Incomplétude

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Incomplétude

Message par janikest le Ven 6 Oct 2017 - 0:17

Bonsoir chers zebré(e)s

Je crois qu'en ce moment ça ne va pas fort. Je vis encore une fois un de ces points de bascule, lorsqu'on a trop tiré sur la corde et que le corps et la psyché commencent à montrer des signes de fatigue. Difficile d'expliquer ce qui ne tourne pas rond à mon entourage, pour qui je représente une certaine réussite: je suis jeune, en bonne santé, et j'enseigne depuis deux ans une matière passionnante en classe préparatoire dans un des meilleurs lycée de France. Sauf que voila, je m'ennuie. Au début, c'était bien, l'excitation de préparer un nouveau concours, de s'immerger totalement dans la connaissance et la maitrise d'une discipline qui ne m'était pas familière. Et puis, une fois installé dans la routine, l'énergie retombe. Bien sur, dés lors que je suis devant mes étudiants, je retrouve un peu du feu sacré, je vis et fais vivre quelque chose et les ruminations mentales s'effacent par rapport aux exigences et aux sollicitations du moment présent (les cours sont animés et je mes étudiants ne cessent de me surprendre).

Sauf que sitôt mon cours terminé, je sens que la chape de plomb me retombe dessus pour bien m'écraser. Je me sens vide, démotivé, et sans énergie. A la limite, je préférerais retourner faire cours. Les discussions quotidiennes me sont pénibles et me semblent vides de sens, les petites corvées (vaisselle, lessive, courses etc) deviennent presque insurmontables. Démotivé, fatigué, bougon, blasé ont longtemps fait parti de mon jargon car cette sensation d'incomplétude - lâchons enfin le mot - me suit depuis bien trop longtemps. Durant des années, j'ai cru que tous les gens ressentaient la même chose que moi -bah oui, personne n'aime faire la vaisselle ou se lever tôt le matin pour aller au boulot penses-tu?-, donc mon mobile (et non mon motif car il s'agit ici d'un ressort largement inconscient) était que je ne fais pas assez d'efforts. Donc j'ai essayé, encore et encore. Avec des phases d'adaptation suivies de grosses périodes de décompensation qui ont permis de financer quelques psys.

J'ai eu conscience assez tôt dans ma vie que le "monde du travail" était une grosse arnaque, et la dessus je pense que j'ai eu de bonnes intuitions. J'ai donc prolongé mes études autant que je le pouvais avec une grande école et un beau projet de thèse à l'arrivée pour obtenir un contrat doctoral et quelques belles années à être payé pour étudier. Sauf que comme beaucoup de doctorants qui pourtant ne déméritent pas (le mérite n'est pas le premier critère d'obtention d'une bourse doctorale, mais comme dans beaucoup d'autres domaines, il faut croire que c'est une "fiction nécessaire"), je n'ai pas pu obtenir les financements. Quelques années plus tard, après une autre grande école, un bref passage dans le monde du travail (dont la médiocrité s'est révélée pire que l'idée que je m'en était fait), et un autre concours, me voila prof. Ces revirements chaotiques m'ont tout de même permis de faire de belles découvertes et de satisfaire ma curiosité intellectuelle (j'ai pu accumuler cinq Masters: science politique, droit, économie, sociologie, et enseignement). A chaque fois, cette même excitation de m'immerger dans un nouveau domaine, d'en comprendre la logique, et de disposer d'une nouvelle manière d'appréhender le monde. D'autres domaines m’intéressent comme la philosophie et la psychologie et un jour si j'ai le courage, je me remettrai à la physique et aux mathématique que j'ai complètement délaissé.

Le problème est que trop de choses m’intéressent et que je n'ai pas assez de temps pour tout faire. Et je ne parle pas que des domaines "intellectuels": je chante et j'aimerais composer, j'ai aussi une passion pour l'écriture (moins ces dernières années car depuis que j'étudie les sciences sociales et leurs auteurs qui s'apparentent trop souvent à des écrivains ratés, mon style en a quelque peu souffert), je suis un amoureux du ski et de la montagne. Ne parlons pas de cette vocation de devenir un intellectuel, d'apporter ma contribution à cette société, de faire atterrir mes idées afin qu'elles affectent les autres et se traduisent par des actions. J'ai notamment crée ce post car je crois qu'il tranche avec l'idée qu'on a habituellement de la déprime comme restriction des possibilités, car il me semble que mon incomplétude provient de mon incapacité à engager mon existence en faisant un choix parmi une multitude de "possibles". J'ai l'impression que j'arpente le monde sans vraiment avoir le temps d'y participer, comme un voyageur qui, bien que renouvelant sans cesse ses expériences de vie, se heurterai à la triste routine résultant de la superficialité de ses relations et de ses échanges, de son incapacité à participer au monde qu'il observe. Je totalise 11 déménagements en 10 ans, et pourtant je me sens las. Il faut dire que je vis une bonne partie du temps dans ma tête à ruminer des pensées circulaires, et lorsqu'elles ne le sont pas, je ne peux pas vraiment les partager, sauf avec des personnes aussi pétées du casque que moi (et qui deviennent souvent mes amis :-) )

Et puis la, revoilà cet infâme couperet de la lucidité qui reviens pour me guillotiner tout espoir et toute possibilité de me mentir à moi même. Car au fond, mon boulot, c'est de permettre à des nantis ayant déjà tout pour réussir de bien s'assurer qu'ils écraseront les autres au concours. Triste vocation du sociologue bourdieusien pris par sa propre conscience en flagrant délit de tartufferie (quand on sait en plus qu'il enseigne Marx à des prépas HEC...). Je me dis parfois qu'une vocation moins "intellectuelle" sur le plan professionnel pourrait me convenir, en rapport avec le sport ou la musique. Pourquoi pas devenir prof de chant ou faire une saison au ski et préparer le monitorat. Mais je redoute déjà le moment ou je vais me faire chier. Cela ajouterait une "portion de vie" à cet agrégat de segments de vécu qui, sans ligne directrice ni cohérence d'ensemble, constitue mon existence. Car c'est bien l'impression que ça me donne quand je regarde le chemin accompli jusqu'ici. J'ai des bouts de vie, avec autant de relations sociales, de lieux, de savoirs, et de facettes de ma personnalité (je préfère ça aux "faux self" car quand même, il y a une partie de nous dans ce "faux self" et j'ose croire que c'est aussi pour cette partie authentique qui transparait que certaines personnes se lient d'amitié ou d'amour avec nous), mais pas de véritable unité personnelle. Mon vécu comme  mon expérience présente sont fragmentés, je me sens incomplet, inauthentique, et j'ai une impression de formidable perte de temps.

Ce que je vis maintenant, je l'ai déjà vécu (à 15,19,22 et 26 ans) mais cette fois ci je n'espère même plus forcement un "rétablissement", qui ne se traduirait pas par une transformation profonde de mon fonctionnement. J'en ai ma claque, ça suffit. Quitte à sonder les abysses pour en ressortir plus grand et enfin sentir que quelque chose m'anime profondément, faire émerger de ce vécu fragmenté une cohérence, retrouver un sentiment d'unité personnelle et un ajustement de mes actions avec mes valeurs. Je tiens d'ailleurs à remercier les membres de ce forum avec qui j'ai discuté Samedi et Dimanche dernier, cette rencontre m'a fait énormément de bien et j'ai passé un moment précieux ou précisément je ne suis senti bien, authentique et spontané. Ça m'a vraiment revigoré :-)
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Re: Incomplétude

Message par Fab. Fabrice le Ven 6 Oct 2017 - 0:42

Soit tu fait un petit bond, comme tu l'a déja vécu, et tu devient moniteur à l'esf, une nouvelle portion sur la même route ce qui te conduira à la trentaine pour revenir nous expliquer ton soucis soit tu saute dans le vide, le grand bond qui change tout , par exemple devenir alpiniste, écrire des livres d'aventure et vivre de conférences...

Attention tout, c'est tout, tes références et valeurs comprises et sans garantie aucune de ne pas s'écraser au fond ou d'y gagner quoique ce soit, il faut être prêt à se départir de tout, au delà des choses, de soi-même...

Je ne désire ni te pousser ni te freiner mais voilà ce que m'a inspiré la lecture des ton propos. Bonnes avancées à toi.

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Re: Incomplétude

Message par Jora le Ven 6 Oct 2017 - 1:41

Janikest ton message me touche parce que je ne suis pas passée loin de cette situation sur le plan professionnel et rien ne dit que je n'y finirai pas un jour, le monde du travail est souvent une arnaque oui.

