Salut, les autres.

Page 4 sur 4 Précédent  1, 2, 3, 4

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas

Re: Salut, les autres.

Message par Zat Cnidaire Barnum le Mar 19 Juil 2016 - 22:02

♚ Strigide ♚ a écrit:A toi qui est si humble que tu n'exposes pas -toutes- tes répliques d'humour Zatesque sur ta présentation (alors qu'il y aurait de quoi se la péter !), Zat, je te salue. Smile



Zat Cnidaire Barnum
Inconditionnel
Inconditionnel

Messages : 357
Date d'inscription : 29/06/2011

Revenir en haut Aller en bas

Re: Salut, les autres.

Message par Zat Cnidaire Barnum le Sam 23 Juil 2016 - 15:03


Je suis donc de plus en plus tenté de me débarrasser de mon python qui écarte de moi les valeurs féminines authentiques et permanentes, en vue de vie à deux. Mais cette décision à prendre devient chaque jour plus difficile, car plus je suis anxieux et malheureux, et plus je sens qu'il a besoin de moi. Il le comprend et s'enroule autour de moi de toute sa longueur et de son mieux, mais parfois il me semble qu'il n'y en a pas assez et je voudrais encore des mètres et des mètres. C'est la tendresse qui fait ça, elle creuse, elle se fait de la place à l'intérieur mais elle n'est pas là, alors ça pose des problèmes d'interrogations et de pourquoi. Ce qui fait que ça s'enroule et ça s'enroule et il y a des jours que Gros-Câlin fait tant de noeuds qu'il n'arrive plus à se libérer de lui-même et ça donne des idées de suicide, à cause de l'oeuf de Colomb et du noeud gordien. Pour illustrer l'exemple, même une bonne paire de chaussures sous tous rapports a ce problème, lorsqu'on tire sur un bout du lacet et ça fait seulement un noeud de plus. La vie est pleine d'exemples, on est servi. Par exemple, justement, une délicatesse élémentaire m'empêche de m'approcher de Melle Dreyfus en roulant un peu les épaules en enfonçant ma chemises sous la ceinture du pantalon avec naturel et lui proposer de sortir, comme ça, droit dans les yeux, un vrai mec qui prend des risques et tire sur le bout du lacet sans savoir ce que ça donnera et si ça fera peut-être seulement un noeud de plus. Je pose donc qu'une délicatesse élémentaire m'empêche de faire des avances directes sans détour à Melle Dreyfus, car elle serait blessée dans son sentiment d'égalité, elle croirait que je suis raciste et que je me permets de lui proposer un bout de chemin parce qu'elle est une Noire et que donc "on peut y aller, on est entre égaux" et que j'exploite ainsi notre infériorité et nos origines communes.

[...]

D'ailleurs, mon problème principal n'est pas tellement mon chez-moi mais mon chez-les-autres. La rue. Ainsi qu'on l'a remarqué sans cesse dans ce texte, il y a dix millions d'usagés dans la région parisienne et on les sent bien, qui ne sont pas là, mais moi, j'ai parfois l'impression qu'ils sont cent millions qui ne sont pas là, et c'est l'angoisse, une telle quantité d'absence. J'en attrape des sueurs d'inexistence mais mon médecin me dit que ce n'est rien, la peur du vide, ça fait partie des grands nombres, c'est pour ça qu'on cherche à y habituer les petits, c'est les maths modernes.

[...]

J'ai renoncé également à faire parler Gros-Câlin d'une voix humaine pour ne pas le démystifier. Le truquage, il y en a marre. J'ai parfois l'impression que l'on vit dans un film doublé et que tout le monde remue les lèvres mais ça ne correspond pas aux paroles. On est tous post-synchronisés et parfois c'est très bien fait, on croit que c'est naturel.

[...]

Je ne sais quelle forme prendra la fin de l'impossible, mais je vous assure que dans notre état actuel avec ordre des choses, ça manque de caresses. Les savants soviétiques croient d'ailleurs que l'humanité existe et qu'elle nous envoie des messages radios à travers le cosmos.

[...]

Il ne nous restait que deux étages pour tout nous dire et je me taisais avec tout le don d'expression dont je suis capable. Je porte d'habitude des lunettes noires de cinéaste, pour me donner du poids, comme si j'étais quelqu'un qui risquait d'être reconnu, mais je ne les avais pas mises ce jour-là, car je me sentais d'humeur "que le diable m'emporte", assez mousquetaire. Je pus donc m'exprimer tout mon saoul, grâce à mon regard qui était tout nu, je disais tout à Irénée, je crois même que mon regard chantait, avec orchestre et virtuose. De ma vie je n'ai été aussi heureux dans un ascenseur.

