cercle toute sa vie. J'en reviens toujours au même point.
Des couleurs fades, mornes, presque monochromes.
Des saveurs plates, creuses, répétitives.
Des émotions débouchant dans mon âme comme des eaux usées dans des égoûts de fortune (comme dans la ville du "Chercheur d'Or" - cf mon dernier texte).
Des pensées vaines, cycliques, tournant comme des mouches à merde autour du même pot, dans ce vol hypnotique aux trajectoires carrées.
Je traîne toujours ma carcasse prête pour l’équarrissage, ma bedaine de Père Dodu, ma touffe barbesque de prof de philo militant communiste, dans ce qu'il reste d'ombre dans cette ville, sans savoir où je vais ni pourquoi j'erre encore.
Au contraire de certains textes (comme Tinder), écris avec une distance amusante et sans rapport avec ce que je pourrais vivre, il y avait trop, beaucoup trop de moi dans ce dernier texte justement.
Je crois que je peux faire le tour de tous les médecins du monde. Psys, thérapeutes en tous genres. Guérisseurs, naturopathes, acupuncteurs, kinésiologues. Numérologues, astrologues, diseurs de bonne aventure en tous genre. Tout cela ne sert à rien.
Une vie sans amour, c'est juste de l'existence. Un errement creux et stérile. Et il n'y a rien pour guérir cela, d'autre que ce poison qui en est également le remède.

Merci pour le soutien les potos. Je vous aime, putain.
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Message par Lorelei le Dim 7 Juil 2019 - 13:45

.

      Je ne suis passée que discrètement par ici ; j'ai beaucoup apprécié ta dernière nouvelle. "Une vie sans amour", voilà qui serait bien triste, mais je vois que tu n'en manques pas. Merci de l'avoir si bien exprimé dans tes écrits qui sont loin d'être fades, mornes, creux ou plats. Offrir à des inconnus les fruits de ce don de création, ce n'est pas négligeable, et quand bien même il te semblerait tourner en rond et y lire ton propre cheminement aveugle vers une sortie que tu ne peux pas voir avant de l'atteindre, cela peut être une aide et un réconfort pour ceux qui ne savent pas exprimer leurs propres ressentis que de les reconnaître en les lisant chez autrui.
L'amour... Le personnage, la silhouette à peine esquissée et pourtant si forte de l'Indienne Kashina me plaît beaucoup. Quel est l'amour qui structure sa vie et comment le vit-elle?

       On te retrouve pour de nouvelles aventures?
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Message par Fleur de Lotus le Dim 7 Juil 2019 - 13:55

Tu écris vraiment très, très, TRES bien, KF, vraiment.

Mais je ne saurais pas expliquer pourquoi, il me semble que tu devrais creuser cette affaire d'Evangiles... c'est intense, évocateur, très pertinent, et de toute évidence cela l'est pour d'autres ici. Je crois que tu "tiens" un "truc", là, qui non seulement pourrait être éditable à terme, mais aussi te servir à toi. Il y a dans ces évangiles la part de toi que l'on ne voit pas en face à face, et il me semble que tu devrais justement la faire émerger.

Et .. bah, je t'avais amené des fruits secs hier soir !Wink

Et... Joyaux non-anniversaire aussi, apparemment !
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Message par Invité le Dim 7 Juil 2019 - 19:48

Le changement de pseudo est... surprenant ! Very Happy

Sinon, je suis complètement d'accord avec Fleur de Lotus à propos des évangiles, quand elle dis qu'il y a là vraiment quelque chose de particulier.

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Message par Chuna le Dim 7 Juil 2019 - 19:52

Ce jeune homme est très talentueux en effet.