De mon coté, je l'ai faite la thèse avec un petit financement (900€/mois pour 3 ans puis 3 autres avec un poste ATER et chômage -pour sûr, j'ai eu de la chance et beaucoup de sacrifices aussi, et puis l'après-thèse ça a été l’amertume, celle de comprendre qu'il n'y aurait pas de poste même si j'étais un bon chercheur et un bon enseignant. L'amertume de savoir que quand on vient d'un milieu ouvrier peu cultivé et pauvre on croit un peu au discours du mérite, mais que se saigner à blanc ne suffit pas, faut connaitre les règles implicites, avoir un certain réseau et on ne les a pas. Je fais partie de ceux qui n'ont jamais su ce qu'était Hypokhâgne, alors de là à savoir qu'en plus y'avait des choix stratégiques dans le choix des grandes écoles... Bref, la goutte d'eau ça a été "passe l'Agreg" ce truc non exigible officiellement pour un poste mais qui est devenu quasi obligatoire dans ma discipline. L'obligation de passer un concours, enseigner à un public et dans des conditions qui ne m'intéressent pas pour des années, peut-être une vie, me retrouver à 8000km de mon foyer pour peut-être un jour avoir une chance d'être sélectionnée pour un poste... J'ai baissé les bras.
J'ai monté ma boite, je ne sais pas si elle tiendra dans le temps mais au final pour l'instant, j'aime ce que je fais et je ne me lasse pas parce que chaque contrat m'amène à apprendre de nouvelles choses, je me sens utile et ce qui manque à mon épanouissement dans le travail je le réalise bénévolement en asso ou en loisir.

Je crois que le sentiment d'incomplétude nait du fait que la vie qu'on mène n'est pas en accord avec ce à quoi nous aspirons profondément. On n'aime alors pas ce que l'on est parce que, quelques part, on est lucide sur le fait qu'à chaque pas, on ne devient pas ce que l'on veut être et ce quelque chose qui nous rendrait fière de nous même nous manque. On cherche du sens et il n'y en a pas, parce qu'on ne fait pas quelques choses qui nous rend heureux.



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Re: Incomplétude

Message par jolindien le Ven 6 Oct 2017 - 9:05

On se disperse à l'extérieur, mais point de réponse sur cet intérieur.
Avant je m'ennuyer beaucoup, tristesse intérieure...tristesse extérieure, colère aussi.
Alors j'ai fait un pas vers moi, puis un autre, me laissant la possibilité d'être surpris.
Lier les parties, se décentrer, avancer, les innombrables relatifs vécus se liant dans un tout, soi.
Ainsi l'amour se fait inclusif.

La conscience devient bien plus que son aspect mental, l'ennui se fait très rare, car chaque chose se reflète dans toute chose, et puisque on fait le lien, nous ne sommes plus séparé.

L'illusion est toujours bien pâle, et si on est coloré, ou devons nous être?

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Re: Incomplétude

Message par fleurdesel le Ven 6 Oct 2017 - 10:36

I love you Je suis admiratrice et envieuse de ta capacité à te plonger dans de nouveaux domaines (de mon côté j'en ai laissé plusieurs pour me concentrer sur quelques uns, achetant néanmoins quelques livres et zieutant des documentaires pour éviter une frustration trop grande sur les autres) Tu as l'air conscient de la richesse que c'est.

J'entends la frustration lié à la maîtrise du sujet et je lis que c'est "en cours", au moment où tu transmets, face à l'imprévu lié à l'humain, que tu te sens bien. Alors j'en déduis que cette piste est à approfondir, peut-être par la psychologie que tu cites comme nouveau domaine : je pense en particulier à animer des groupes de psychothérapie par exemple, où du fait de la présence de plusieurs personnes le challenge serait plus à la hauteur (j'ai une préférence pour l'Analyse transactionnelle ou pour Rogers dans le domaine) ; ou peut-être en devenant conférencier professionnel ou animateur dans de l'éducation populaire (en plus tu renoues avec Bourdieu Wink) comme un certain Franck Lepage...J'écris "ou" mais cela pourrait être un "et" Wink

En dehors de cela, ton appel me rappelle un sujet de ZC sur le fait d'avoir trop d'aptitudes, qui avait pointé vers ce document : http://megasociety.org/noesis/138/aptitude.html

Bonne continuation sunny
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Re: Incomplétude

Message par janikest le Ven 6 Oct 2017 - 18:00

Merci à tous pour vos réponses!

@Fab.Fabrice

Tu as bien saisi le problème. Faire le grand saut est quelque chose d'assez vertigineux (dans tous les sens du terme d'ailleurs car l'alpinisme m'a toujours attiré), je ne suis pas sur d’être prêt. Mon fonctionnement présent génère de l'ennuie mais me permet d'avoir un cadre et de me sentir en sécurité.

@Jora

J'ai moi aussi été sensible à ton message. Il y a en effet quelque chose d'absurde dans le milieu de la recherche. L'agreg est censé être un concours sélectionnant les enseignants du secondaire et des classes prépa, mais dans les faits c'est une condition quasi requise pour obtenir un contrat doctoral et espérer devenir maitre de conférence.
Et évidemment l'agreg est beaucoup plus simple quand on a fait avant une grande école, qui elle même s'obtient après un passage presque obligé dans une prépa parisienne. C'est un système profondément injuste ou il ne se fait pas bon de provenir d'un milieu populaire.
Quelle est cette boite que tu as monté? Ton travail a t-il un rapport avec tes recherches ou tu as fait un virage à 180 degrés?

@ Fleurdesel

Merci pour ton message :-). Cette capacité est liée à une recherche de performance qui elle même vient combler un gros vide: le sentiment que pour exister je dois "faire quelque chose" et dans la mesure du possible tenter d'y exceller. Je discute en ce moment en thérapie ce besoin de devenir expert dans quelque chose. Après quelque soient mes mobiles, je ne regrette pas ce que j'ai appris, bien que je sois devenu inemployable sur le marché du travail (trop de qualifications, sans compter les démissions, je fais trop peur à n'importe quel employeur).

Tu mentionnes la psychologie et les groupes de psychothérapie et en effet ça m’intéresse! Je l'ai fait remarquer à la thérapeute (elle est très axée Gestalt) qui me suit actuellement et qui bosse en libéral. Je lui pose de temps en temps des questions sur son métier, qui de l'extérieur est assez attirant. Merci pour tes suggestions :-)

J'ai lu l'article auquel mène ton lien, je trouve ce passage intéressant:

"Just one wrong high aptitude can make a job intolerable for a person--like onions in a chocolate cake. A person with a strong knack for working with others might hate solitary work and quit, but be tremendously productive and satisfied as part of a team. Whether a high or low aptitude is good or bad depends on the context. Anything can be an advantage or disadvantage depending on the situation. Talent is no exception."

Le problème est bien énoncé: avoir une aptitude quelque part génère un besoin. J'ai déja essayé de nier un de ces besoins mais lorsque ça dure trop longtemps, je deviens morose sans trop comprendre ce qui m'arrive. Pendant un an par exemple, j'ai bossé de manière routinière, et en rentrant chez moi, c'était session jeux vidéos. J'avais l'impression de dépérir intellectuellement et ça s'est retourné contre moi. Pareil quand je cesse de pratiquer une activité physique. Je finis par ne plus dormir, mon organisme se dérègle, je me sens crevé et apathique. Je suis un solitaire, mais je ne pense pas pouvoir mener un travail isolé comme une thèse car j'ai aussi un besoin d'échanger, de convaincre, et j'aime les contacts sociaux même si il me demandent pas mal d'énergie. Pareil pour la musique...

Bref, ça fait un cahier de charge assez dense que la plupart des "jobs de bureau" ne remplit pas Very Happy

@Jolindien

"Alors j'ai fait un pas vers moi, puis un autre, me laissant la possibilité d'être surpris."

Comment as-tu fait pour te rapprocher de ce "moi authentique". Était-ce un effort conscient ou un processus de découverte qui s'est fait de lui même?
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Re: Incomplétude

Message par Jora le Sam 7 Oct 2017 - 0:18

Janikest : Je suis chercheure indépendante dans ma branche, Je vis de prestations d'ingénierie recherche et un peu de formation essentiellement auprès de grosses institutions, je propose aussi quelques services à des particuliers en utilisant mes compétences de chercheur. Mon réseaux de travail dépend beaucoup de l'université pour l'instant et j'ai peur que les opportunités déclinent avec le temps. On verra, pour l'instant après un an, je génère en moyenne grosso modo un smic mensuel.

Pour ce qui est du grand saut au sens propre comme au figuré, cela a été et est encore en toile de fond une de mes angoisses, faut-il préférer un illusoire (ou au moins relatif) sentiment de sécurité - financier essentiellement- à la quête de sens et la réalisation de ses rêves et aspiration au bonheur...? La balance n'est pas toujours facile à trouver ; mais je trouve la vie courte et j'ai envie de mourir en me disant que quand même j'ai fait des trucs cools, alors j'essaie autant que je peux de multiplier ce qui me rend heureuse, ce qui me rend objectivement heureuse et épanouie.