[...]

- Nous allons vous laisser, dit Lamberjac.
Les deux autres aussi. Bien sûr, ils se marraient sans le montrer mais cela se sentait à la façon dont j'avais mal.

[...]

- C'est la faiblesse qui s'éveille !
Je n'avais même pas honte de mes larmes, à cause de la rosée de l'aube. Seulement je n'avais plus assez de gorge pour les avaler, car j'avalais depuis que j'avais gorge.
J'ai eu alors le mot de la fin.
- A bas l'existoir ! murmurai-je et le murmure c'est peut-être ce qu'il y a de plus fort.
Ils s'étaient tus. Il y avait un tel silence que l'on entendait presque quelque part ailleurs quelqu'un d'autre qui disait autre chose.

Romain Gary, Gros-Câlin.


Dernière édition par Zat Rathustra Barnum le Sam 23 Juil 2016 - 18:13, édité 1 fois

Zat Cnidaire Barnum
Inconditionnel
Inconditionnel

Messages : 357
Date d'inscription : 29/06/2011

Revenir en haut Aller en bas

Re: Salut, les autres.

Message par Zat Cnidaire Barnum le Sam 23 Juil 2016 - 18:12

[...]Il s'agit de replacer les techniques punitives — qu'elles s'emparent du corps dans le rituel des supplices ou qu'elles s'adressent à l'âme — dans l'histoire de ce corps politique. Prendre les pratiques pénales moins comme une conséquence des théories juridiques que comme un chapitre de l'anatomie politique.
Kantorowitz a donné autrefois du « corps du roi » une analyse remarquable : corps double selon la théologie juridique formée au Moyen Age, puisqu'il comporte outre l'élément transitoire qui naît et meurt, un autre qui, lui, demeure à travers le temps et se maintient comme le support physique et pourtant intangible du royaume ; autour de cette dualité, qui fut, à l'origine, proche du modèle christologique, s'organisent une iconographie, une théorie politique de la monarchie, des mécanismes juridiques distinguant et liant à la fois la personne du roi et les exigences de la Couronne, et tout un rituel qui trouve dans le couronnement, les funérailles, les cérémonies de soumission, ses temps les plus forts. A l'autre pôle on pourrait imaginer de placer le corps du condamné; il a lui aussi son statut juridique; il suscite son cérémonial et il appelle tout un discours théorique, non point pour fonder le « plus de pouvoir » qui affectait la personne du souverain, mais pour coder le « moins de pouvoir » dont sont marques ceux qu'on soumet à une punition. Dans la région la plus sombre du champ politique, le condamné dessine la figure symétrique et inversée du roi. Il faudrait analyser ce qu'on pourrait appeler en hommage à Kantorowitz le « moindre corps du condamné ».

Si le supplément de pouvoir du côté du roi provoque le dédoublement de son corps, le pouvoir excédentaire qui s'exerce sur le corps soumis du condamné n'a-t-il pas suscité un autre type de dédoublement? Celui d'un incorporel, d'une « âme » comme disait Mably. L'histoire de cette « microphysique » du pouvoir punitif serait alors une généalogie ou une pièce pour une généalogie de l'« âme » moderne. Plutôt que de voir en cette âme les restes réactivés d'une idéologie, on y reconnaîtrait plutôt le corrélatif actuel d'une certaine technologie du pouvoir sur le corps. Il ne faudrait pas dire que l'âme est une illusion, ou un effet idéologique. Mais bien qu'elle existe, qu'elle a une réalité, qu'elle est produite en permanence, autour, à la surface, à l'intérieur du corps par le fonctionnement d'un pouvoir qui s'exerce sur ceux qu'on punit — d'une façon plus générale sur ceux qu'on surveille, qu'on dresse et corrige, sur les fous, les enfants, les écoliers, les colonisés, sur ceux qu'on fixe à un appareil de production et qu'on contrôle tout au long de leur existence.
Réalité historique de cette âme, qui à la différence de l'âme représentée par la théologie chrétienne, ne naît pas fautive et punissable, mais naît plutôt de procédures de punition, de surveillance, de châtiment et de contrainte. Cette âme réelle, et incorporelle, n'est point substance; elle est l'élément où s'articulent les effets d'un certain type de pouvoir et la référence d'un savoir, l'engrenage par lequel les relations de pouvoir donnent lieu à un savoir possible, et le savoir reconduit et renforce les effets de pouvoir. Sur cette réalité-référence, on a bâti des concepts divers et on a découpé des domaines d'analyse : psyché, subjectivité, personnalité, conscience, etc.; sur elle on a édifié des techniques et des discours scientifiques; à partir d'elle, on a fait valoir les revendications morales de l'humanisme. Mais il ne faut pas s'y tromper : on n'a pas substitué à l'âme, illusion des théologiens» un homme réel, objet de savoir, de réflexion philosophique ou d'intervention technique. L'homme dont on nous parle et qu'on invite à libérer est déjà
en lui-même l'effet d'un assujettissement bien plus profond que lui. Une « âme » l'habite et le porte à l'existence, qui est elle-même une pièce dans la maîtrise que le pouvoir exerce sur le corps. L'âme, effet et instrument d'une anatomie politique ; l'âme, prison du corps.

