Faire avec son passé

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Message par Marya le Lun 18 Fév 2019 - 0:52

Coup de sang ce soir.

Coup de sang que j'ai rapidement su canaliser. Mon tempérament raisonnable ne m'a pas quittée, comme d'habitude, et alors que j'étais en train d'écrire un petit (gros) texte qui détaillait mon passé et toutes les interrogations et les souffrances qui m'habitent par rapport à lui, je me suis "raisonnée". Je me suis surtout surprise une énième fois à me dire que je détestais déballer cela, que j'avais l'impression d'être comme une nécessiteuse qui demande charité au premier passant (waw, quel respect pour les nécessiteux), parce que raconter une histoire pas très rose dans l'espoir d'avoir un peu de consolation, voilà quoi...
Malgré tout, mon passé me ronge, et même si j'en ai effectivement déjà parlé à beaucoup de gens, que je leur ai fait part d'une partie de mes interrogations et que la discussion m'a aidée à évoluer au moins un petit peu, j'ai cette impression désagréable de ne pas avoir dit l'essentiel, pour ne pas m'enfermer dans une posture de victime. Or sans le vouloir je m'y enferme au moins un peu dans la mesure où ça occupe une grande partie de mes réflexions quotidiennes et où ça me bride dans ma vie quotidienne.

Alors très succinctement, je suis une femme de 21 ans et je suis issue d'une famille où j'ai été éduquée selon des valeurs traditionnelles, conservatrices. Dans ma jeunesse (de mes 10 ans environ à il y a quelques mois) j'ai avant tout pâti de ce qu'il y avait de patriarcal et de misogyne dans leur éducation. Pour résumer, une conjonction d'événements, liés ou non à ce patriarcat, ont poussé mes parents à me faire rompre contact avec le monde extérieur, pour tout ce qui ne relevait pas de l'école. Ayant été une ado docile dans mon comportement (mais "indépendante" dans ma façon de penser), je me suis pliée à leur volonté, ce qui a à peu près grillé mon adolescence.
De plus, j'ai eu un père très autoritaire et colérique, bref toxique, qui m'a imprégnée de terreur pendant toute cette période. Je n'ai pas envie de raconter comment il s'y prenait pour inspirer cette peur (je veux juste préciser qu'il n'y a pas eu de violence physique), mais j'imagine que vous voyez un peu l'idée.
Je viens d'une famille pauvre qui ne détient pratiquement aucun capital économique et aucun capital culturel "légitime". Mais j'ai toujours été une (très) bonne élève, et grâce à mes capacités j'ai pu accéder à un niveau d'études assez élevé (je le précise parce que ce point constitue une interrogation qui me préoccupe beaucoup, vous comprendrez après).

Pour en revenir au patriarcat, en plus de l'enfermement, et au fur et à mesure que je grandissais, il y a eu d'autres formes d'intimidation qui se sont greffées. Disons qu'ils avaient pour moi un schéma de vie qui ne correspond pas du tout à mes aspirations. Sauf qu'ils ont été très têtus, en particulier mon père. Ça en est arrivé à un point où j'ai pris la décision de quitter le foyer familial, et que j'ai réalisé cette aspiration il y a quelques mois (seulement).

Maintenant, je fais des études qui vont me mener, je l'espère, à l'avenir professionnel que je veux, je vis de mes propres revenus avec ma petite soeur et tout est ouvert pour que je réalise ma propre vie selon mes propres valeurs. Sauf que... sauf qu'on ne quitte pas 21 ans de sa vie comme ça. Surtout quand on en a 21. Eh oui, j'ai quelques scrupules interrogations qui me hantent quotidiennement et qui me ralentissent, mais surtout me plongent dans des états de tristesse et de culpabilité, et d'angoisse dans certaines situations bien précises (sociales avant tout).
J'aimerais vous partager mes interrogations.