Pour ta question à Jolindien. Moi je suis passée par la méditation (sous différentes formes, et ça a pris plusieurs années), j'ai découvert qu'on était 3 à l'intérieur de moi. 1/ le moi des émotions et pensées, celui qui sert d'interface pour interagir avec le reste du vivant. Il est aussi changeant que l'état de la mer en surface, il est sujet à des hauts et des bas, à des changements d'humeurs réguliers, il est parcouru de "je me déteste, je suis nulle" et d'émotions douloureuses, mais il est aussi celui qui s'extasie devant la nature, qui sautille de joie et qui apprend progressivement à s'aimer... il est le moi le plus présent, 2/ Le moi du silence est un moi plus profond il est comme un profond courant marin, il suit son cours et ne change en profondeur que très très lentement. Il regarde avec bienveillance mon moi des émotions et l'aime comme il est, il discute avec et endosse le rôle du psy au besoin, il l'invite à s'assoir à ses côtés quand le moi des émotions à besoin d'un repos ou d'un répit... Il sert de guide pour ne jamais perdre l'objectif de vue, il est aussi le gardien des valeurs et aspirations profonde je crois. C'est le moi auquel j'accède quand je médite et j'aime les furtifs moments de sérénité, d’apaisement et de plénitude qui peuvent l'accompagner. 3/ Le moi du tout, il est la mer en entier, celui qui a conscience de l'existence des deux autres et de la connexion au reste du vivant, il ne fait rien de particulier, il est la conscience de cette/ces existence.s.
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Re: Incomplétude

Message par jolindien le Sam 7 Oct 2017 - 6:23

Le moi, le soi...le lien, se décentrer c'est pouvoir prendre chacune des positions de l'être, et ensuite les 3 en même temps.
Ce qu'exprime jora autrement.
Comment ai-je fait? C'est l'histoire de ma vie, de la vie.
Le catalyseur, la séparation d'avec la mère de ma fille, et surtout quel père serai-je envers ce petit être rayonnant.
Je me suis demandé pourquoi, pourquoi ce moi, pourquoi cette souffrance et cette lassitude envers les autres, envers moi, envers tout...
Tout prend sa source dans l'enfance, avoir le courage de lever les voiles qui masquent notre vrai soi, tout ses pourquoi.
Faire alors un premier pas, peur de tomber dans le vide..., la peur nous maintient servile, elle ne nous protège pas, elle nous emprisonne dans ce reflet de nous même.
Quoique qu'on fasse le reflet reste un reflet.
Accepter d'aller voir, découvrir cet inconnu, cet ensemble, et ce nous même, on connait beaucoup de chose, force est de constater que la souffrance provient de cette incompréhension de notre véritable fonctionnement...qui est cet être à l'intérieur?
Un enfant meurtri, qui aime tant, mais qui ne sait pas comment aimer, surtout s'aimer soi-même.
Tout part de soi, et tout revient à soi.
Deuxième pas.
Voilà pour un début, la solution ne sera pas mentale, elle sera entière ou ne sera pas très cher.
Au plaisir d'en discuter, d'aller voir au delà des petites conventions humaines qui croient définir ce qu'est l'homme.,
L'homme est bien plus,
et pour te répondre sur le processus (conscient, inconscient), je dirai il faut être et ne pas être, en même temps...sans temps même.

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Re: Incomplétude

Message par Ladislas le Lun 9 Oct 2017 - 13:09

Cher Janikest,

Voici ton problème:
Par ailleurs - parallèlement, allais-je dire - Cioran a écrit ceci: "Le sérieux n'est pas précisément un attribut de l'existence; le tragique, oui, parce qu'il implique une idée de désastre gratuit, alors que le sérieux suggère un minimum de finalité. Or, c'est l'attrait de l'existence de n'en comporter aucune".

Je reviendrai plus bas sur cette affirmation d'enfant gâté, digne tout au plus d'une philosophie de bac à sable.