*

Que les punitions en général et que la prison relèvent d'une technologie politique du corps, c'est peut-être moins l'histoire qui me l'a enseigné que le présent. Au cours de ces dernières années, des révoltes de prison se sont produites un peu partout dans le monde. Leurs objectifs, leurs mots d'ordre, leur déroulement avaient à coup sûr quelque chose de paradoxal. C'étaient des révoltes contre toute une misère physique qui date de plus d'un siècle : contre le froid, contre l'étouffement et l'entassement, contre des murs vétustes, contre la faim, contre les coups. Mais c'étaient aussi des révoltes contre les prisons modèles, contre les tranquillisants, contre l'isolement, contre le service médical ou éducatif. Révoltes dont les objectifs n'étaient que matériel ? Révoltes contradictoires, contre la déchéance, mais contre le confort, contre les gardiens, mais contre les psychiatres ? En fait c'était bien des corps et de choses matérielles qu'il était question dans tous ces mouvements, comme il en est question dans ces innombrables discours que la prison a produits depuis le début du XIXe siècle. Ce qui a porté ces discours et ces révoltes, ces souvenirs et ces invectives, ce sont bien ces petites, ces infimes matérialités. Libre à qui voudra de n'y voir que des revendications aveugles ou d'y soupçonner des stratégies étrangères. Il s'agissait bien d'une révolte, au niveau des corps, contre le corps même de la prison. Ce qui était en jeu, ce n'était pas le cadre trop fruste ou trop aseptique, trop rudimentaire ou trop perfectionné de la prison, c'était sa matérialité dans la mesure où elle est instrument et vecteur de pouvoir; c'était toute cette technologie du pouvoir sur le corps, que la technologie de l'« âme » — celle des éducateurs, des psychologues et des psychiatres — ne parvient ni à masquer ni à compenser, pour la bonne raison qu'elle n'en est qu'un des outils. C'est de cette prison, avec tous les investissements politiques du corps qu'elle rassemble dans son architecture fermée que je voudrais faire l'histoire.[...]"

Michel Foucault, Surveiller et punir

Zat Cnidaire Barnum
Inconditionnel
Inconditionnel

Messages : 357
Date d'inscription : 29/06/2011

Revenir en haut Aller en bas

Re: Salut, les autres.

Message par Fifrelin le Sam 23 Juil 2016 - 19:21

Je te fais un gros câlin aussi.

Fifrelin
Zèbre régulier
Zèbre régulier

Messages : 53
Date d'inscription : 10/02/2016

Revenir en haut Aller en bas

Re: Salut, les autres.

Message par Zat Cnidaire Barnum le Dim 24 Juil 2016 - 20:57

Fifrelin a écrit:Je te fais un gros câlin aussi.



Zat Cnidaire Barnum
Inconditionnel
Inconditionnel

Messages : 357
Date d'inscription : 29/06/2011

Revenir en haut Aller en bas

Re: Salut, les autres.

Message par Zat Cnidaire Barnum le Dim 24 Juil 2016 - 21:10

Puisqu'on y est :


- Je ne recommencerai plus.
Je me calmai un peu. Nous étions assis sur le remblai tous les deux, les bras sur les genoux, regardant de l'autre côté. Il y avait une chèvre attachée à un arbre, un mimosa. Le mimosa était en fleurs, le ciel était très bleu, et le soleil faisait de son mieux. Je pensai soudain que le monde donnait bien le change. C'est ma première pensée d'adulte dont je me souvienne.

[...]

Vague et lancinant, tyrannique et informulé, un rêve étrange s’était mis à bouger en moi, un rêve sans visage, sans contenu, sans contour, le premier frémissement de cette aspiration à quelque possession totale dont l'humanité a nourri aussi bien ses plus grands crimes que ses musées, ses poèmes et ses empires, et dont la source est peut-être dans nos gènes comme un souvenir et une nostalgie biologique que l’éphémère conserve de la coulée éternelle du temps et de la vie dont il s’est détaché. Ce fut ainsi que je fis connaissance avec l’absolu, dont je garderai sans doute jusqu’au bout, à l’âme, la morsure profonde, comme une absence de quelqu'un.