Que veut dire ce nouveau pseudo ?
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Message par Kabuki le Dim 7 Juil 2019 - 20:15

Le journal d'un transparent qui devient visible par l'écriture Smile

Poursuis ce rêve d'écriture, ose, termine tes projets et propose-les à une maison d'édition. Tu as du talent, des idées, la verve, le goût des mots et de l'image. Cela ne changera probablement pas ta vie, mais ce sera un bel accomplissement. En tout cas, c'est vraiment ce qui ressort de ce topic : ton besoin d'écrire et la facilité avec laquelle tu composes.

Quant aux tests de QI... qu'est-ce que ça changerait pour toi de savoir, qu'est-ce que ça aurait changé ?

"The right man at the right place at the wrong time ? That's how I f**king feel every day", je cite K***fisher (le 11 juin 2019) : tu es un anachronisme. Fais-en une force !

Joyeux anniversaire (en retard) et prends soin de toi Idea

[changement de pseudo surprenant effectivement What a Face ... à ton image, car tu ne laisses pas indifférent]
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Message par Godzilla le Dim 7 Juil 2019 - 20:30

Ah ben ça va être facile à écrire, tiens, ce nouveau blase ^^


Psys, thérapeutes en tous genres. Guérisseurs, naturopathes, acupuncteurs, kinésiologues. Numérologues, astrologues, diseurs de bonne aventure en tous genre. Tout cela ne sert à rien.

Pas toujours/pas pour tout le monde, mais si tu le sens pas, faut surtout pas se forcer. A priori leur porte-feuille survivra ^^
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Message par Gashadokuro le Dim 7 Juil 2019 - 20:56

Journal d'un Squelette - Page 7 Mitsuk10

Gashadokuro

Gashi gashi ! Clac clac, font les os qui s'entrechoquent. Gashi gashi ! Tu ne peux pas me voir.
Gashi gashi ! Tes armes sont inefficaces. Gashi gashi ! As-tu suffisamment prié ?
Gashi gashi ! Rouge comme un fruit d'alkékenge, le sang du fraîchement décapité !


Tomoko s'agenouilla devant le cairn. Elle sortit le poignard du manche de son kimono. Le tissu de soie semblait susurrer alors que le fourreau d'ivoire le grattait, puis tomba dans sa main. Le ciel nocturne l'observa en silence. Quelques étoiles scintillaient, impassibles. Les nuages, intrigués par le manège de la jeune fille, se laissaient trainer devant une lune mélancolique. Ils espéraient en secret assister à la fin de cette curieuse cérémonie. En dessous de la colline, brillaient une myriade de feux, de lanternes, lampions, des maisons les plus proches aux cabanes de pêcheurs posées aux limites de la baie. Certains se reflétaient sur les vagues portées par l'océan. Aucun souffle ne perturbait l'air de cette douce nuit d'été.
Tomoko prit le fourreau d'une main, le manche de l'autre, découvrit une lame au fil bleuté. Elle la fit pivoter, jusqu'à réfléchir la lumière froide de la lune.
C'était une belle nuit pour mourir.

- Monseigneur, a-t-elle mal joué du Shamisen ?
- Sa mélodie était aussi douce qu'une tendre caresse.
- A-t-elle alors manqué quelque chose lors de la cérémonie du thé ?
- Aucune cérémonie ne m'a été présentée avec autant d'attention et de précaution que la sienne.
- A-t-elle manqué de vous divertir en récitant quelques vers ?
- Elle m'a offert des rimes délicieuses, et même, à ma demande, aussitôt improvisé un hokku.
- Monseigneur, a-t-elle osé se refuser à vos honneurs ?
- Elle m'a ouverte les portes de son jardin secret, à la douce odeur de fleur de prune.
- Alors, Monseigneur, je vous en prie, dites-moi quelle était sa faute. Et je la lui ferai payer sur le champ. Le châtiment sera exemplaire.
L'homme dégarni, à la petite moustache poivre et sel, se mit à genoux et s'inclina jusqu'à ce que son front touche le sol. Il fulmina intérieurement. La garce. Elle allait le lui payer.