Mes interrogations actuelles :

Mes relations amicales et sociales
Pour résumer, je me sens seule. Parce que je n'ai jamais réussi à me créer une amitié qui me satisfaisait. Parce que depuis que j'ai mon appart (et à l'inverse de ma sœur qui vit avec moi), je n'arrive pas à créer une vie sociale riche, à base de soirées fréquentes et de voyages.
Le fait de voyager m'angoisse, pour plusieurs raisons.
Et la question de l'amitié m'angoisse autant qu'elle m'énerve. D'un côté j'imagine qu'une relation affective riche peut apporter beaucoup dans une vie, d'un autre côté (et pour avoir essayé plusieurs fois du coup), il est très, très fatigant de nouer des relations amicales. Vraiment fatigant. Je suis donc une introvertie, mais parfois pour faire la part entre l'introversion et le repli dû aux habitudes que j'ai prises à cause du contexte familial (+ ""harcèlement"" au collège), c'est très compliqué. Et ça me fait beaucoup culpabiliser. Surtout quand je vois tous les autres qui ont une vie sociale si dense.
De plus, je n'ai pas les codes de mes "pairs". Et j'ai souvent un comportement très "coincé" quand eux vont juste avoir l'échange d'affection très facile. Je sais pas si je suis claire. Mais eux ont l'air de s'apprécier très simplement, et de se le montrer très simplement. Alors que moi je calcule tout, et que j'ai beaucoup de mal à montrer mon affection. Beaucoup.
Parfois je me demande si je ne serais pas juste "pas faite" pour l'amitié et si je ne chercherais pas juste une relation amoureuse très forte. Qu'est-ce qui me fait dire ça? Je développerai peut-être un autre jour, ça devient trop long là Razz

Mon parcours scolaire et mon statut de "transfuge de classe"
L'interrogation pour laquelle ce serait cool qu'il y ait des fanas de socio / des bourdieusiens dans la salle  What a Face

Comme dit plus haut, je viens d'une famille modeste. J'ai toujours été l' "intello" des classes dans lesquelles j'ai été scolarisée. Étiquette qui, si elle me dérangeait un peu parce que je sentais bien qu'elle m'était attribuée pour me faire comprendre qu'on m'excluait un peu de la communauté des pairs parce que je n'étais pas exactement pareille qu'eux, m'allait bien, parce que j'aimais beaucoup écouter, participer, m'intéresser, poser des questions, tout en étant dans cette docilité, qui est requise à l'école pour pouvoir bien réussir. Et derrière les capacités suivaient. Cette conjonction des attentes scolaires en termes de comportement et des capacités intellectuelles m'a permis de bien m'en sortir pendant toute ma scolarité, de l'école primaire, à la prépa. Prépa littéraire, lettres en sciences sociales. Sans avoir été admise à l'ENS, j'ai été sous-admissible (l'équivalent d'une mention honorable), qui, dans une petite prépa, ne passe pas inaperçu. Et j'ai été prise dans plusieurs autres écoles/filières de fac à côté. Pour résumer, j'ai été reconnue, par mes pairs et l'institution scolaire, comme quelqu'un qui "sait réfléchir" et dont le bulletin scolaire suit.