[…]

Je mentirais aussi si je n'avouais pas que, malgré mes quatorze ans, je croyais encore un peu au merveilleux. Je croyais à la baguette magique et, en me risquant sur le court, je n'étais pas du tout sûr que quelque force entièrement juste et indulgente n'allait pas intervenir en notre faveur, qu'une main toute-puissante et invisible n'allait pas guider ma raquette et que les balles n'allaient pas obéir à son ordre mystérieux. Ce ne fut pas le cas. Je suis obligé de reconnaître que cette défaillance du miracle a laissé en moi une marque profonde, au point que j'en viens parfois à me demander si l'histoire du Chat botté n'a pas été inventée de toutes pièces, et si les souris venaient vraiment, la nuit, coudre les boutons sur le surtout du tailleur de Gloucester. Bref, à quarante-quatre ans, je commence à me poser certaines questions. Mais j'ai beaucoup vécu et il ne faut pas prêter trop d'attention à mes défaillances passagères.

[...]

Généralement, ma mère emportait avec elle, discrètement dissimulés au fond de son sac, du pain noir et des concombres salés, notre gourmandise préférée. On pouvait donc voir, à cette époque, vers neuf heures du soir, contemplant la foule de flâneurs, sur la Promenade des Anglais, une dame distinguée aux cheveux blancs et un adolescent en blazer bleu, assis discrètement le dos contre la balustrade, en train de savourer des concombres salés à la russe avec du pain noir, sur une feuille de papier journal posée sur leurs genoux. C'était très bon. Ce n'était pas suffisant. Mariette avait éveillé en moi une faim qu'aucun concombre au monde, même le plus salé, ne pouvait plus apaiser. Mariette nous avait quittés il y avait déjà deux ans, mais son souvenir continuait à couler dans mon sang et à me tenir éveillé la nuit. J'ai conservé jusqu'à ce jour, pour cette bonne Française qui m'avait ouvert la porte d'un monde meilleur, une gratitude profonde. Trente ans se sont écoulés, mais je peux dire, avec plus de vérité que les Bourbons, que depuis, je n'ai rien appris, ni rien oublié. Que sa vieillesse soit heureuse et paisible, et qu'elle sache qu'elle avait vraiment fait pour le mieux avec ce que le bon Dieu lui avait donné. Je sens que je vais m'attendrir si je continue plus longtemps sur ce sujet, alors, je m'arrête.

Mais il y avait donc un bon moment que Mariette n'était plus là pour me tendre la main et me secourir. Mon sang s'indignait dans mes veines et frappait à la porte avec une véhémence, une insistance, que les trois kilomètres, que je parcourais à la nage, chaque matin, ne parvenaient pas à calmer. Assis à côté de ma mère sur la Promenade des Anglais, je guettais toutes les merveilleuses porteuses de pain qui défilaient devant moi, je soupirais profondément, et je restais là, désemparé, mon concombre à la main.


Romain Gary, La promesse de l'aube.


Dernière édition par Zat Rathustra Barnum le Dim 24 Juil 2016 - 21:13, édité 1 fois

Zat Cnidaire Barnum
Inconditionnel
Inconditionnel

Messages : 357
Date d'inscription : 29/06/2011

Revenir en haut Aller en bas

Re: Salut, les autres.

Message par Zat Cnidaire Barnum le Dim 24 Juil 2016 - 21:11


C'est l'éblouissement. Si subtile est l'irradiation qui m'enveloppe soudain, et si étendue, qu'elle touche presque à l'infini. Mais là n'est pas la chose extraordinaire. C'est le silence, un lac c'est de l'eau silencieuse.
De l'eau silence, étonnement devant l'incrédible et tout ce qui se répand à travers le mutisme de l'espace liquide, séparé à peine du ciel par une ceinture de brume, elle-même à peine moins bleue que l'air. Sensation de se porter au plus près de soi, aventure qui vous chercher autant que vous la cherchez. Et puis surgie, - d'où ? une brise plie les plus hautes branches, dégage un peu plus l'horizon. S'exaltant, l'atmosphère crépite alors d'étincelles de liberté, de bravoure.

[...]

Seuls les grands arbres rêvent tout haut, la fournaise gelée du crépuscule au-dessus d'eux, la mer en-dessous, jamais assez proche, l'engoulevent - un cri pour toute une solitude - quelque part. Tout est là, mais le monde rentre en soit.