Pour le moment, je te propose de revenir à Dürer. On voit représentés dans cette célébrissime gravure différents symboles, attributs et emblèmes relatifs à l'industrie d'une part, puis à la réflexion d'autre part, développées par homo sapiens sapiens depuis quelques petites dizaines de siècles: à terre, pour bien signaler la matérialité et l'inscription dans l'immanence du monde de la technè humaine, clous, latte, scie, rabot, gabarit, marteau; puis, un degré au dessus, s'élevant dans l'espace en prenant toutefois appui sur le sol, sphère, roue, polyèdre complexe, entre lesquels se love dans une douloureuse contorsion un chien de chasse famélique et abattu. Pourquoi donc, famélique et abattu? Parce qu'il n'a manifestement pas atteint la complétude de sa nature, qui est de chasser et d'atteindre sa proie, pour s'en nourrir, au moins partiellement. L'ange songeur et amer, couronné mais déchu, aux ailes inutiles et repliées, tient en sa main droite un compas, instrument de mesure avant même d'être destiné à tracer des cercles. Cet ange est lourdement assis, plus bas que ses genoux, contre une sorte de gros pilastre, architecture sans destination, auquel sont suspendus une balance, un sablier, une cloche, qu'une main invisible placée hors cadre viendra tôt ou tard ébranler: celle de la mort, assurément, qui viendra sonner la fin de cette acédie sans issue. Un putto que son innocence et son immaturité rendent inconscient de ce qui se passe continue à consigner en silence sur une tablette de cire on ne sait quels résultats ou réflexions, déjà obsolètes sans qu'il en ait encore pris conscience - déjà ses ailes ridiculement atrophiées, hors de proportion par rapport à celles de son aîné, n'ont plus que la fonction décorative d'un organe inutile et sans finalité . Et l'échelle de bois, dérisoirement appliquée au revers du pilastre, laisse entendre que son ascension ne débouchera que sur la matérialité stérile, faisant boucle avec elle-même, d'une paroi sans issue. Nihil prodest: il n'y a manifestement pas même la place pour un belvédère, là-haut, et on est fondé à penser que cette échelle est simplement appuyée à cet élément d'architecture, lui-même également inutile et sans finalité. Dans le pilastre se trouve gravé, à peu près au dessus des ailes de l'ange un gnomon carré magique, dont la somme de chaque cadrant, ainsi que celle des quatre nombres du milieu, est égale à 34; de plus, toute paire de nombres placés de façon symétrique par rapport au centre du carré donne pour somme 17, soit la moitié de 34, ce qui non seulement renforce la cohésion de ce carré magique, mais également sa signification. Il se trouve 1) que 34 est l'âge auquel le Christ est mort et ressuscité (33 ans), additionné d'un an. 2) que la somme des chiffres de 17 donne 8, soit 7+1; or, 7 est le nombre de la complétude divine du Christ, quand 6 est le chiffre de l'homme - de l'incomplétude de l'homme... 8 serait donc le chiffre de l'homme soumis au dépassement historique de la parousie, dont la vaine attente a lassé tous les esprits. De plus, si cela ne suffisait pas, au sein de ce carré magique, si les cellules sont accolées deux à deux en un nombre unique (16 et 3 = 163, 2 et 13 = 213, 5 et 10 = 510, etc...) et si on additionne le tout, on obtient un total de 2368. Ce chiffre est égal à la somme des lettres formant le nom de Jésus-Christ en grec:
ΙΗΣΟΥΣ ΧΡΙΣΤΟΣ = 888+1480 = 2368 (163+213+510+118+96+712+415+141 = 2368)
34 et 8 sont ainsi l'état de l'humanité post-christique, celui de l'âge moderne, où l'idéologie encore balbutiante du progrès est en train de se substituer dans les limbes à l'horizon du salut qui prévalait jusque là. Avec cette intuition incroyable de Dürer que cette page tournée ne débouche de fait que sur le vide.
Qu'est-ce qui manque donc et provoque un tel sentiment de silence et de vacuité existentiels?  Quelle nouvelle particulière devait apporter aux hommes cet ange déchu que ses ailes ne portent plus - la fonction et place de l'ange est d'aller du ciel vers la terre porter un message de vie et non d'être cloué au sol comme ici, alors que seule une chauve-souris aveugle dont le cri est muet et le vol erratique, apparemment sans finalité, peuple le ciel et déploie au creux de ses ailes l'aveu de toute cette impuissance? - "La chair est triste, hélas, et j'ai lu tous les livres"...Quelle complétude particulière pouvait offrir l'ère christique pré-médiévale et médiévale, que son dépassement par la rationalité et la technè moderne ne pourra jamais combler? Qu'est-ce qui a été manqué dans ce "dépassement"? Tout simplement la dimension de l'autre, seule apte à garantir correctement l'institution du sujet, dans une circularité relationnelle vivante et vascularisée. Alors que le sujet est face à l'autre (à l'Autre), l'individu (moderne) est face au monde. Ce qui se perd au passage est l'intersubjectivité et sa fonction nutritive et vitalisante. Car le problème est que le monde est aussi silencieux que l'épais silence qui envahit tout entière la gravure de Dürer, où seul le crissement bavard du stylet du putto sur sa tablette s'inscrit en creux. La maladie de la modernité, poussée à son paroxysme par la période contemporaine, est entièrement résumée ici. L'homme, de fait, ne dialogue pas avec le monde: le monde est muet et ne répond pas, si ce n'est par les soubresauts d'efficacité auxquels la technoscience le contraint dans sa brutalité. Pour qu'il y ait dialogue, il faut que le logos réponde au logos, et que le sujet fasse face à un autre lui-même. Car le sujet ne peut se comprendre que dans la plénitude de l'histoire de son inscription au sein du monde, et non comme une chimère hors sol, pure catégorie fonctionnelle et logique, comme l'ont voulu les linguistes depuis Saussure. Le sujet s'institue dans les conditions intersubjectives de son avènement au monde, conditions d'extrême dénuement et de fragilité absolue, qui le livrent sans recours possible à ceux qui l'ont à charge: sa mère, éminemment, puis son père, qui seuls peuvent lui éviter la mort corporelle, affective et psychique par les nourritures terrestre, affective, et spirituelle qu'ils lui dispenseront. Le sujet, c'est cela: une immense fragilité qui ne tient que par la relation - il serait d'ailleurs plus approprié d'écrire "les sujets", tant il est vrai qu'un sujet seul ne peut se concevoir en vertu de ce que je viens de t'exposer. Or le sujet parvenu à sa pleine institution donne le sentiment d'une monade autonome et fermée, essentialisable jusque dans les catégories formelles de la linguistique - "est je qui dit je", comme disait de si tautologique et désespérante manière Ferdinand de Saussure. La modernité est ici prise en flagrant délit de solipsisme, faute logique - et ontologique - s'il en est. La prévalence inquiétante et sans cesse croissante de cas d'autisme de nos jours est un signe certain de ce qui forme les contours d'une dérive anthropologique majeure depuis plus de cinq siècles: l'ancien nom de l'autisme est "ipséisme", qui comme la racine grecque  αὐτός désigne une boucle refermée du sujet sur lui-même.
Tu explores, cher Janikest, par ta si riche et profonde intelligence, toutes les dimensions du monde que tu rencontres sur ta route et qui éveillent ton intérêt, y cherchant la nourriture dont ton âme a besoin, et tu continues à mourir de faim, ce qui est d'une logique imparable, en raison de ce que je viens de développer plus haut.
Mais ce n'est pas tout. Tu écris, dans ta réponse à Fleurdesel, une phrase qui exprime bien un autre aspect du problème, et non des moindres: tu y exposes "une recherche de performance qui elle même vient combler un gros vide: le sentiment que pour exister je dois "faire quelque chose" et dans la mesure du possible tenter d'y exceller."
"Pour exister, faire quelque chose, et si possible y exceller". Exister: ex - sistere. Se tenir debout hors de soi, à l'extérieur, pour l'extérieur. Jean-Paul Sartre, dans "Les mots", raconte que petit garçon il considérait, fasciné, dans la bibliothèque de son grand-père, les énormes volumes au dos desquels figuraient un nom - celui de l'auteur. Il avoue avoir décidé alors, plus ou moins in petto, qu'un jour un ou plusieurs volumes semblables porteraient également un nom: le sien. Quel sens tout ceci peut-il bien avoir? Platon a-t-il écrit le Phédon, la République et les Lois pour que figure sur la tranche de leur édition son nom? Jean-Sébastien Bach écrivait-il ses cantates et passions pour que l'on parle de lui? Bouddha a-t-il dispensé son enseignement pour que sa renommée s'étende au monde entier et que l'on ait son nom constamment à l'esprit? Soyons sérieux: Platon, Bach et Bouddha, et avec eux tous les authentiques grands esprits n'ont produit ce qu'ils ont produit que parce qu'ils étaient habités profondément par un propos qui devait impérativement s'exprimer, propos qui ne tenait sa validité que d'être adressé à leurs semblables, dans l'urgence de transmettre une nourriture vitale au sein de ce qui s'établit en dernier ressort comme une co-institution intersubjective. La posture de Sartre, très symptomatique de la nécrose relationnelle moderne et contemporaine, ressortit à une économie relationnelle objectivante. Que signifie le fait de vouloir accoler son nom au dos d'un in quarto, sans même qu'ait été mentionné le propos ou le titre de l'ouvrage? Rien d'autre que le fait de remettre à autrui  le soin d'attester notre existence, si possible de manière positive, en se plaçant face à lui en situation d'objet: objet de son attention, objet de son admiration, objet de sa considération. Objet, position humilante s'il en est, qui nous renvoie aux tous premiers moments infantiles de notre inscription dans le monde, lorsque nous étions l'objet des soins de nos parents, l'objet de leurs réprimandes (mauvais objet), l'objet de leurs encouragements (bon objet). L'objet. Or nous n'avons pas vocation à en rester à ce stade immature et matriciel, certes condition incontournable de notre incarnation et croissance en ce monde. Nous sommes appelés à devenir ce que nous sommes fondamentalement: des sujets. Or, objet et sujet sont des catégories inconciliables, qui s'excluent mutuellement. Il faut donc choisir entre la tentation objectivante et l'appel subjectivant, qui, lorsque le problème n'est pas posé dans les termes adéquats nous soumettent, comme c'est ton cas actuellement, à des forces de marées qui nous écartèlent littéralement. La vieille antienne du Diable, que l'on retrouve notamment dans les trois tentations du Christ au désert (Marc 1 12-13; Matthieu 4 1-11; Luc 4 1-13) est sans surprise, avec une répétitivité qui en devient lassante et en fait un horizon anthropologique universel, celle-là: vivre dans le regard - si possible admiratif - d'autrui, comme objet, donc, et non en soi-même, comme sujet. En nous proposant l'exaltation extériorisée de notre personne - qui repose au passage sur l'abaissement et l'instrumentalisation de celle des autres (plus grand que, plus petit que, superstructure de toute perversion...), le Diable se moque de nous, et c'est sur la toile de fond de son rire que nous consentons à abdiquer le sujet qui est en nous et qui nous constitue de la manière la plus éminente, pour nous abaisser au statut d'objet. Consentir à ce statut n'est pas seulement offenser la part la plus éminente de nous-même, c'est également se servir d'autrui et de son regard, en l'instrumentalisant à notre profit, puisqu'il n'est là que pour nous servir à nous rassurer sur notre existence (d'objet) et sa validité. Ainsi se placer soi-même en position d'objet conduit mécaniquement à instrumentaliser autrui, soit donc le transformer lui-même en objet, loin de l'impératif pratique préconisé par Kant: "Agis de telle sorte que tu traites l'humanité comme une fin, et jamais simplement comme un moyen". La phrase plus correcte, moins contaminée par les tendances essentialistes héritées de la Révolution française et de l'esprit du temps serait d'ailleurs: "Agis de telle sorte que tu traites ton prochain - ou ton semblable - comme une fin, et jamais simplement comme un moyen".
A rebours, lorsque l'on consent à établir ses quartiers sur la rive subjectale, de l'autre côté du Styx, toute parole que l'on profère, tout écrit que l'on produit, toute action que l'on pose, visent à aider ces autres nous-mêmes, autres sujets en devenir, à parvenir à cette pleine complétude de leur être que tu recherches tant, cher Janikest. Ce qui compte alors n'est pas tant ce que l'on est que ce que l'on dit, écrit ou pose, en vertu du fait qu'on ne cherche plus ce faisant qu'à servir cette vie merveilleuse qui nous traverse et qu'il importe tant de donner. On se fait alors cuisinier, afin, tant bien que mal, de contribuer à nourrir ceux qui ont faim, avec les moyens dont on dispose. Vivre, c'est aimer. Et, comme disait Victor Hugo, "aimer, c'est agir".
Ton spleen, ton sentiment de vide et d'incomplétude, cher Janikest, disparaîtront quand tu consentiras à renoncer au statut d'objet pour te faire enfin cuisinier.

Tu vois donc à présent, j'espère, à quel point ce pauvre Cioran se trompait. L'existence comporte une finalité éminente: autrui.

Je t'envoie toute mon amitié fraternelle.

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Re: Incomplétude

Message par janikest le Lun 9 Oct 2017 - 15:35

Ladislas, ton message me touche beaucoup car j'ai l'impression que ton empathie te permet cette chose assez extraordinaire de te synchroniser sur mon propre fonctionnement cognitif et affectif. Le cheminement de ta pensée, l'agencement de tes arguments, ainsi que le choix de tes références (dont tu devines que j'en connait certaines intimement, mais que tu me fais redécouvrir sous un jour nouveau) m'ont rendu d’emblée particulièrement réceptif à tes propos.

J'ai beaucoup apprécié la manière avec laquelle tu décentres ma problématique pour l'inscrire, par un très beau prélude (quelle belle analyse du Dürer!), dans celle, plus large, de la modernité, cette dernière faisant disparaitre le sujet pour l'aplatir dans un monde froid, objectifié, un monde en deux dimensions si on veut reprendre ta vision topologique ;-). Ton développement m'a fait beaucoup penser à Heiddeger, qui décrit bien cette aliénation de l'homme moderne qui ne voit le monde que comme un potentiel technique. Non pas voir le monde en tant qu’être vivant y infusant du sens et dans un rapport dialectique de co-détermination, mais un monde froid et distancié, saisi uniquement dans les potentialités techniques qu'il peut contenir et comment il peut être exploité de manière optimale. L'homme prémoderne voit une source d'eau, il y voit la vie. L'homme moderne voit une potentielle centrale hydroélectrique, un volume d'eau en hectolitres, un nombre de mégawatts par heure. CQFD...