Et ce "verdict scolaire" positif m'a particulièrement marquée, aidée et forgée parce qu'avec tout ça l'école a représenté la plus grande partie de mon vécu, et que le fait de me trouver, et d'être trouvée douée là-dedans a permis de me définir à travers ça.
Sauf que, au vu de mon background social, et si on adapte un point de vue de sociologue, donc si on admet que la reproduction sociale explique en grande partie le destin scolaire et professionnel des gens, on ne sait pas trop comment expliquer ma réussite scolaire. Je suis un transfuge de classe, quelqu'un qui venant d'un milieu social modeste n'y est pas resté. Mais ce constat, de ne pas hériter de mes parents, il me poursuit bien au delà de ma scolarité. Leurs valeurs, qui rythment toute leur vie, avec lesquelles je ne suis pas en accord, leur mode de vie, mon propre mode de vie et mes croyances, que je leur cache en grande partie parce que ça leur choquerait trop... tout ça me donne l'impression d'être une plante sans racine. Et cette impression donne lieu à des sentiments contradictoires :
1- ça me procure une satisfaction du point de vue de mon orgueil, parce que ceux qui ont eu mes résultats scolaires sont en général des gens à qui on a donné des ressources pour qu'ils réussissent bien. Ce constat me renvoie l'image de quelqu'un qui a su "se faire seul". De plus, le fait de décider et d'organiser la rupture avec la famille (j'ai encore des contacts avec ma mère) est vu par la majorité comme quelque chose de courageux et la preuve d'une indépendance d'esprit.
En fait, je fais une fixation sur les "héritiers", au sens de Bourdieu, donc ceux que les parents "drivent" sur le chemin de la réussite sociale parce qu'ils ont le capital économique, culturel, social qu'ils ont. Mais de manière beaucoup plus large, sur ceux dont les parents ont été aimants, soutenants, qui ont suivi au moins un peu la scolarité de leurs enfants, qui ont été là affectivement. Pour me restaurer narcissiquement je me dis que moi, j'ai pu me faire "toute seule" sans ces ressources qui sont élémentaires, alors qu'eux, avec tout ça, ils font parfois moins que moi. Mais j'imagine que je me dis ça aussi pour me consoler
2 - ça me fragilise beaucoup, parce que j'ai l'impression que tous les repères sur lesquels je vais choisir de me baser seront "sales", parce qu'ils ne sont pas issus des parents, de la communauté. Pire, ils contredisent ce qu'on m'a enseigné. Je me sens dans une situation de grande solitude par rapport à ça, je ne suis ni d' "ici" parce que je n'hérite pas des valeurs de mon milieu d'origine, ni de "là-bas" parce que je ne peux/veux pas adopter un système de valeurs complètement étranger à ce à quoi j'ai été biberonnée.

Voilà donc globalement, pour prendre toute la distance nécessaire avec tout ça, j'ai besoin de me dire que mes parents ne m'ont jamais rien transmis de positif et que je me suis faite toute seule. Mais la sainte voix de la Raison arrive très vite quand je pars dans ce genre de délires, qui me dit que si j'en suis arrivée là, c'est aussi parce que des gens m'ont élevée, appris à parler, manger, marcher, et m'ont transmis deux-trois choses positives, même à leur corps défendant. Si dans une fratrie, presque tous les enfants d'une famille modeste ont fait des études, même si pas aussi élevées que les miennes, c'est qu'il y a aussi des raisons extérieures aux seules ressources des enfants.

La transmission familiale

C'est une conséquence de ce que j'ai écrit plus haut. Je développerai après.

Mon avenir sentimental

Pareil.

Questionnement politique
Là, ça va être difficile de vous faire part de mes interrogations sans entrer dans les spécificités de mon parcours.
Très simplement, je me demande comment on peut penser la condition des femmes qui sont exposées au mariage arrangé et au mariage forcé de nos jours en France. Les problématiques majeures, à mon sens, étant que nous sommes peu nombreuses, et que nous sommes dans l'écrasante majorité des femmes "racisées" ayant des origines africaines.
Notre faible proportion dans la population française (qui en soit est un bonne chose, car cela veut dire que peu de femmes souffrent de ça) a pour conséquence le fait qu'on ne s'est pas constituées comme un groupe qui revendique des droits et va faire entendre son vécu. Et si on est partisan de la thèse de la "dictature des minorités", c'est aussi une bonne chose, parce que si tous les cas individuels venaient à parler de leurs souffrances individuelles, ça étoufferait les grandes souffrances collectives.
Ce qui me pose le plus problème, c'est moins celui de la représentation politique (d'ailleurs pour quels intérêts? Contrairement au racisme ne concerne pas que les "minorités ethniques" car l'oppresseur n'en est pas issu, les questions de mariage arrangé/forcé touchent au mode d'organisation sociale des "communautés" exclusivement dans la mesure où ces unions sont interdites par la loi, en tout cas pour le mariage forcé) que le fait de penser sa situation, ce qui à mon sens se fait très peu. Quand des femmes viennent témoigner sur ce genre de questions, comme pour l'excision, on reste bien souvent dans le drama, le côté épouvantable de la situation en elle-même, et l'analyse des tenants et des aboutissants de ces coutumes est très rare.
Or, il y a deux questions qui me sont venues en tête quand j'ai observé ces situations : celle de savoir où s'arrête le libre consentement et où commence la contrainte (quand on parle de mariage arrangé, c'est très problématique), et celle de la manière dont les familles exercent la pression sur leurs enfants.

