Grisaille d'une vie d'ascète

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Grisaille d'une vie d'ascète

Message par DieSpinnenfrau le Mer 16 Jan 2019 - 23:13

Bonsoir,

Voici un extrait choisi de mon travail d'introspection (il traduit excellemment mes lacunes sociales). Je m'étais présentée sur le forum en 2017, et c'est une missive plus aboutie que je publie aujourd'hui.


Mon enfance fut un naufrage ; une mer houleuse où un corps harassé luttait continûment pour son souffle. Dans mon cerveau glacial et biscornu, les relations faisaient déjà figure de casse-tête inextricable. Partout sur ma voie, l'abîme des dissemblances déployait fatalement sa langue emplie de fiel :

« Tu es une intruse ! Va-t'en, Sélénite ! »

À l'âge où mes condisciples perçaient les interactions sociales, mes passe-temps gravitaient tous autour de la faune. Ainsi pouvais-je, par saison estivale, lorgner sans discontinuer d'indolents lézards olive. Quelquefois, ma vélocité d'enfant m'offrait d'en attraper un entre mes mains ; le phénomène d'autotomie qui s'ensuivait alors revêtait le point d'orgue de mon attrait pour ces reptiles. Mais nul organisme ne me captivait autant que les coléoptères, véritables joyaux animés, s'il en fut. Leur immense diversité morphologique, du pronotum variablement large aux appendices démesurément longs dans certains cas, m'évoquait des monuments architecturaux d'une ère antique ; et leurs multiples ornements élytraux ne laissaient pas de me renvoyer à ces bijoux que pouvait porter une femme à ses doigts. Pétrie d'admiration, j'allais m'exclamer plus tard : doux travail d'orfèvre ! La fillette soucieuse que je fus sonda longtemps dans son cœur humus et marécages, en quête d'indices pouvant élucider sa fièvre du règne animal. Pas le moindre pied n'avait foulé ce sol ; seules cinq ou six fleurs se courbaient au-dessus d'un menu ruisseau. Ma passion était-elle moyen d'éluder mon espèce ? Je me rappelle une enfant solitaire, farouche et ombrageuse. Loin de tisser des liens avec mes semblables, je témoignais d'une rare indifférence. En classe, mon violon d'Ingres consistait à mastiquer du papier. À cette activité s'ajoutait une folle agitation. Ces détails, qui par leur singularité interpellaient les adultes, étaient invariablement perçus comme une incidence des sévices dont j'avais naguère été victime.

Dès ma prime jeunesse, les animaux exercèrent sur moi une authentique magie qui était sans commune mesure avec le pâle intérêt éprouvé par mes pairs. À titre d'exemple, je pouvais dans la cour prospecter chaque talus des heures durant et, tandis que j'exhumais de charmantes ammonites, les miens observaient indolemment mon butin. Il arriva qu'un élève déclare en soupirant « J'ai des fourmis dans les jambes ! ». Ne voyant personnellement nulle trace des insectes mentionnés, je conclus à une plaisanterie de mauvais goût. Ce malentendu aurait très bien pu déclencher l'amusement chez mes camarades, tout comme ma piètre coordination motrice (en dépit d'efforts prométhéens, je n'ai jamais abouti à la moindre brasse), mais ayant déjà une pleine connaissance de mes lacunes, j'évitai soigneusement d'éventer ma méprise, et m'attachai plutôt à la jeter au fin fond du Léthé.

« Amandine, que fais-tu ? »

Ma mère ne voyait-elle pas que je représentais une chouette hulotte ? Toutes mes productions manuelles furent peuplées de strigiformes plus ou moins rudimentaires car, déjà petite fille, j'étais pénétrée de cette idée que l'oiseau seul exerce son empire sur l'immensité du ciel. Me définissant moi-même comme un albatros aux ailes éléphantesques (lorsqu'il ne s'agit pas du merle blanc d'Alfred de Musset), depuis assez longtemps abreuvé d'invectives par la plèbe, j'aspire aujourd'hui à goûter les pans d'or du monde terrestre, alors même que la pensée d'un intime m'évoque une coupelle de fruits putréfiés : il est trop tard, et le temps se gausse.