J'ai bien compris que par ce faux détour (qui consiste non pas à contourner, mais à prendre de la hauteur), tu réponds très précisément à ma problématique. Je me sens effectivement l'archétype de cet homme moderne, incapable de sortir de ce rapport "objectal" au monde, à autrui, mais aussi et en premier lieu à moi même. La tyrannie de ce rapport culmine dans les épisodes de déréalisation qui ne sont rien d'autre que des manifestations psychiques de l'objectification de soi. L'autisme en est un autre, plus profonde.

Et en même temps, j'ai l'impression que devenir pleinement un sujet demande un effort et une énergie colossale, car l'objctification de soi (le fait d'exister en se donnant soi même comme objet et en considérant les autres comme objets) est malgré tout une modalité d'existence, si limitée soit-elle. J'ai l'impression, à ce titre, d’être un spectateur impuissant de mon propre fonctionnement, et de renouveler constamment et à mon insu ce rapport objectal aux monde et aux autres. Même aux IRL de Zebra, dans lesquelles je me sens comme un poisson dans l'eau ou un zèbre dans la savane. Cette impression d'en faire trop, ce besoin impérieux de tout intellectualiser, cette complaisance à me servir de mes facilités de langage et d'abstraction pour obtenir une validation, par autrui, de ma propre image.

Je vis cette situation comme un perpétuel dégrisement: je passe une super soirée, je passe un moment exceptionnel avec de beaux échanges et de belles personnes, et le lendemain, je suis miné par le sentiment de ne pas avoir été tout à fait authentique (alors que rationnellement je SAIS qu'en étant authentique, sans avoir besoin d’être tout le temps dans un rapport de performance, je ne serai pas rejeté par les autres), mais cette connaissance ne change rien à la donne, sauf à produire une intense dissonance cognitive. Car je commence à comprendre que je suis une moi aussi une belle personne qui peut être aimée pour elle même, et que je n'ai pas besoin de performer. Mais ce que je ne veux pas lâcher, ce n'est pas en soi la performance et ses effets réels ou imaginés sur les autres -et par introjection sur mon propre équilibre psychique-, mais le rapport objectal lui même. Dans le regard des autres, jouer un rôle n'apporte finalement rien car je me rends compte qu'ils m'aiment pour bien autre chose que mon objectification délirante et délirée. Leur amour déborde le cadre dans lequel j'imagine qu'il est contenu et le dépasse infiniment -et cela précisément car les autres ne sont PAS des objets!- Mais quand bien même j'en suis conscient, je crois que c'est ce fonctionnement objectal que j'aime pour lui même (oui, une sorte de fétichisme de l'objet, ce qui est d'ailleurs un pléonasme car le fétichisme est précisément une forme d'objectification par le désir), car, et c'est un peu triste, mais c'est le seul rapport au monde qui me permet de ne pas me confronter à un vide abyssal de non sens qui malheureusement se creuse à mesure qu'on s'aliène et qu'on se coupe de soi.

Bref, j'ai l'impression qu'il m'est impossible d'opérer tout seul cette révolution copernicienne. Il me faut me confronter à l'autre, comprendre qu'il est et existe comme sujet pour faire émerger mon propre processus de subjectivation. Mais comment faire? Cet autrui significatif (pour reprendre les termes de notre cher Paul Ricoeur), ce rapport sujet-sujet qui chez moi ne s'est pas ou imparfaitement construit pendant l'enfance , comment puis-je réellement le rencontrer sans l'enfermer. Comment puis-je l'accepter en tant comme sujet, tout en  reconnaissant simultanément ma propre subjectivité?
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Re: Incomplétude

Message par janikest le Lun 9 Oct 2017 - 15:53

... Et je signe Janikest!

PS: oublions un instant Sartre et sa phénoménologie de midinette Very Happy
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Re: Incomplétude

Message par janikest le Lun 9 Oct 2017 - 16:08

@ Jora et Jolindien:

Il me semble que vous avez tous les deux réussi à faire émerger le sujet authentique qu'il y a en vous par des moyens un peu différents, mais on retrouve une forme d'introspection dans vos récits.

J'ai l'impression que je n'y arriverai pas par l'introspection. Qu'au contraire tout effort conscient et isolé de ma part m'enfonce un peu plus et de manière pernicieuse dans un enfermement autistique.
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Re: Incomplétude

Message par janikest le Lun 9 Oct 2017 - 16:16

Je précise aussi pour les autres personnes lisant ce topic que le "rapport objectal" n'est pas le "faux self", et pose une problématique existentielle bien plus profonde.

Le faux self est un masque que l'on produit pour se conformer socialement et se protéger. Il suppose par définition l'existence d'un "vrai self" (le sujet) qui diffère plus ou moins, et c'est précisément cet écart entre faux et vrai self qui produit une tension.

Je ne nie pas les difficultés qui peuvent émerger de cette tension, surtout chez le surdoué, mais ce dont je parle est une problématique bien plus enracinée car touchant au cœur de notre identité. Le rapport objectal désigne le fait de se vivre entièrement comme projection dans le regard de l'autre (narcissisme secondaire), ce qui implique deux choses:
- Au niveau intrapsychique, l'individu se vit en permanence comme objet offert à l'autre
- Au niveau relationnel, l'individu ne saisi les autres qu'en les objectifiant à leur tour, c'est à dire comme moyen d'obtenir la validation de sa propre existence et de sa propre identité.

Les teux concepts peuvent se rejoindre lorsqu'une personne finit par s'oublier dans son faux self, mais dans ce cas ce n'est plus exactement un faux self...
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Re: Incomplétude

Message par Ladislas le Lun 9 Oct 2017 - 19:17

Très cher Janikest,
Je te remercie pour ta réponse, qui me montre que tu m'as compris, si jamais le besoin avait dû s'en faire sentir ;-)
Dans son Enfer, Dante Alighieri représente le Diable prisonnier du Cocyte congelé, au fond du cône renversé de l’enfer, empêtré dans la glace du renoncement. Du renoncement à quoi? Du renoncement à la vie, à la projection hors de soi de soi vers l'autre, autre soi-même, aux yeux duquel nous sommes symétriquement un autre lui-même. De telle sorte que l'institution de notre être ne s'accomplit que dans la circularité de ce constant appel intersubjectif, qui tisse même la trame de notre être profond. "Duo seraphim clamabant alter ad alterum: Sanctus Dominos Deus Sabaoth. Plena est omnis terra gloria ejus." Puis immédiatement: "Tres sunt qui testimonium dant in caelo, Pater, Verbum, et Spiritus Sanctus. Et hi tres unum sunt." (Je t'invite à aller écouter cette merveilleuse septième partie des Vêpres de la Vierge de Monteverdi, si tu ne la connais déjà). Tu vois ici exposée la représentation la plus puissante du Dieu vivant, telle que le christianisme médiéval l'a portée à sa perfection, aux antipodes de la congélation du Cocyte - géniale intuition de cet auteur encore médiéval qu'était Dante de faire de la glace la demeure du Diable plutôt que du feu ordinairement dévolu à cet effet. Le Dieu trinitaire, Père, Verbe (ici, plutôt que Fils, indice suprêmement intéressant), et Saint Esprit, s'établit dans la plénitude de sa signification, reflet de la plénitude de son être, dans la circularité d'une procession relationnelle sans fin, circulation d'amour de l'un pour l'autre, puis pour le troisième, de celui-ci pour l'autre puis pour l'un, de l'autre pour l'un puis pour le troisième, dans un embrassement - embrasement - mutuel et sans terme. Définition médiévale du Dieu amour, et de la vie en dernier ressort, comme relation.
Pour que tout ceci soit correctement reflété dans notre existence d'hommes, et qu'ainsi nous soyons pleinement vivants, c'est-à-dire véritablement aimants, il convient que les trois termes trinitaires s'incarnent de manière puissante en chacun de nous, afin que notre corps soit le réceptacle du Verbe, et qu'il devienne de ce fait grammaire incarnée. Les trois termes de cette projection trinitaire sont Je, Tu, Il, où 'Il' tient la place instituante et éminente de l'Origine, - du "Grand Absent", aurait dit Lacan - pierre angulaire de l'institution des deux autres termes, seule possibilité d'assurer leur vascularisation correcte. Ce surplomb tutélaire de l'Origine, forcément absentée, est la seule garantie que 'Tu' puisse se tenir en vis-à-vis de 'Je', qui lui-même ne s'institue que par lui, comme je te l'ai démontré dans mon précédent message. La marche des siècles, depuis le quattrocento a commencé à s'attaquer au Grand Absent - Il - pour mener peu à peu à la nécrose de la deuxième personne - qui a culminé dans les grands massacres et anéantissements du siècle dernier - ce qui nous conduit mécaniquement à terme à l'effacement du sujet en tant que tel. La prévalence de cas d'autisme en croissance constante depuis quelques décennies s'inscrit sur cet horizon anthropologique de reflux de ces institution et vascularisation relationnelles du sujet. Tu souffres très précisément de cela, à un degré moindre, et tu décris de manière saisissante le mécanisme fétichiste que tu mets en place pour tenter d'échapper à cette sensation de vide qui t'étreint, mécanisme qui te précipite plus avant encore vers ce vide relationnel en toi, cousin de la congélation de toute vitalité évoquée plus haut. Mais ce que tu ne sais sans doute pas, c'est que tu es à l'épaisseur d'un cheveu de ton plein avènement. Car tu ne souffres pas d'un manque, mais d'une erreur d'aiguillage, ce qui est moins grave et plus remédiable. Tu es ainsi très exactement comme le jeune homme riche de l'évangile (Marc 10, 17-22; Matthieu 19, 16-22): il ne te manque plus que de renoncer à ce que tu as, pour enfin consentir à être. Car tes merveilleuses facultés intellectuelles, telles qu'elles ont été instituées en toi sont de l'ordre de l'avoir, et non de l'être: c'est de cela que tu meurs en toi-même. Aller à la rencontre de l'autre, qui quand il est vraiment compris dans son altérité, c'est-à-dire dans sa fragilité et sa finitude, est un autre nous-même, également soumis à cette incomplétude qui tous nous tue: celle du défaut de relation véritable et nutritive, qui est un défaut d'être létal. Et tu as raison: renoncer à avoir pour enfin être, c'est-à-dire se mettre debout et en marche en soi-même pour aller en tant que sujet à la rencontre de l'autre, demande une colossale énergie, et donc une volonté tenace pour sortir de la pesanteur mortelle de notre ipséité. En revanche, les prétextes ne manquent pas dans notre monde: regarde autour de toi la misère profonde, l'aphasie, les aliénations sans issue, la détresse morale et matérielle, l'absence de tout horizon, de toute vision et de tout espoir. Dans sa version du Nouveau Testament, André Chouraqui a traduit le premier terme des Béatitudes (Matthieu, 5, 3-12; Luc 6, 20-23), "Bienheureux", par: "En marche". En marche, non plus pour aller vers de nouvelles conquêtes intellectuelles, mais à la rencontre de l'autre vivant: c'est toi-même que tu rencontreras sur ce chemin.