Pour la première question, quand j'ai voulu y trouver une réponse, j'ai vu un (seul) article de sociologie sur Cairn (je vais tâcher de le retrouver). Personnellement, j'établirais un curseur, et j'y mettrais aux deux extrêmes :
1-la situation où l'enfant (très souvent la femme) choisit elle-même son propre époux qu'elle a rencontré elle-même mais qui correspond parfaitement aux critères établis par la famille (*)
2-le pur mariage forcé, où l'enfant n'a aucun mot à dire sur le conjoint, et où il est menacé physiquement en cas de rébellion.

(*) pourquoi je ferais commencer le curseur là, et non au mariage arrangé où l'enfant accepte avec enthousiasme? Parce que, d'après mon vécu et ce que j'en ai éprouvé, la forme de mariage que j'ai citée est une forme de mariage arrangée déguisée si je peux dire. Tout simplement parce que le choix de l'enfant est le fruit d'une éducation, d'une intériorisation d'exigences, et surtout, si le conjoint ne correspondait pas aux critères, la famille aurait été réfractaire, au moins au début.
Après, on rejoint là des situations qui sont très communes dans la société française et dépasse de très loin la question des mariages arrangés. Cf les travaux de sociologie sur la diagonale du coup de foudre, la reproduction sociale...

Pour la deuxième question (quand on a exercé une pression sur moi, j'ai tenté de comprendre comment elle s'exerçait), j'ai vu deux façons d'exercer la pression :
-une pression douce : à base dans sa version la plus light de tentatives de convaincre que le prétendant est un homme bien, qui nous rendra heureuse. Dans sa version la plus dure ça va constituer dans du chantage affectif, d'un rappel du statut de la famille, du mal qu'on ferait et de la honte qu'on infligerait en refusant.
-une pression dure : double distinction dans la distinction entre une pression dure "morale", une sorte de rappel à l'ordre social patriarcal et au devoir de respecter les contraintes parce que c'est la loi (si on ne respecte pas, on est en quelques sortes banni de la communauté) et une pression dure "physique" qui va du contrôle du budget et des moyens de mobilité jusqu'à l'assignation à résidence, voire de la violence physique dans le pire des cas.


Et la dernière question que je me pose, à laquelle je n'avais pas pensé tout de suite, est celle de l'image que je renvoie, quand je parle en tant que jeune femme noire de ma communauté de laquelle j'ai du prendre des distances à cause de sombres histoires de mariage arrangé/forcé et de coutumes "d'un autre âge" (et pourtant très actuelles...). Pour le dire un peu brutalement, je prends le risque quand je raconte cette histoire à quelqu'un d'extérieur, de renvoyer l'image d'une Fatou la malienne. J'ai conscience que mon vécu fait écho à des représentations qui peuvent être jugées racistes de la femme noire musulmane opprimée, surtout que mon vécu est minoritaire, mais en même temps c'est mon histoire, et elle existe, et elle a autant voie au chapitre que les histoires traditionnelles de racisme...

Bon voilà... J'écris dans la section des bavardages doux parce que je fais un partage de vécu et que je demande des conseils (et un peu de réconfort Embarassed ) et je me retrouve à aborder des thèmes plutôt sensibles... En plus c'est assez long Razz
En résumé j'aimerais juste être plus apaisée avec tout ça, et ne plus me définir uniquement en fonction de ce truc si lourd... mais j'imagine qu'il faut donner du temps au temps...