[...]

Ça fait du bien là où on se sent bien, et ça fait encore plus mal dans le reste, dans ce qui peut avoir mal. On ne sait comment faire avec un chant aussi beau, déchirant à force d'être beau, et aussi tranquillement désolé. Et il importe peu qu'il ne soit pas connu de vous, la nostalgie dont il est traversé, gonflé, vous le rend aussitôt familier et vous parle votre langue. Qui part ne peut plus remettre ses pas dans ses pas. Nostalgie, douce, cruelle, il joue le Musicien, il est une heure, puis il est deux heures, l'air devient si pur à l'entour, il vous laisse une telle sensation de froidure quand il vous descend dans les poumons, qu'on pourrait croire que personne ne l'a respiré jusque-là. On le retient en soi, on ne se résigne pas à s'en séparer. Le jour se lève. Il se lève alors que la nuit ne s'est pas couchée encore. Sur les plus grands arbres des pointes de feu allumées par le soleil flambent et le chant continue, heureux et passionné, les oiseaux l'accompagnent, il fait de plus en plus jour et le chant gagne en légèreté, filaments de soie sur lesquels danse déjà le rêve ensoleillé du jour, trame où s'entretissent encore : murmure de la brise, bougonnement de l'océan, ruisselis des feuilles, - et toujours ces bruits de la vie qui se frotte les yeux.

Mohammed Dib, Les terrasses d'Orsol.


Dernière édition par Zat Rathustra Barnum le Lun 25 Juil 2016 - 17:08, édité 2 fois

Zat Cnidaire Barnum
Inconditionnel
Inconditionnel

Messages : 357
Date d'inscription : 29/06/2011

Revenir en haut Aller en bas

Re: Salut, les autres.

Message par Carla de Miltraize III le Lun 25 Juil 2016 - 13:14


Coucou


Carla de Miltraize III
Vieux de la vieille
Vieux de la vieille

Messages : 4073
Date d'inscription : 10/07/2012
Age : 99
Localisation : Toulouse *** Se guérir de nos malaises de l’âme implique souvent une bonne dose d’humilité, d’accueil de la nature humaine et de sympathie envers autrui et surtout envers nous-mêmes. Daniel Desbiens

Revenir en haut Aller en bas

Re: Salut, les autres.

Message par Zat Cnidaire Barnum le Lun 25 Juil 2016 - 17:29


Ce n'était pas la vanité qui l'attirait vers le miroir, mais l'étonnement d'y découvrir son moi. Elle oubliait qu'elle avait devant les yeux le tableau de bord des mécanismes physiques. Elle croyait voir son âme qui se révélait à elle sous les traits de son visage. Elle oubliait que le nez est l'extrémité de l'amenée d'air aux poumons. Elle y voyait l'expression fidèle de sa nature.

Elle s'y contemplait longuement, et ce qui la contrariait parfois c'était de retrouver sur son visage les traits de maman. Alors, elle n'en mettait que plus d'obstination à se regarder et tendait sa volonté pour s'abstraire de la physionomie maternelle, en faire table rase et ne laisser subsister que ce qui était elle-même. Y parvenait-elle, c'était une minute enivrante : l'âme remontait à la surface du corps, pareille à l'équipage qui s'élance du ventre du navire, envahit le pont, agite les bras vers le ciel et chante.
Non seulement elle ressemblait physiquement à sa mère, mais j'ai parfois l'impression que sa vie n'a été qu'un prolongement de la vie de sa mère, un peu comme la course d'une boule de billard est le prolongement du geste exécuté par le bras d'un joueur.

Où et quand avait pris naissance ce geste qui allait plus tard devenir la vie de Tereza ?

[…]

Au bout de quelque temps, le plus triste des hommes mourut en prison, et maman, suivie de Tereza, partit avec l'escroc s'installer dans une petite ville au pied des montagnes. Le beau-père était employé de bureau, maman était vendeuse de magasin. Elle eut encore trois enfants. Puis, un jour qu'elle se regardait une fois de plus dans la glace, elle s'aperçut qu'elle était vieille et laide. Ayant constaté qu'elle avait tout perdu, elle chercha un coupable. Coupable, tout le monde l'était. Coupable son premier mari, viril et mal aimé, qui lui avait désobéi quand elle lui chuchotait à l'oreille de faire attention. Coupable son second mari, peu viril et bien aimé, qui l'avait entraînée loin de Prague dans une petite ville de province et courait après toutes les jupes, de sorte qu'elle n'en finissait pas d'être jalouse. Contre ses deux maris, elle était désarmée. Le seul être humain qui lui appartenait et ne pouvait lui échapper, l'otage qui pouvait payer pour tous les autres, c'était Tereza.