Je t'envoie toute mon amitié fraternelle.

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Re: Incomplétude

Message par janikest le Lun 9 Oct 2017 - 20:58

Ladislas, je te remercie pour ton message. Je l'ai lu une fois pour prendre connaissance de son contenu, puis je l'ai lu une seconde fois pour bien saisir la progression et l'organisation de ta pensée. Je l'ai lu une troisième fois car tu écris bien et que j'ai plaisir à te lire.

Loin de moi l'idée de tomber dans une économie des congratulations mutuelles et de l'inflation de chevilles, mais c'est incroyable cette facilité que tu as à jeter des ponts entre différents domaines du savoir qui d'ordinaire se murent jalousement dans leur propre domaine de validité. Tu te ballades comme un homme de la renaissance dans l’épistémè moderne, cette immense morgue dans laquelle on stocke depuis des décennies des savoirs congelés dans des tiroirs fermés à clé. Avec une bible à la main en plus, c'est la classe.

Je te répondrai, mais pas aujourd'hui, car il y a trop de choses sur lesquelles rebondir et il me reste des copies à corriger ce soir que je dois rendre demain :-)
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Re: Incomplétude

Message par jolindien le Mar 10 Oct 2017 - 9:24

Janikest,
trouver son équilibre, ...toutes les expériences, idées, perceptions,émotions,... nous sommes le résultat de ce champ d'information.

Si je pense l'univers infini, percevrais-je seulement son infinitude?
Se sentir incomplet justement, mais de quoi.
J'ai été, je suis, je ne suis pas encore, mais ou suis-je donc?

Il faut avoir le courage d'aller voir au-delà de ses domaines de prédilections, donc lier, comme tu l'exprimes.
Le mental n'est pas un tout, c'est une partie, et esseulée elle ne peut pas, vraiment pas tendre vers un équilibre.
Humble devant son ignorance, l'homme ouvre enfin les yeux et embrasse sa propre vérité.
Aller en soi, c'est être seul, personne pour nous rassurer, nous guider, ce voyage initiatique nié par notre culture occidentale, et qui existe sous différentes formes (mais pas de fond) de par le monde.
Aucun philosophe, aucun homme ne fera cela pour toi, tout au plus te donner sa vérité.

Tiens, ce que je dis n'est pas important, mais ce que tu en fait l'est.

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Re: Incomplétude

Message par janikest le Mar 10 Oct 2017 - 17:57

Ladislas,

J'aimerais tellement que tu ne te trompes pas: que je sois bien à un cheveu de sortir de ce fonctionnement mortifère, que ce que je me représente comme une muraille infranchissable est en réalité une fine couche de glace en phase de décongélation. Un de tes propos m'a particulièrement interpellé: tu m'invites à considérer la genèse de mes problèmes non sous la marque d'un manque ou d'une carence affective, mais comme une erreur d'aiguillage. Je trouve cette perspective intéressante tant il est vrai que je déborde d'énergie vitale, et de la même manière qu'on arrête pas un train en marche, un simple ajustement des rails permet d'en changer radicalement la direction. Mon impossibilité à me constituer comme sujet n'a nullement entrainé un repli dépressif et asthénique, (bien que je puisse aussi vivre périodiquement cet état), mais une reconfiguration de mon Conatus vital dans un rapport à l'autre et à moi même aliénant et mortifère. Évidemment, on ne dévie pas un train sans que ce dernier n'y perde en vitesse, et une partie de ma propre vitalité est escamotée au passage. C'est le prix de mon adaptation jusqu'ici.

Mon savoir concernant la religion (y compris chrétienne) étant indigent, ton message m'a incité à me replonger la bible, que j'ai délaissé après une scolarité houleuse au sein d'une école privée catholique. J'ai l'impression, mais je peux me tromper, que les termes trinitaires dont tu parles sont une autre manière de désigner le processus dialectique faisant émerger le sujet. Le terme "Il" renverrait ainsi non pas aux termes, mais à la relation qui tient ces termes sous un certain rapport, non les termes institués, mais la relation instituante, tant il est vrai que ce sont les relations qui préexistent aux entités.

Je suis en train de me rendre compte à travers ton dernier message, mais aussi celui de Jolindien, que l'effort que je dois fournir pour me sortir de cette impasse est bien différent que celui que j'imaginais jusqu'à très récemment. Pour faire simple, je concevais mon problème sous le paradigme de l'hétéronomie individuelle: une carence affective originelle s'actualisant dans une personnalité tantôt évitante tantôt dépendante empêchant de me développer comme adulte autonome au sens ou l'entend habituellement la psychologie sociale (une individualité intègre disposant de son propre système de valeur, interagissant avec d'autres individualités autonomes reconnues comme telles).

https://www.youtube.com/watch?v=mW4LTqRJDW8
Je renvoie pour ceux que ça intéressé à ce très accessible résumé du modèle développé par Kegan. Je situais mon problème dans ce fameux "passage à l'age adulte dans un monde moderne", qui intervient entre la 3e et la 4e étape.

Ce que je dois faire est un effort d'une toute autre nature, et je commence enfin à le comprendre (je veux dire, pas seulement sur un plan conceptuel, mais aussi de manière incarnée, dans mes émotions, dans ma chair). Il me faut me décentrer de moi même, et voila ou le bas blesse. M'ouvrir véritablement à l'autre, non en tant qu'entité autonome, mais en reconnaissant que nous somme tissés par la même trame, qu'il y a une continuité entre lui/elle et moi. Reconnaitre, en somme, que nous somme rien d'autre des productions intersubjectives -ce qui est en réalité fantastique-, et cela, mon égo, lui même pourtant si contingent de l’environnement social dans lequel il s'est institué,  ne veut pas s'y résoudre. Je viens de comprendre non sans une certaine émotion ce qu'on veut me dire lorsqu'on me parle de "lâcher prise", je crois que j'ai enfin compris, et cela explique aussi pourquoi pendant tant d'années, cette préconisation relevait pour moi de ces fameuses doubles injonctions qui rendent fou.

Ladislas, je trouve  par ailleurs ton parallèle entre l'aliénation du sujet et celle, plus grande, de l'homme moderne et de ses productions excessivement pertinent. Je me permet d'apporter de l'eau au moulin: de la  même manière que le sujet se trouve objectifié à un tel point qu'il finit par nier les conditions d'émergence de sa propre existence, immense délire de l'individu autonome moderne dont les avatars peuplent les modèles contractualistes de la société, le droit rétributif, ou encore l'économie néoclassique, les régimes politiques peuvent selon le même principe se délirer en entités autonomes, aveugles à leur nature contingente et historicisée, et se mettre à traiter la société comme si elle était un objet de leur puissance, alors qu'elle en est la source. Tout cela me fait beaucoup penser à Spinoza, mais je ne pourrais pas développer ce lien dans ce message au risque de trop m'éparpiller.