Je vous laisse avec tout ça. Bonne nuit!
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Message par siamois93 le Lun 18 Fév 2019 - 1:57

Bonjour, merci pour ton long bavardage.
Alors là, sur les mariages forcés, je n'ai pas d'expérience du tout, la mienne est plutôt le contraire avec des parents qui ne se sont pas du tout préoccuppés que je me marie ou non (sauf ma mère qui voulait que je lui donne des petits-enfants).
Je n'ai pas de communauté, moitié ceci et moitié cela mais sans racines bien connues d'aucun côté.
Je ne comprends pas pourquoi tu parles de racisme vis-à-vis des mariages forcés.
Ton questionnement à mon avis c'est qu'après avoir quitté ta famille tu as envie de créer ta propre famille et alors que deviennent tes racines ? Vas-tu retourner vers ta communauté ou te marier à un juif chinois, ou un martien ?
Aujourd'hui je te donne ce conseil, un peu difficile peut-être, mais ne regarde pas trop les autres. Toute ta scolarité est empreinte d'un positionnement par rapport aux autres élèves. Continue à avancer, ne regarde pas derrière, ça ne sert qu'à pleurer.
La vie tu t'en rends bien compte ce n'est pas toujours être le premier.
De manière très classique, tu ne parles pas de tes grand-parents. Tu n'as que tes parents et frères et soeurs ? Personne d'autre autour de toi ?
Tu as choisi de garder pour la fin le fait que tu es malienne musulmane, en quoi est-ce un souci pour toi ?
Peut-être que la sociologie subit les statistiques, et que tu fais partie des quelques cas particuliers. Il y a cette américaine, tu en as peut-être entendu parler, Liz Murray. «Homeless to Harvard» est vraiment un film intéressant.
C'est quoi ton avenir professionnel ? Gue veux-tu devenir ? Et combien de temps ça durera ?

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Message par Marya le Lun 18 Fév 2019 - 2:17

@siamois93,

Je ne comprends pas pourquoi tu parles de racisme vis-à-vis des mariages forcés.
Pour le coup c'est assez long. J'ai essayé d'expliquer le lien plus haut, mais ce n'est peut-être pas assez clair.

Ton questionnement à mon avis c'est qu'après avoir quitté ta famille tu as envie de créer ta propre famille et alors que deviennent tes racines ? Vas-tu retourner vers ta communauté ou te marier à un juif chinois, ou un martien ?
Oui, c'est en partie ça.

De manière très classique, tu ne parles pas de tes grand-parents. Tu n'as que tes parents et frères et soeurs ? Personne d'autre autour de toi ?
Alors effectivement, je n'ai pas parlé de mes grands-parents parce qu'ils ne sont jamais venus en France, et que 3 d'entre eux sont morts avant mon premier (et pour l'instant mon dernier) voyage au pays. Et je n'ai vu mon dernier grand-parent que pendant une très courte période.
De plus mes oncles et tantes ne sont pas en France non plus.
Concrètement, je n'ai en effet que mes parents et mes frères et sœurs.

Tu as choisi de garder pour la fin le fait que tu es malienne musulmane, en quoi est-ce un souci pour toi ?
Ah non, je ne suis pas malienne (mais je suis de pas très loin ^^)
Je citais un film (Fatou la malienne) qui traite du mariage imposé dans une famille malienne traditionnelle. Il met en scène des choses qui se font toujours, et dont on a besoin qu'elles soient relevées, mais on peut critiquer le fait qu'il y a un risque d'essentialisation de la femme noire... à moins que ce ne soient que les idiots qui essentialiseraient à partir de ce film What a Face
Mais perso rien que le titre m'a assez gênée la première fois que j'en ai entendu parler.

Professionnellement, j'aimerais faire de la socio, niveau recherche. Et ça prendra... du temps What a Face
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Message par RonaldMcDonald le Lun 18 Fév 2019 - 11:09

Un sacré pavé qui me frappe personnellement, tu sembles être un mélange d'expériences douloureuses que moi, mais aussi pas mal de mes proches, ont subi. Je vais essayer d'être bref(le boulot m'attends, je cherche la motivation ailleurs, comme ici...)

Marya a écrit:(.../...)Coup de sang que j'ai rapidement su canaliser. Mon tempérament raisonnable ne m'a pas quittée, comme d'habitude, et alors que j'étais en train d'écrire un petit (gros) texte qui détaillait mon passé et toutes les interrogations et les souffrances qui m'habitent par rapport à lui, je me suis "raisonnée". Je me suis surtout surprise une énième fois à me dire que je détestais déballer cela, que j'avais l'impression d'être comme une nécessiteuse qui demande charité au premier passant (waw, quel respect pour les nécessiteux), parce que raconter une histoire pas très rose dans l'espoir d'avoir un peu de consolation, voilà quoi...