D'ailleurs, il était peut-être exact qu'elle était responsable du sort maternel. Elle : l'absurde rencontre d'un spermatozoïde du plus viril des hommes et d'un ovule de la belle des belles. En cette seconde fatidique nommée Tereza, maman avait commencé le marathon de sa vie gâchée.

Maman expliquait inlassablement à Tereza qu'être mère c'est tout sacrifier. Ses paroles étaient convaincantes parce qu'elles exprimaient l'expérience d'une femme qui avait tout perdu à cause de son enfant. Tereza écoutait et croyait que la plus haute valeur de la vie c'est la maternité, et que la maternité est un grand sacrifice. Si la maternité est le Sacrifice même, le destin d'une fille, c'est la Faute que rien ne pourra jamais racheter.
Bien entendu, Tereza ignorait l'épisode de la nuit où maman avait chuchoté à l'oreille du plus viril des hommes de faire attention. Elle se sentait coupable, mais c'était une culpabilité indéfinissable, comme le péché originel. Elle faisait tout pour l'expier. Maman l'ayant retirée du collège, elle travaillait comme serveuse depuis l'âge de quinze ans, et, tout ce qu'elle gagnait, elle le lui remettait. Elle était prête à tout pour mériter son amour. Elle prenait soin du ménage, s'occupait de ses frères et soeurs, passait tout le dimanche à gratter et laver. C'était dommage, car au lycée c'était la plus douée de sa classe. Elle voulait s'élever, mais pour elle, dans cette petite ville, où s'élever ? Elle faisait la lessive et un livre était posé près d'elle à côté de la baignoire. Elle tournait les pages et le livre était mouillé de gouttes d'eau.

A la maison, la pudeur n'existait pas. Maman allait et venait dans l'appartement en sous-vêtements, parfois sans soutien-gorge, parfois même, les jours d'été, toute nue. Son beau-père ne se promenait pas tout nu, mais il attendait toujours que Tereza fût dans la baignoire pour entrer dans la salle de bains. Un jour qu'elle s'y était enfermée à clé, maman fit une scène : « Pour qui te prends-tu ? Qu'est-ce que tu te crois ? Il ne va pas te la manger, ta beauté ! »

(Cette situation montre on ne peut plus clairement que la haine de la mère pour la fille était plus forte que la jalousie que lui inspirait son mari. La faute de la fille était immense, même les infidélités du mari y étaient contenues. Que son mari lorgne Tereza, maman pouvait encore l'admettre, mais pas que sa fille veuille s'émanciper et ose revendiquer des droits, ne serait-ce que le droit de s'enfermer à clé dans la salle de bains.)

Un jour d'hiver, maman se promenait nue dans une pièce avec la lumière allumée. Tereza courut baisser le store pour qu'on ne pût voir sa mère depuis l'immeuble d'en face. Elle l'entendit rire aux éclats derrière elle. Le lendemain, des amies rendirent visite à maman. Une voisine, une collègue du magasin, une institutrice du quartier et deux ou trois femmes qui se réunissaient régulièrement. Tereza vint passer un instant avec elles, accompagnée du fils d'une des dames, un garçon de seize ans. Maman en profita aussitôt pour raconter comment Tereza avait voulu protéger sa pudeur. Elle riait, et toutes les femmes s'esclaffaient. Puis, maman fit remarquer : « Tereza ne veut pas admettre qu'un corps humain, ça pisse et ça pète. » Tereza était écarlate, mais maman poursuivait : « Qu'y a-t-il de mal à ça ? » Et aussitôt, répondant elle-même à sa question, elle lâcha des pets sonores. Toutes les femmes riaient.
Maman se mouche bruyamment, donne aux gens des détails sur sa vie sexuelle, exhibe son dentier. Elle sait le dégager d'un coup de langue avec une surprenante agilité, laissant la mâchoire supérieure retomber sur les dents du bas dans un large sourire ; son visage donne soudain la chair de poule.

Son manège n'est qu'un geste brutal qui renie sa jeunesse et sa beauté. Au temps où les neuf soupirants s'agenouillaient en cercle autour d'elle, elle veillait avec un soin scrupuleux sur sa nudité. C'était à l'aune de sa pudeur qu'elle jaugeait le prix de son corps. Si elle est impudique à présent, elle l'est radicalement, avec son impudeur elle tire un trait solennel sur la vie et elle crie bien haut que la jeunesse et la beauté, qu'elle a surestimées, n'ont en fait aucune valeur.