« Maman, regarde, c'est une chouette hulotte ! Elle est jolie, non ? »

« Tu dessines toujours la même chose. Tu ne voudrais pas varier un peu ? »

L'observation fit instantanément mouche. Bientôt, une boudeuse expression assombrit mon visage d'enfant. Comme une espèce pélagique décrivant des mouvements autour d'un appât, je tournai en rond pendant une demi-heure, les yeux tout embués de larmes. J'étais donc bel et bien une aberration ambulante, à l'instar de ces hommes atteints d'hypertrichose que l'on exhibe éhontément dans les cirques, victimes muettes de la foule étriquée.

« Quel malheur d'avoir une gosse aussi bizarre ! Et elle ne sort jamais s'amuser ! »

Du plus loin que je me souvienne, j'ai toujours fui les atmosphères festives voire carnavalesques, les nuisances engendrées par de telles manifestations agressant mes sens. D'une manière générale, le moindre bruit m'épuise, c'est pourquoi je ne peux me résoudre à m'exposer longuement. D'après moi, les sources lumineuses sont aussi un cauchemar, et j'ignore comment il est possible de trouver le sommeil en l'absence d'obscurité totale.


Et des bribes plus récentes, afin d'encore éclairer ma personnalité (puisqu'il s'agit de se présenter) :


Les sciences ont toujours exercé sur moi un irrésistible attrait, au-delà de mon intérêt patent pour les lettres, lequel s'est révélé, somme toute, assez tardivement dans ma courte existence (et cela en dépit d'une précocité langagière indéniable). Plus que la beauté des mots, c'est l'exactitude qui me stimule et fait frétiller mon encéphale. Je me tournerai volontiers vers la neurologie à terme, si toutefois l'idée de bifurquer ne s'impose pas à moi d'ici là. J'ai une passion exacerbée pour l'entomologie ; je pourrais fort bien étudier la morphologie, le comportement et le biotope d'un insecte donné pendant des heures voire des semaines, sans discontinuer (viendra le jour où je m'envolerai en Afrique de l'Ouest afin de capturer un Goliathus regius).

Aujourd'hui, ma curiosité (le plus fier vestige de mon enfance) s'efface insensiblement au profit d'une morne incrédulité. Je ne peux observer avec la même réjouissance insectes et genre humain. Dans le premier cas, il s'agit plus certainement de contemplation : les élytres diaprés de Phalacrognathus muelleri ou la fragilité de Cetonia aurata me rappellent combien mère nature peut être à la fois belle et vulnérable. L'homme, pour sa part, est un être fondamentalement terne, laid et prévisible. Le regarder sans œillères, c'est le railler encore et encore.
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Re: Grisaille d'une vie d'ascète

Message par RonaldMcDonald le Jeu 17 Jan 2019 - 8:51

DieSpinnenfrau a écrit:(.../...)Du plus loin que je me souvienne, j'ai toujours fui les atmosphères festives voire carnavalesques, les nuisances engendrées par de telles manifestations agressant mes sens. D'une manière générale, le moindre bruit m'épuise, c'est pourquoi je ne peux me résoudre à m'exposer longuement. D'après moi, les sources lumineuses sont aussi un cauchemar, et j'ignore comment il est possible de trouver le sommeil en l'absence d'obscurité totale.(.../...)

Tiens, tu est moi?

Non, je rigole, moi, ce n'était pas les insectes, c'étaient les ordinateurs qui me fascinaient. Au point qu'un jour je me suis dit "je n'en ferais pas mon métier, pour être un adulte équilibré". Mais on échappe pas à son destin.

On échappe pas non plus aux sempiternels "viens t'amuser au lieu de travailler" des gens qui cherchent un comparse de plus pour aller en boite de nuit, lieu de souffrance par excellence, ou on est confronter à des niveaux sonores insupportables, à des lumières aveuglantes qui donnent un mal au cœur, à des relations sociales qui nous sont inaccessibles, à des boissons trop fortes qui nous rendent encore plus malades, et qui ne supportent pas l'idée qu'on puisse avoir une autre opinion qu'eux sur le sujet.