On a tous besoin d'aide, à un moment ou à un autre. il n'y a pas de honte à demander de l'aide quand c'est justifié. Et vu ton pavé, dans ton cas, ça me semble plus que justifié.

Marya a écrit:Alors très succinctement, je suis une femme de 21 ans et je suis issue d'une famille où j'ai été éduquée selon des valeurs traditionnelles, conservatrices. Dans ma jeunesse (de mes 10 ans environ à il y a quelques mois) j'ai avant tout pâti de ce qu'il y avait de patriarcal et de misogyne dans leur éducation. Pour résumer, une conjonction d'événements, liés ou non à ce patriarcat, ont poussé mes parents à me faire rompre contact avec le monde extérieur, pour tout ce qui ne relevait pas de l'école. Ayant été une ado docile dans mon comportement (mais "indépendante" dans ma façon de penser), je me suis pliée à leur volonté, ce qui a à peu près grillé mon adolescence.
De plus, j'ai eu un père très autoritaire et colérique, bref toxique, qui m'a imprégnée de terreur pendant toute cette période. Je n'ai pas envie de raconter comment il s'y prenait pour inspirer cette peur (je veux juste préciser qu'il n'y a pas eu de violence physique), mais j'imagine que vous voyez un peu l'idée.

Mes deux grand-mères ont été très toxiques avec leurs enfants, alors j'imagine facilement. Mes parents m'ont raconté. Ils ont presque éradiqué toute toxicité de l'éducation qu'ils m'ont donné, et je leur en suis très reconnaissant. Il leur reste 2-3 bizarreries, mais vu de là ou ils sortent.....

Avoir "grillé" son adolescence, ça veut juste dire avoir fait autre chose que les autres. Toi(comme moi, autrement), tu as développé d'autre qualités qui correspondent mieux à ta personnalité que sortir, fumer des trucs bizarres, se mettre mal, et plomber ses études. Je ne dis pas de mal de ceux qui ne font ça. Ils ont juste pris un autre chemin. Avec ses joies et ses peines, aussi. C'est juste un chemin dont le reste de ton intervention me fait penser qu'il ne t'aurait pas convenu. Moi, je l'ai fui délibérément, ce chemin. Toi, tu n'as pas eu le choix, d'ou, sans doute, plus de regrets de ton coté.

Marya a écrit:Pour en revenir au patriarcat, en plus de l'enfermement, et au fur et à mesure que je grandissais, il y a eu d'autres formes d'intimidation qui se sont greffées. Disons qu'ils avaient pour moi un schéma de vie qui ne correspond pas du tout à mes aspirations. Sauf qu'ils ont été très têtus, en particulier mon père. Ça en est arrivé à un point où j'ai pris la décision de quitter le foyer familial, et que j'ai réalisé cette aspiration il y a quelques mois (seulement).

Bon boulot. C'est très difficile de sortir de ce genre d'environnement. Je suis ami(internet) avec des gens qui ont échappé à la chape de plomb de l'évangélisme américain, et je retrouve le même genre de discours chez celles qui ont rejeté le conformisme de la "southern belle"(belle pour son mari, prisonnière de la maison et de ses enfants, et qui n'a pour s'exprimer que l'intrigue et la manigance, tout autre outil d'expression lui étant interdit - et le sourire est obligatoire).

Marya a écrit:Maintenant, je fais des études qui vont me mener, je l'espère, à l'avenir professionnel que je veux, je vis de mes propres revenus avec ma petite sœur et tout est ouvert pour que je réalise ma propre vie selon mes propres valeurs. Sauf que... sauf qu'on ne quitte pas 21 ans de sa vie comme ça. Surtout quand on en a 21. Eh oui, j'ai quelques scrupules interrogations qui me hantent quotidiennement et qui me ralentissent, mais surtout me plongent dans des états de tristesse et de culpabilité, et d'angoisse dans certaines situations bien précises (sociales avant tout).
J'aimerais vous partager mes interrogations.