Tereza me paraît être le prolongement de ce geste-là, de ce geste de sa mère rejetant au loin sa vie passée de jeune et belle femme.

(Et si Tereza elle-même a des allures nerveuses, si ses gestes manquent de gracieuse lenteur, il ne faut pas s'en étonner. Ce grand geste de sa mère, autodestructeur et violent, c'est elle, c'est Tereza.)
Maman réclame pour elle justice et veut que le coupable soit châtié. Elle insiste pour que sa fille reste avec elle dans le monde de l'impudeur où la jeunesse et la beauté n'ont aucun sens, où l'univers n'est qu'un gigantesque camp de concentration de corps identiques dont l'âme est invisible.

Maintenant, nous pouvons mieux comprendre le sens du vice caché de Tereza, de ses longues stations répétées devant le miroir. C'était un combat avec sa mère. C'était le désir de ne pas être un corps comme les autres corps, mais de voir sur la surface de son visage l'équipage de l'âme surgir du ventre du navire. Ce n'était pas facile parce que l'âme, triste, craintive, effarouchée, se cachait au fond des entrailles de Tereza et avait honte de se montrer.  


Milan Kundera, L'insoutenable légèreté de l'être

Zat Cnidaire Barnum
Inconditionnel
Inconditionnel

Messages : 357
Date d'inscription : 29/06/2011

Revenir en haut Aller en bas

Re: Salut, les autres.

Message par Zat Cnidaire Barnum le Lun 25 Juil 2016 - 17:38

Carla de Miltraize III a écrit:

Coucou


Coucou !


Pour les retardataires, un résumé de ce fil :


Zat Cnidaire Barnum
Inconditionnel
Inconditionnel

Messages : 357
Date d'inscription : 29/06/2011

Revenir en haut Aller en bas

Re: Salut, les autres.

Message par Zat Cnidaire Barnum le Lun 25 Juil 2016 - 17:56


Zat Cnidaire Barnum
Inconditionnel
Inconditionnel

Messages : 357
Date d'inscription : 29/06/2011

Revenir en haut Aller en bas

Re: Salut, les autres.

Message par 'Sengabl le Jeu 28 Juil 2016 - 15:55

Zat Rathustra Barnum a écrit:Merci de ne pas citer ce post si vous y répondez.

Oui, je sais, je suis une insoumise :p

Parce que je suis la plus connasse de tes amies, je n'avais pas encore pris le temps de passer par ici, alors que... Smile

Je suis tellement heureuse de lire ce que je lis, de te voir t'ouvrir, de voir la Zatacarapace se fissurer...
J'imagine que, considérant les discussions précédentes, tu sais à quel point je suis d'accord, à quel point je réalise, à quel point je... Smile

De l'explosion peut venir l'éclosion.
Si je voulais être cyniquement drôle, je dirais "une jolie fleur dans une peau d'vache"... Et je me trouverais d'une finesse absolue Smile

Ah, ces corps qui nous emmerdent... Ne t'ai-je pas raconté, ce type, dont je m'étais amourachée par ici il y a 5 ans (virtuellement, donc), et qui, la première fois qu'il m'a vue m'a dit "Nan mais tu te rends compte de ce que tu as fait à ton corps ?". Bâtard. Ouais. Va te faire foutre pauvre con.

Je m'amuse souvent à imaginer ces gens si plein des bonnes intentions, me recommandant de faire du sport, ou je ne sais quelle activité magique qui me ferait perdre du poids, pratiquer avec moi cette activité en portant un "sur-corps" lesté d'une trentaine de kilos... Vouais, tu ferais moins l'malin gamin !
J'ai appris à éviter les dunes, mais c'est parce que je suis rousse et que le soleil ne me réussit pas... tavu ((c)Zat 2015)... Wink
Bon, du coup, quand les autres font des kilomètres à pieds dans des endroits tout aussi relous qu'inaccessibles, moi, j'leur fais des crêpes et des madeleines au citron en les attendant à leur retour Smile

Mais se posent éternellement ces questions et ces dilemmes incessants...
Peut-on m'aimer dans ce corps ? Pire, si on m'aime pour mon corps (comme ce type qui voulait baiser une maigre...), c'est foutu.
Et encore... Il faut savoir, moi, je ne me reconnais pas quand je me vois dans ce corps. Parce que l'image que j'ai de moi, c'est celle d'une femme jolie, légère, pétillante, fluide, énergique... Comme l'est sûrement un peu mon "esprit" (ou quel que soit le nom qu'on veut bien donner à ce truc).
Mais si on ne m'aime que pour mon esprit, alors je ne suis pas d'accord non plus. Car j'ai envie qu'on désire aussi mon corps...
Du coup, je touche perpétuellement les limites de mes contradictions et des leurs...
Et quand on ne m'aime pas, quoi qu'on me dise, je penserai systématiquement que c'est à cause de mon corps...