Je terminerai mon propos par une œuvre, celle de Maurits Cornelis Escher. Cette revascularisation de la vie contre la nécrose moderne du tissu de nos relations intersubjectives, Escher nous y invite. Cette image nous montre en premier plan deux individus qui ne sont pas dans un rapport d'opposition, mais qui se rencontrent comme deux entités autonomes. Edit: en effet, la poigne de main échangée est je pense la représentation de cette affinité et de cette reconnaissance de l'autre comme individu, relation contractuelle. Mais si on suit leurs procession, on remarque qu'il devient, à l'origine, impossible de les séparer. Non qu'ils fusionnent, mais la forme de l'un détermine la forme de l'autre, dans un rapport de coproduction. Autre élément intéressant, il devient rapidement impossible de distinguer avec précision les individus de l'arrière plan, toile des relations qui semble s'étendre comme une tapisserie. Le mouvement d'autonomisation, mais aussi de séparation de l'individu d'avec sa nature intersubjective, se produit par cette étrange sortie de la trame d'arrière plan (dont Escher signifie au passage l'absurdité par la bizarrerie de ces figures individuelles fraichement émergées: comment puis-je considérer que je me suis réellement donné tout seul cette forme?). Jusqu'à se couper, semble t-il, de ce qui est pourtant constitutif de leur nature profonde, comme les deux individus du premier plan qui, comme le dis Spinoza, se croient libres car ils sont ignorant des causes qui les déterminent.

Je te remercie Ladislas pour ce message que j'ai eu grand plaisir à lire!
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Re: Incomplétude

Message par janikest le Mar 10 Oct 2017 - 18:35

Jolindien, ton message ne me laisse pas non plus indifférent.

Se sentir incomplet par rapport, j'ai presque envie de dire, à l'essence de notre être: cette être généreux, spontané, épanoui, intègre, heureux de vivre et communiquant aux autres sa joie d'exister et sa force vitale. Il est vrai qu'aucune œuvre, aucune performance, ne pourra m'apporter cette joie la. Comme le dit Ladislas, les grands hommes (dommage que l'histoire n'aie pas retenu les femmes d'ailleurs, il y en a quelques unes, comme par exemple Peace Pilgrim) n'ont produit une œuvre (au sens à la fois matériel et intellectuel de quelque chose de renommé et assurant la postérité) que car cette dernière était ordonnée à un besoin impérieux de communiquer quelque chose.

C'est dur, car j'ai l'impression que ne m'expose qu'à des paradoxes:

- Accepter son ignorance et sa finitude, mais en même temps chercher à s'approcher le plus possible de la vérité
- Accepter qui on est, mais en même temps chercher à progresser, ce qui nécessite un décalage entre qui on est et qui on voudrait être
- Accepter sa solitude mais pour mieux retrouver l'autre
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Re: Incomplétude

Message par Ladislas le Mar 10 Oct 2017 - 19:17

Cher Janikest,

Je te réponds très vite, je suis sur les routes.
Avec ma profonde amitié.

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Re: Incomplétude

Message par jolindien le Mer 11 Oct 2017 - 4:29

Voilà Janikest,
le paradoxe humain est joli...être et ne pas être en même temps.
Un tout comme un rien, c'est dur au niveau mental, l'égo vocifère, laisse le crier, et écoute un peu plus ton intuition, même si elle semble paradoxale.
Un pas, puis un autre, alors comprendre et aimer cet intérieur pour le lier à l'extérieur.
Je crois que tu entrevois cette séparation, et commence à accepter, et aimer ce qui te fait à l'intérieur.
Car au jeu du miroir on se voit dans les multiples facettes de l'existence, alors que vois tu?!
Si tu vois la séparation, marche encore un peu, si tu vois un lien, arrête toi pour observer dans l'instant le pourquoi de ce lien...
Bien à toi.

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Re: Incomplétude

Message par Ladislas le Mer 11 Oct 2017 - 10:02

Très cher Janikest,

Je suis rentré bien trop tard hier pour avoir pu te répondre, mais je m'y consacre à présent.
Tout ce que tu dis au début de ton message me semble parfaitement juste et bien formulé. Je comprends on ne peut mieux ta distance prise avec la religion après avoir fréquenté une école tenue par des prêtes: c'est au sein du clergé que les monothéismes ont recruté les pires contre-exemples de ce qu'ils enseignaient. Il est souvent difficile de s'en relever. Une précision sur ton intuition relative à ce que je dis de la relation qui subtilement s'échappe de ce qui est en jeu et déraille, me semble-t-il, suivant le même trajet que ton parcours existentiel.
Tu écris: "Le terme "Il" renverrait ainsi non pas aux termes, mais à la relation qui tient ces termes sous un certain rapport, non les termes institués, mais la relation instituante, tant il est vrai que ce sont les relations qui préexistent aux entités." (Je souligne). Ludwig Wittgenstein a écrit dans son Tractatus Logico-philosophicus: "Le monde est l'ensemble des faits, et non des choses", ce qui semble aller dans le sens de ton affirmation précédente, n'était l'implicite que derrière tout fait se trouvent nécessairement impliqués les entités "distinctes" en jeu dans ces faits. Je mets "distinctes" entre guillemets, car c'est précisément ici que se trouve le distinguo subtil qui sépare l'en-soi du monde de sa réflexion construite au sein des instances représentatives du langage, au sein desquelles, exclusivement, se trouve la place pour une désarticulation conceptuelle de ce qui, au sein du monde, va ensemble dans une communauté fondamentale de nature. De ce fait, séparer la relation des termes de la relation relève, au mieux, d'une vision contemplative mystique, au pire, d'une déviance formaliste de la pensée. "Tant il est vrai que les entités et leurs relations sont données de manière co-présente et indissociable", dirais-je donc plutôt.
Cela dit, le terme "Il" conçu comme horizon de toute absence et comme Origine fondamentale, le א (Aleph) de la préexistence à tout étant, peut relever éventuellement de ton commentaire, n'était le fait que nous vivons dans le monde sublunaire, et que ta souffrance est inscrite en ce monde-ci, qui est celui de la relation inter-subjective, entre des êtres bien réels, faits de chair et de sang.

Ce que tu dis sur la nature de l'effort que tu dois faire pour parvenir à la complétude de ton être, complétude qui n'est pas une ataraxie, mais bien au contraire une acceptation de la fragilité, de la souffrance de soi et des autres et d'un équilibre réel mais précaire, me semble juste. T'ouvrir à l'autre, c'est également et très fondamentalement s'ouvrir à l'autre qui est en toi, dont la matrice fondamentale est introjectée en toi et contribue à former la trame de cette circulation relationnelle trinitaire dont est tissée la substance du sujet: c'est en ce sens que la Genèse affirme: "Dieu créa l'homme à son image, il le créa à l'image de Dieu [...]" (Genèse 1, 27).

Tu dis:"Reconnaitre, en somme, que nous somme rien d'autre des productions intersubjectives -ce qui est en réalité fantastique-, et cela, mon égo, lui même pourtant si contingent de l’environnement social dans lequel il s'est institué, ne veut pas s'y résoudre." Ton égo ne veut pas s'y résoudre, mais il se rend coupable ce faisant d'un défaut de réflexion élémentaire, en négligeant les données les plus évidentes de la logique: l'auto-référentialité, comme le mythe de la génération spontanée, sont des chimères en dernier ressort parfaitement infantiles, qui ne résistent pas à un examen minime - pardonne-moi, cher Janikest, d'être possiblement un peu brutal: je ne parle que d'un mode de pensée, et de rien d'autre. Il te faut ainsi peut-être convier ton égo à plus de raison, en deçà sans doute du formalisme rationalisant et asséchant trop exclusif auquel il a manifestement été trop accoutumé. Tu sembles d'ailleurs déjà en route sur ce chemin qui sera merveilleusement fructueux sous tes pas, je le devine et le sais. Il suffit de parler avec toi comme je l'ai fait dimanche dernier pour constater dès le premier instant que ce que tu cherches, tu le vis déjà, mais sans en avoir conscience. Ta présence et ton attention humaine sont déjà accordées à ce que tu t'imagines te faire défaut: j'ai lu dans ton regard, tes réponses et ton attitude une parfaite fraternité humaine déjà parvenue à son point de maturité. Il ne te reste plus qu'à en prendre la simple mesure, au-delà des écrans formés par ton intelligence exceptionnelle, qui s'interpose entre toi et toi-même, cher Janikest.
Je souscris pleinement à ce que tu dis sur la relation dynamique qui lie en amont l'individu moderne désaffilié et les terrifiantes projections de cette désaffiliation sur la société contemporaine non seulement, mais également par exemple sur le saccage écologique de notre environnement qui entre autres choses en résultent.
Pour finir, ton exemple d'Escher est extrêmement intéressant et saisissant, et pose en effet, comme tu le fais de manière très pertinente la question de la liberté. La liberté n'est pas l'indétermination, elle s'inscrit sur la trame de fond d'un monde qui a préexisté à notre inscription en son sein, et qui nous donne définitivement le statut de créatures, issues d'une origine qui sans cesse nous a précédés, nous précède et nous précèdera. Le choix mis entre nos main, qui constitue les termes correctement posés de l'exercice de notre liberté est le suivant: Adhérons-nous à la constitution profonde de ce monde, tissé dans son intimité la plus profonde par la relation, l'amour et le décentrement permanent du même vers l'autre et de l'autre vers le même pour rejoindre la lumière fondamentale de cet א qui nous précède de toute éternité, c'est-à-dire ontologiquement, ou choisissons-nous la congélation du Cocyte, où toute relation, c'est-à-dire toute vie se trouve empêchée?