On passe une bonne partie de sa vie adulte à guérir de son enfance. C'est encore plus vrai pour ceux qui ont subi une enfance toxique, mais je crains que même pour des enfants comme les miens, dont j'espère qu'ils échappent à une grande partie de tout ça(j'y veille, et leur mère aussi, malgré sa religiosité profonde), il y aura pas mal de trucs à désapprendre. Un enfant est le réceptacle de tous les préjugés de ses parents, pour bonne partie. C'est un sacré boulot de déméler tout ça.

Marya a écrit:Mes relations amicales et sociales
(.../...)

La difficulté est de trouver des pairs. Des gens avec qui ça colle. On ne peut pas être amis avec tout le monde. Quand on est hors-norme, les amis potentiels sont plus rares. Il n'y a pas à se sentir coupable. Acquérir un vernis de relations sociales(aux alentours de mes 30 ans, je n'ai pas été précoce pour ça) m'a bien aidé dans la vie professionnelle, je peux désormais discuter avec des inconnus dans les transports - mais ça n'ira pas beaucoup plus loin. Les relations profondes, je n'en ai pas des masses. Quelques collègues, ma fille, ma nièce. Et c'est à peu près tout. Même avec ma femme, ce n'est pas toujours Byzance, on a une relation avec de nombreux déséquilibres(dans les deux sens), même si on arrive presque à être complémentaires.

Pour les contacts physiques, j'ai une collègue Marocaine(zébrette qui s'ignore, et qui fait partie des rares gens avec qui je peux parler en profondeur) qui a eu, elle aussi, une éducation, euh, conservatrice et patriarcale. Le premier jour ou elle est arrivée, machinalement, je lui ai fait la bise. Elle a reculé en catastrophe, et expliqué qu'elle ne faisait pas la bise. 4 ans plus tard, elle a appris les codes et fait la bise comme les autres. Ca n'est pas grand chose, mais c'est pour dire que le vernis, il finit par s'acquérir si on en fait le choix. Au delà du vernis, c'est plus dur, mais le vernis aide vraiment à se faire accepter - à défaut de se faire aimer. Je n'ai pas été aussi rapide qu'elle.

Marya a écrit:Mon parcours scolaire et mon statut de "transfuge de classe"
L'interrogation pour laquelle ce serait cool qu'il y ait des fanas de socio / des bourd(.../...)

Bourdieu, c'est de la statistique. Toi, tu est un individu. Il a raison à son niveau, mais toi, dans ton individualité, tu n'est pas à ce niveau. La dualité individualité/collectivité est fondamentale pour comprendre ce qui se passe. Ce sont deux grilles de lectures fondamentales pour comprendre ce qui ce passe. Elles disent des choses très différentes, et pourtant très vraies toutes les deux.

Au niveau de la collectivité, oui, les masses de pauvres privés de savoirs culturels vendables sont parquées dans des ghettos ou ils resteront massivement. Au niveau individuel, toutefois, il existe parfois des portes de sorties, et l'histoire que racontent ces individus est radicalement différente. Prends Rachida Dati. On pense ce qu'on veut de ses idées politiques(et je n'en pense pas que du bien). Mais au niveau personnel, elle a su trouver la porte de sortie, et changer complètement d'univers. Cadre supérieur de grand groupe Français, puis ministre de la justice, puis députée européenne. La grille de lecture Bourdieusienne, si pertinente à l'échelon du pays, n'est d'aucune aide pour la comprendre. Ni pour te comprendre. Ni pour comprendre mon père, fils ainé et maltraité d'un forain devenu ouvrier. Ni pour comprendre mon grand-père maternel, orphelin de prolétaires qui a bouffé du chat(oui, du chat, un collet à lapin, à Paris, ça n'attrape que du chat, pas de lapins) pendant l'occupation pour survivre pendant qu'il était élève en école d'ingé, avant de finir directeur d'usine chimique.