On échappe pas non plus, dans le milieu professionnel, aux gigantesques open-spaces, ou une personne bavarde va en empêcher 30 de se concentrer, dont la nocivité est parfaitement connue(j'ai des liens, mais je ne suis pas assez ancien pour les poster), et pourtant systématiquement ignorée par des grands chefs qui ne jurent que par la "communication" (vachement utile quand on doit, seul, mettre au point un algorithme compliqué). Et accessoirement, quand on met un casque avec de la musique pour essayer de ne pas devenir fou, coincé entre des conversation sur les derniers résultats de football ou sur la dernière gréve à la mode, on se fait traiter d'asocial ou d'autiste, injure suprême. Ben oui, essayer de bosser, de faire ce pour quoi on est payé, c'est mal. Cancaner au lieu d'être productif, c'est montrer patte blanche, fidélité à un cheffaillon qui ne sait rien faire d'autre que bien parler et se sent menacé à la moindre manifestation de compétence d'un subordonné.

J'aimerais pouvoir dire que je caricature. Je peux juste dire que je comprends ta souffrance, je la connais par cœur. Tu n'est pas seule. Tu est peut-être isolée, mais tu n'est pas seule.
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Re: Grisaille d'une vie d'ascète

Message par Sybille le Jeu 17 Jan 2019 - 10:26

Superbe présentation ! Bienvenue sur ce forum... puisses-tu y trouver les participants aussi intéressants que des insectes... ^^

Cadeau de bienvenue : voir l'avant-dernière photo de la page :
grillon japonais
(J'ai halluciné le jour où je suis tombée sur cette photo, je n'avais jamais vu d'aussi beaux motifs sur une bestiole...)
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Re: Grisaille d'une vie d'ascète

Message par Invité le Jeu 17 Jan 2019 - 10:42

Coucou la femme araignée.

Euh j'ai bloqué dessus désolé, mais une araignée à 8 pattes non?

Enfin, Cool Bienvenue à toi, bienvenue parmi nous.

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Re: Grisaille d'une vie d'ascète

Message par DieSpinnenfrau le Jeu 17 Jan 2019 - 12:24

Kriminelle a écrit:Coucou la femme araignée.

Euh j'ai bloqué dessus désolé, mais une araignée à 8 pattes non?

Enfin, Cool Bienvenue à toi, bienvenue parmi nous.

Bonjour,

Effectivement, comme tout arachnide, les araignées sont pourvues de quatre paires de pattes. Du reste, mon pseudonyme est tout à fait indépendant de ma fièvre entomologique : il me vient du charmant surnom dont un correspondant allemand m'a affublée lorsqu'un soir j'ai porté secours à ma sœur cadette qui devenait blême d'effroi face à une tégénaire (un animal absolument inoffensif, soit dit en passant). Quoique mon amour pour les insectes soit spécialement marqué, la faune me passionne dans son ensemble (y compris les araignées, donc).
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Re: Grisaille d'une vie d'ascète

Message par Invité le Jeu 17 Jan 2019 - 12:36

De la part d'un autre ascète ( de type anachorète ) : Bienvenue !

Je trouve ton jugement un peu dur envers l'Homme. Reste curieuse, et prends le temps de l'étudier sérieusement.
Je te promets que tu ne seras alors pas au bout de tes surprises.

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Re: Grisaille d'une vie d'ascète

Message par Confiteor le Jeu 17 Jan 2019 - 12:45

Bienvenue !

Je ne peux que t'encourager à poursuivre tes chantiers.
C'est un plaisir de te lire, le style est fluide, soutenu sans être ampoulé, avec un vocabulaire choisi et des tournures harmonieuses.

Ça fait du bien aux yeux !
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Re: Grisaille d'une vie d'ascète

Message par DieSpinnenfrau le Jeu 17 Jan 2019 - 13:21

RonaldMcDonald a écrit:
DieSpinnenfrau a écrit:(.../...)Du plus loin que je me souvienne, j'ai toujours fui les atmosphères festives voire carnavalesques, les nuisances engendrées par de telles manifestations agressant mes sens. D'une manière générale, le moindre bruit m'épuise, c'est pourquoi je ne peux me résoudre à m'exposer longuement. D'après moi, les sources lumineuses sont aussi un cauchemar, et j'ignore comment il est possible de trouver le sommeil en l'absence d'obscurité totale.(.../...)