Tomoko posa délicatement le fourreau sur le côté, perpendiculairement au petit autel. Puis elle défit son chignon. Jeta la broche en forme de grue dans l'herbe environnante. Rassembla ses cheveux d'une seule main. Un reflet de lune déchira l'air. La jeune fille déposa sa mèche noire sur l'autel, juste devant l'encens qui se consommait en une suave odeur. Elle sut qu'à partir de cet instant, elle ne pourrait plus revenir en arrière. Elle prit le crâne humain qu'elle installa au dessus de sa chevelure, pile dans l'axe, droit devant elle.


Songe d'une nuit d'été.
Mon désir s'étiole en toi,
Au chant des lucioles.

- Alors, vous l'avez vue ?
Le vendeur d'anguilles dévisagea l'homme dégarni à la petite moustache poivre et sel. Ce dernier tenait nerveusement un bâton entre ses mains. Il était accompagné de cet individu, trop bronzé pour être honnête, un soit-disant guerrier portant un sabre à la ceinture.
Tout en s'excusant, le vendeur fit virevolter sa lame pour finir de trancher le poisson sur son comptoir, avant d'en récupérer les filets qu'il enfila sur des piques en bois.
- C'est beaucoup moins bon si je ne finis pas de les préparer de suite, dit-il en inondant les brochettes d'une sauce épaisse et noire, avant de les poser sur un feu de charbon.
Il n'aimait pas les gens qui se baladaient la nuit, armés, à la recherche de jeunes filles. Mais il n'aimait pas non plus avoir des ennuis.
- J'ai effectivement vu quelqu'un passer par ici, il y a quelques instants déjà. Elle a pris le chemin du sommet de la colline.
Il appuya ses mots d'un geste de la main.
L'homme dégarni à la petite moustache poivre et sel regarda le sentier qui montait, grimpait, juste après les dernières habitations. Sa colère s'embrasa d'un feu dévorant. Elle allait le lui payer.

Tomoko rapprocha la lame de ses yeux. Elle l'observa avec attention. Son fil était net, coupant. Sa ligne de trempe indiquait un polissage soigné. Bientôt, on la retrouverait. On lui ferait payer. Ce serait sûrement douloureux. On la tuerait peut-être. Ou alors, on la maintiendrait dans cette vie qui ne lui appartenait pas. Ce qui, d'une certaine façon, était pire encore. Elle observa les pierres amoncelées, l'autel, l'encens, le crâne, les cheveux. Ses cheveux. Ce petit rituel lui sembla n'être, soudain, qu'un caprice, ou un jeu d'enfant. Un jeu vain. Elle prit le pommeau de son poignard à deux mains, la pointe tournée contre son ventre, un peu au dessus du nombril. Elle qui, née de la mauvaise mère, avait provoqué le déshonneur de toute sa famille, pouvait enfin se racheter. Et partir. Libérée. Libre. Avec honneur. Il lui suffisait de pousser fermement sur le manche. Des paroles lointaines parvenaient jusqu'à ses oreilles, depuis le contrebas du sentier. Des jurons, des mots d'agacement. Une voix tristement familière. Tomoko se concentra sur ses mains, sur ses bras, ses muscles. Fixa les deux orbites vides devant elle. Le sombre néant qu'elles lui renvoyèrent, plutôt que l'inquiéter, lui apporta une forme de doux apaisement. Elle inspira profondément. Soudain, des lucioles apparurent, illuminant l'autel d'une centaine d'étoiles miniatures. L'une d'entre elle s'était même logée dans l’œil droit du crâne.

- Alors, Monseigneur, je vous en prie, dites-moi quelle était sa faute. Et je la lui ferai payer sur le champ. Le châtiment sera exemplaire.
- Cette petite impertinente m'a souri.