Tu fais partie des individus qui ont une opportunité de briser leur malédiction personnelle. Comme d'autres avant toi. La droite t'utilisera pour dire "regardez, il suffit de bosser pour s'en sortir" alors que c'est le plus souvent faux(cf Bourdieu). La gauche te dénoncera comme traitresse à tes origines. Tu ne dois pas t'en préoccuper. Tu as, avec un mélange de chance, de travail, et de talent, entrouvert une porte vers un avenir personnel meilleur. Fonce!

Pour ce qui est des repères, enfin, on est toujours seuls face aux choix de ses propres valeurs. Nos parents font tout pour que nous perpétuions les leurs, et je n'échappe pas à la règle. Pourtant, on dévie, forcément. On doit choisir, et choisir, c'est renoncer. J'ai une moralité personnelle de couple, disons [i]conservatrice
, mais j'ai décidé de ne pas juger ceux qui font autrement - parce-que ce ne sont pas mes oignons. Ma mère désapprouve formellement ce laisser-faire(elle tape beaucoup sur les gays, en particulier). Il me semble que tu est partie pour une remise en cause plus complète que ça de tes valeurs d'enfance. Je n'ai aucun souci avec ça, mais sois sûre de le faire pour de bonnes raisons - i.e. pas par vengeance.

Marya a écrit:Questionnement politique(.../...)

Pour le mariage forcé : je parlais de Rachida Dati, elle a fait annuler le sien. Pour celle qui parvient à un niveau de maitrise des institutions suffisant, les outils existent pour s'en libérer. C'est sans doute une des raisons pour lesquelles beaucoup de familles patriarcales toxiques privent de possibilités scolaires leurs filles(je connais quelques catholiques et autres évangéliques dans ce cas, je suis certain que ce ne sont pas les seuls).

Un autre outil qui existe, c'est l'interdiction du pariage avant 18 ans. Chirac l'a mis en place expressément pour cibler les musulmans qui mariaient des gamines - et s'est pris une volée de bois vert de la part d'ultracathos qui n'étaient pas dans son radar, mais faisaient exactement pareil. Il a tenu bon(d'ailleurs, vu le bonhomme, ça l'a sans doute amusé de les faire chier). Ca n'élimine que les cas les plus atroces, mais c'est toujours un élément positif.

Je constate que tu considères aussi le mariage arrangé comme un forme de mariage forcé(enfin, corriges-moi si je t'ai mal lu). J'ai toujours tenu ce discours, aussi. Je suis assez pote avec certains gauchistes américains, mais ils ne voient pas les points communs en termes de pression sociale. Leur antiracisme leur interdit de penser que les non-blancs puissent se comporter parfois aussi mal que les évangélistes blancs qui sont leur ennemi total. Et tolèrent le mariage arrangé, tant que ça ne les concerne pas personnellement... De voir que quelqu'un qui se sent assez directement concerné est d'accord avec moi me renforce sur la perception que j'ai de certaines pratiques que l'on qualifie de médiévales, et qui auraient effectivement dû rester au moyen-âge.

Pour le racisme, c'est difficile à éviter. C'est une histoire de paille et de poutre. quand on veut tuer son chien, on l'accuse d'avoir la rage. Tous les gens que j'ai cité dans ma réponse ne sont que des gens, des individualités à l'histoire unique, qui peut parfois illustrer des tendances ennuyeuses, mais en aucun cas ne peuvent servir comme mètre étalon pour jauger le groupe dont ils sont originaires(sans l'avoir demandé. Je n'ai demandé ni à être blanc, ni zèbre, ni à avoir des parents cathos-new age).

Dernier détail : pour la socio, c'est passionnant, mais les places sont chères. Les émeutes de Mai 1968 ont commençé à la fac de Nanterre, dans une fac de sociologie. A l'époque, on formait 3000 sociologues par an, là ou le marché pouvait en absorber 50. Ce n'est pas un hasard si c'est là que ça a pété en premier. Les chiffres ont dû un peu changer depuis, mais les places restent très chères. Il te faudra être meilleure que les autres. Tu me sembles en avoir le potentiel, mais c'est un chemin parsemé d'embuches.

(résultat, moi aussi j'ai écrit un pavé, et je suis en retard dans mon boulot. Aucun regret Twisted Evil ).
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