Tiens, tu est moi?

Non, je rigole, moi, ce n'était pas les insectes, c'étaient les ordinateurs qui me fascinaient. Au point qu'un jour je me suis dit "je n'en ferais pas mon métier, pour être un adulte équilibré". Mais on échappe pas à son destin.

On échappe pas non plus aux sempiternels "viens t'amuser au lieu de travailler" des gens qui cherchent un comparse de plus pour aller en boite de nuit, lieu de souffrance par excellence, ou on est confronter à des niveaux sonores insupportables, à des lumières aveuglantes qui donnent un mal au cœur, à des relations sociales qui nous sont inaccessibles, à des boissons trop fortes qui nous rendent encore plus malades, et qui ne supportent pas l'idée qu'on puisse avoir une autre opinion qu'eux sur le sujet.

On échappe pas non plus, dans le milieu professionnel, aux gigantesques open-spaces, ou une personne bavarde va en empêcher 30 de se concentrer, dont la nocivité est parfaitement connue(j'ai des liens, mais je ne suis pas assez ancien pour les poster), et pourtant systématiquement ignorée par des grands chefs qui ne jurent que par la "communication" (vachement utile quand on doit, seul, mettre au point un algorithme compliqué). Et accessoirement, quand on met un casque avec de la musique pour essayer de ne pas devenir fou, coincé entre des conversation sur les derniers résultats de football ou sur la dernière gréve à la mode, on se fait traiter d'asocial ou d'autiste, injure suprême. Ben oui, essayer de bosser, de faire ce pour quoi on est payé, c'est mal. Cancaner au lieu d'être productif, c'est montrer patte blanche, fidélité à un cheffaillon qui ne sait rien faire d'autre que bien parler et se sent menacé à la moindre manifestation de compétence d'un subordonné.

J'aimerais pouvoir dire que je caricature. Je peux juste dire que je comprends ta souffrance, je la connais par cœur. Tu n'est pas seule. Tu est peut-être isolée, mais tu n'est pas seule.

Petite précision utile : Concernant mon intolérance au bruit, elle ne saurait s'appliquer à la musique, a fortiori lorsqu'il est question de sons doux. J'ai sans cesse des bribes de mélodies qui cognent contre ma boîte crânienne, et dont le renouvellement aléatoire parfois me fatigue, je l'avoue. Mon hypersensibilité sensorielle est telle que l'idée d'une vie d'ermite s'impose à moi bien souvent, occultant par là mes velléités de sociabilisation (qui demeurent falotes, disons-le franchement). J'ai noté chez mes pairs une propension aux cancans et autres commérages ; et cette atmosphère méphitique réjouit les simples d'esprit. Encore récemment, le cas d'un ami méprisé m'est parvenu aux oreilles : ses connaissances l'ont raillé pendant deux heures parce qu'il avait eu le malheur de créer un groupe Facebook au nom "vieillot". C'est ainsi que je côtoie la bêtise humaine tous les jours.
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Re: Grisaille d'une vie d'ascète

Message par Maxim le Jeu 17 Jan 2019 - 14:11

Salut,
Je trouve également que tu devrais laisser sa chance à l'Homme. Cet animal fascinant qui ne cesse de surprendre. Dont les règles varient fortement lorsqu il s agit d individus ou de groupes. Une variété de personnalités assez impressionnante. Quel plaisir lorsque l on rencontre un (autre) "extraterrestre".
Tantot dégouté par ses mauvais cotés on s en détourne pour y revenir lorsqu on redecouvre les bons. J ajouterais que comprendre l'Homme peut aider à la compréhension des autres animaux (la réciproque étant certainement vraie aussi).
Bref on pourrait passer sa vie à l étudier (ca tombe bien les sujets ne manquent pas)!
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