Le métal déchira le tissu. Tomoko sentit la pointe de métal sur sa peau. Mue par un réflexe, elle retira l'arme. Elle traça aussitôt un sillon rouge au creux de sa paume, en un éclair de lune froide. Puis elle posa sa main gauche sur le crâne. La voix du sentier se fit plus précise, tout en s'approchant. Elle était accompagnée d'une respiration bruyante, ainsi que de bruits de pas. Mais Tomoko n'en avait cure. Elle regarda le sang couler sur la forme osseuse, jusque dans les fosses nasales et sur le côté de la mâchoire. Une autre luciole enflamma l'orbite gauche, comme pour redonner une seconde vie à cet amas d'os. Un léger vent frais se leva tout autour d'elle. Sa plaie lui faisait mal. Elle savait que, comme toute blessure causée par la haine et le désir de vengeance, celle-ci ne guérirait jamais. Qu'il faudrait la rebander chaque jour qu'il lui restait à vivre. S'il lui en restait plusieurs. Mais Tomoko n'en avait cure.

Gashi gashi

- Ah, tu es là ! Sale traînée !
L'homme dégarni à la petite moustache poivre et sel se jeta sur elle. Il la fit tomber d'un violent revers de la main, infligé sans retenue.
- Moi qui t'ai accueillie sous mon propre toit ! Logée ! Nourrie ! Malgré ton déshonneur !
Il lança son bâton de côté, puis lui asséna un coup de sandale en bois dans les côtes. Elle ne broncha pas.
- Moi qui t'ai appris tout ton métier !
Il lui arracha le noeud de son kimono, sous le regard impassible du "guerrier". Ce dernier posa au sol la lanterne qu'il avait à la main. La flamme de cette dernière s'attisa alors que le courant d'air frais gagnait en intensité.

Gashi gashi

- Moi qui t'ai présentée au Seigneur de ces Terres, au Grand Chef du Clan, dans l'espoir qu'il te prenne à son service... et - ponctuant ses paroles de nouveaux coups de pied - ... et que cet honneur rejaillisse sur toute notre maison !

Gashi gashi

Le foyer du temple s'emballa à son tour. Les lucioles s'éteignirent toutes de concert.

Gashi gashi

L'homme dégarni à la petite moustache poivre et sel arracha le long tissu qui enveloppait son corps, la faisant rouler sans ménagement. Le guerrier l'interpella.
- Eh Boss ? Tu entends ces bruits ? J'ai un mauvais pressentiment !

Gashi gashi

- Tais-toi ! Je te paie, et cher, pour que tu t'en occupes, des mauvais pressentiments. Pour que tu les coupes en deux avec ton sabre ! Ce n'est pas vrai, je suis entouré d'incapables !
Il cogna à nouveau la jeune fille au sol. Encore plus fort.
- Des incapables !

Gashi gashi

Une rafale de vent souffla la flamme de la lanterne, fit tomber les pierres du cairn. Un frisson parcouru l'échine du guerrier.

Par cette sombre prière,
Je t'invoque. Ô terrible
Gashadokuro !

- Je crois qu'elle a son compte, Boss ! On la prend et on la ramène au vill...
Le guerrier termina sa phrase par un cri d'effroi. L'homme dégarni à la petite moustache poivre et sel se retourna. Son employé se fit soulever à cinq mètres du sol dans un bruit de claquements d'os. Les bras écartés comme si une poigne gigantesque le tenait. Il s'inclina contre son gré. Un bruit massif de dents entrechoquées, et sa tête roula au sol, tandis que le sang de son corps gicla pour disparaître, comme aspiré, à quelques paumes de lui.

Gashi gashi

L'homme dégarni à la petite moustache poivre et sel se mit à courir, sans comprendre ce qu'il advenait.
- Des incapables ! Tous des incapables !
Tout comme il n'avait pas compris la remarque du Chef de Clan.
- Tous ! Tous !
La seule chose qu'il avait compris à ce moment-là, c'était le déshonneur qu'il allait subir. La seule chose qu'il comprenait maintenant, c'est que son corps lui intimait l'ordre de fuir.
- Tous des incapables !