Je t'envoie, mon cher Janikest, mon amitié fraternelle la plus chaleureuse qui t'accompagne sur ton chemin, qui est un chemin de vie.

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Message par janikest le Jeu 12 Oct 2017 - 8:51

Cher Ladislas,

J'ai bien lu ton message et y répondrai ce soir. Je te remercie pour prendre le temps de cet échange qui m'enrichit intellectuellement mais qui m'apporte surtout beaucoup d'espoir dans cette temporaire traversée du désert.
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Re: Incomplétude

Message par Ladislas le Jeu 12 Oct 2017 - 8:54

Merci, cher Janikest, j'attends ta réponse. Je suis profondément heureux si l'espoir point à ton horizon personnel.
Avec toute mon amitié.
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Re: Incomplétude

Message par Ladislas le Jeu 12 Oct 2017 - 9:52

Cher Janikest,
Une petite précision qui m'est venue hier à propos du Dürer: le chien représente la fidélité dans la symbolique notamment médiévale. À telle enseigne qu'on en voit sculptés aux pieds des gisants dans les nécropoles. On peut ainsi comprendre de deux manières sa présence dans cette gravure: la première, selon laquelle ce chien endeuillé attendrait vainement le maître absenté devant le cénotaphe - qui est un tombeau vide qui ne sert que d'in memoriam - constitué par ce morceau d'architecture sans destination. Ce cénotaphe, devant lequel il se laisse mourir de faim, serait celui du modèle de tout sujet véritablement vivant, pétri d'altérité et de relation: le Christ, dont la parousie n'est plus envisageable comme horizon historique, comme semble l'indiquer la symbolique numérique du gnomon.
La seconde, selon laquelle ce chien représenterait la fidélité offensée du sujet à son intime constitution vitale, dévoyée de sa finalité réelle qui est la relation intersubjective, et déviée de fait en boucle autoréférentielle - le chien se love sur lui-même en une sorte d'anneau, ce qui le voue à mourir de faim, car il n'a plus d'autre solution que de se nourrir de sa propre substance. L'ancien sujet est condamné au sein de cette boucle autoréférentielle à se dégrader, chimiquement, pourrais-je dire, en égo.
Ce chien représenterait ainsi l'avènement de l'égo moderne et personnifierait l'assèchement sollipsiste qui nous tue depuis cinq cents ans.
C'est ton emploi du terme "égo" qui m'a inspiré ce développement qui te sera peut-être utile.
Avec toute mon amitié,

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Message par janikest le Jeu 12 Oct 2017 - 21:17

Cher Lasislas,

J'ai encore une fois eu grand plaisir à te lire. Tu as parfaitement saisi les travers de mon mode de pensée, des découpages arbitraires que mon entendement opère sur le continuum de la réalité (et qui a trouvé, à un très jeune age, dans la psychologie clinique, un allié de circonstance pour entreprendre sa propre déconstruction-reconstruction dans la froideur des concepts et de la logique: ne me suis-je pas identifié narcissique, histrionique, hyperactif, dépressif, surdoué, ou encore autiste?), entreprise vaine et infantile d'appropriation du monde. Tu as bien compris, je pense, que je me situe davantage du coté de la déviance formaliste que de l'expérience contemplative mystique :-). Le simple fait d'objectiver le fonctionnement de cette pensée qui est mienne par le truchement de son propre mécanisme me donne parfois le vertige (et dans le passé, m'a conduit parfois à la panique). La meilleure métaphore que j'ai trouvé pour décrire ce phénomène de réflexivité infinie est de se positionner devant des miroirs qui se font face et de voir son image se dupliquer à l'infini. Je crois qu'il faut pour le coup avoir vécu ce phénomène pour prendre la mesure de la difficulté à en sortir.

Tu as raison aussi de mentionner que cette tendance à tout rationaliser ne date pas d'hier. Je me souviens que que juste avant mes 19 ans, j'ai sombré dans un épisode vertigineux de déréalisation. Au lieu de lâcher prise, je me suis agrippé comme un fou, sans me rendre compte que mes gestes désordonnées m’enfonçaient davantage dans les sables mouvants, et quand j'ai touché le fond, au cœur de mon délire, j'étais convaincu que je pourrais reconstruire, à la manière de Descartes, un sens à ma vie sur des bases purement rationnelles, des idées claires et distinctes qui attestaient que j’existais bien et qui, par un jeu de déduction et d'analogies, allaient me permettre de répondre à la fameuse triade philosophique: que puis-je savoir, qui suis-je, que dois-je faire? Cette idée est bien sur totalement allergique au bon sens et, comme tu le dis, néglige les données évidentes de la logique. C'est une des pires lectures qu'un individu puisse faire du Discours de la méthode, que je considère pourtant encore aujourd'hui comme une œuvre majeure de la philosophie, mais que je considère avec un peu plus de recul.

Et tu fais aussi mouche dans ta distinction entre la "raison" (à laquelle tu convie mon égo) et la "rationalisation", et j'ai compris très tôt qu'une grande partie des problèmes rencontrés par l'épistémè moderne prend sa source dans une confusion entre ces deux termes, le premier étant pris en otage par le second. Le formalisme rationalisant est une dérive terrible et en tant qu'économiste je suis placé aux premières loges pour le savoir. Dévoyant la proposition hégélienne d'une correspondance entre ce qui est rationnel et ce qui est réel, les sciences humaines semblent constamment travaillées par un désir de formalisation, de modélisation, et de rationalisation par l'outil mathématique qui frôle parfois le ridicule. Et en même temps, on comprend qu'une culture qui, comme Foucault l'avait bien remarqué dans Les mots et les choses, se tord sur elle même pour se saisir comme objet sans passer par un point de vue indigène, se perde elle même dans les affres de l'objectivation sans fin.

Mais outre le fait que mon cas s'inscrive dans un agencement civilisationnel beaucoup plus large dont il n'est qu'une manifestation épiphénoménale (agencement que nous mettons à jour au fur et à mesure de notre conversation), je sens ces dernier temps que quelque chose change sourdement en moi, presque à mon insu. Et ce changement, je n'en ai pas expérimenté par mon processus habituel de compréhension, qui au contraire me rappelle tel un petit flic omniprésent que je me fourvoie, mais ce sont d'autres personnes, telles que toi, qui l'ont amené à ma conscience. Et je suis en train de l'accepter.

Voici ce que tu écris: "Tu sembles d'ailleurs déjà en route sur ce chemin qui sera merveilleusement fructueux sous tes pas, je le devine et le sais. Il suffit de parler avec toi comme je l'ai fait dimanche dernier pour constater dès le premier instant que ce que tu cherches, tu le vis déjà, mais sans en avoir conscience. Ta présence et ton attention humaine sont déjà accordées à ce que tu t'imagines te faire défaut: j'ai lu dans ton regard, tes réponses et ton attitude une parfaite fraternité humaine déjà parvenue à son point de maturité. Il ne te reste plus qu'à en prendre la simple mesure, au-delà des écrans formés par ton intelligence exceptionnelle, qui s'interpose entre toi et toi-même, cher Janikest."

Ces mots me touchent. Dans un premier temps, je me suis demandé si je ne t'avais pas leurré. J'ai ressenti du remord à la pensée d'avoir enrôlé un être aussi généreux, entier, et sensible que toi dans l'économie pathologique de ma validation narcissique. Je me suis demandé si je méritais vraiment la sollicitude que tu as témoigné à mon égard jusqu'à présent, et si l'image que tu t'es fait de moi et l'espoir qui en résulte ne sont pas la fantasmagorie que j'ai contribué à faire advenir malgré moi, qui ai à la fois tellement envie de changer mais tellement peur en même temps, que je ne trouve d'autre moyen que de projeter dans le regard de l'autre et contempler dans le reflet de ses yeux la personne que je rêve de devenir mais que j'échoue à être par manque de courage et de force de caractère.
Et pourtant... ma thérapeute m'a affirmé que j'étais trop dur avec moi même, et que l'humanité transparaissait chez moi même si je n'en ai pas toujours conscience. Le fait que tes mots m'aient touché en apporte peut être la confirmation.

Avec mon amitié
Janikest



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