Gashi gashi

Il dévala le sentier à en perdre haleine. Le nœud de sa sandale droite se rompit. Il la jeta d'un mouvement de la jambe, sans s'arrêter.
- Tous ! Des bons à rien !
Un souffle glacial le saisit, du dos au thorax. Un souffle glacial comprima son plexus solaire. Le fit basculer en avant. Il pleurait, geignait, sentait toutes sortes d'humeurs couler au bas de son abdomen. Puis, plus rien.

Tomoko s'agenouilla. Elle tira le tissu déchiré et sale de son kimono, le posa sur son corps presque dénudé. Les hurlements de son ancien maître s'arrêtèrent d'un coup, net. Elle soupira.

Gashi gashi

Les bruits d'os s'entrechoquant se rapprochaient. Elle observa à nouveau les deux orbites du crâne face à elle. Le même apaisement lui parvint. Bientôt, ce serait son tour. Ce serait rapide. Ce serait bref. Tant mieux.

Gashi gashi

Elle perçut des grandes foulées, arrivant à côté d'elle, juste devant l'autel. Puis un pivotement. Il lui semblait que deux ouvertures noires immenses se penchaient sur son corps tout entier. Se concentraient sur ses propres yeux.

- Alors, Monseigneur, je vous en prie, dites-moi quelle était sa faute. Et je la lui ferai payer sur le champ. Le châtiment sera exemplaire.
- Cette petite impertinente m'a souri.
- Souri ?
- Oui, souri. Alors que les autres esquissent juste parfois un léger mouvement des lèvres, en regardant le sol d'un air gêné. Soumis. Servile. Respectueux. Et tellement excitant. Cette petite impertinente m'a souri, ses yeux plongés dans les miens. Et ils me disaient très clairement : "je te donnerai tout ce que tu désires. Ce qu'il reste de mon honneur. Ce qu'il te plaît de mon corps. Mais jamais, jamais je ne t'appartiendrai.

Une sensation de froid se posa sur la joue de Tomoko. Délicatement. Tendrement, ou presque. S'estompa, avec tout autant de douceur.
Gashi gashi
Les pas s'éloignèrent.
Gashi gashi
Les cliquetis se firent plus distants, jusqu'à disparaître. La lumière de la lanterne se ralluma, suivie par l'abdomen des lucioles autour de l'autel. Elle était désormais libre. Et vivante.

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Message par Godzilla le Dim 7 Juil 2019 - 22:00

Gashi donc Wink (dommage à une lettre près on aurait pu taquiner façon "Oh my Gash" !)

J'avais répondu tout à l'heure mais il y a un bug dans la matrice, donc je retente, avec cette philosophie... très profonde...  drunken

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Message par Kabuki le Lun 8 Juil 2019 - 0:50

Tant que le Squelette conserve la substantifique moelle Like a Star @ heaven

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Message par Saxifrage* le Lun 8 Juil 2019 - 9:55

Amour en cage I love you
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Message par Gashadokuro le Lun 8 Juil 2019 - 9:58

Une fleur d'os avec un cœur au milieu. Il n'y a que Saxifrage pour trouver des images comme cela. Le Squelette va apprendre à dire "merci". Smile
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Message par Saxifrage* le Lun 8 Juil 2019 - 10:05

Wink Un ange

https://fr.wikipedia.org/wiki/Physalis_alkekengi
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Message par Invité le Lun 8 Juil 2019 - 10:22

Nan di diù ! Mais qu'est-ce que vous avez fait à King ?
Nan mais vous avez vu la mine qu'il a ????

Bande de crapules ! Vautours écervelés ! Anthropophages ! 
C'est qui qui va nous raconter des histoires maintenant ??? Dans cet état-là, il ne pourra jamais plus écrire...
Déjà qu'on avait perdu Tieutieu...

J'en ai marre de ce forum, il est talentovore...

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