Et puis, je continue de voir mes potes photographes qui clichétisent des meufs toutes plus jolies les unes que les autres... Toujours minces, n'est-ce pas... Photographier un gros, c'est toujours comme une sorte d'acte de courage, de rébellion ou que sais-je... Un peu agaçant aussi... Vas-y, fais une super jolie photo de moi dénudée, juste pour voir...
C'est pareil ça... Ces gens qui ne comprennent pas qu'il m'est insupportable de me voir en photo... Évidemment, vu le décalage entre l'image intérieure et l'image extérieure... (Guitry disait : "les femmes ne trouvent leur portrait ressemblant que lorsqu'il ressemble à ce qu'elles voudraient être"... Ben tiens... Smile)
Je continue de me questionner sur les proportions, sur la beauté, sur son importance, sur sa valeur.
Je ne souffre pas non plus, je me suis habituée, depuis le temps... Petite, grosse, rousse, intelligente... J'ai fini par apprendre à dire "je suis grasse comme un loukoum" (et je suis sûre que personne n'a la culture suffisamment merdique que j'ai pour savoir par quel film cela a bien pu être inspiré... Smile)

Quoi qu'il en soit, je suis contente d'être venue faire un petit tour par ici.

Je te fais grâce des cœurs_love tout ça. S'pas la peine non ? Smile

_________________
C'est une expérience éternelle que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser. - Montesquieu
The greatest ennemy of knowledge is not ignorance, it is the illusion of knowledge - Stephen Hawking - Quid malinum fat in ravinum tombat - Groupe dissident "Ailleurs"

'Sengabl
Zébré et vacciné
Zébré et vacciné

Messages : 1983
Date d'inscription : 09/10/2011
Age : 45
Localisation : ça dépend !

Revenir en haut Aller en bas

Re: Salut, les autres.

Message par Zat Cnidaire Barnum le Jeu 1 Déc 2016 - 21:41

- Vous, je me méfie de vous.
- De moi, Pukka sahib ? Mais je ne suis qu'un pauvre esclave européen sous-alimenté; Je fais le malin, je grogne, mais, en réalité, je suis à vendre. Voulez-vous m'acheter ?
- Voyons un peu les dents. Hum ! Avez-vous une âme ?
- Point. Jamais eu. Sais pas ce que c'est.
- Des convictions politiques ?
- Moi ? Mais vous me prenez pour un homme libre, ma parole ?
- Vous venez pourtant de gagner une guerre.
- Lorsqu'une guerre est gagnée, mon Maître, ce sont les vaincus qui sont libérés, pas les vainqueurs.

Frottez-vous tout de même la figure, patron... Là. Ne vous laissez pas aller. Nous ne sommes pas à Buchenwald, ici...
- Non, grommela Tulipe, nous sommes dans le petit village à côté.
- Quoi ?
- Rien.
- A qui est cette brosse à dents ?
- Comment à qui ? A nous.
- On s'en sert pour remuer le sucre, expliqua oncle Nat.
- Rincez-vous tout de même la bouche, patron. Ne vous sentez-vous pas mieux ? Bon, je file. Je vais poser pour cette réclame de soutien-gorge.
- Nue ?
- Les seins seulement. Tata !
Oncle Nat rentra la tête sous ses couvertures, Tulipe prit un sandwich et se mit à manger. "Ce n'est pas Buchenwald qui est horrible, ce n'est pas Belsen que je n'arrive pas à oublier." Il continua à mâcher, distraitement; "Ce que je ne pardonne pas, ce n'est pas Dachau, cette ville de trente mille habitants voués à la torture, mais le petit village à côté, où les gens vivent heureux, travaillent dans les champs et respirent l'odeur de foin et de bon pain chaud..." Il ramassa les miettes dans le creux de sa main, puis les jeta dans sa bouche. "Le petit village à côté, avec ses gosses qui vont cueillir les marguerites dans les champs, les mères qui chantent des berceuses à leurs petits, les vieilles gens qui sommeillent sur le banc devant leur maison, le coeur en paix, le paysan qui donne à boire à ses bêtes, caresse son chien, aime sa femme..."
- Ce village est allemand, mon ami. Nous ne sommes pas responsables. Cessez de m'importuner et passez votre chemin.
- Nous l'habitons tous, Pukka Sahib. Nous habitons tous le village à côté, nous écoutons la musique, nous lisons des livres, nous faisons des plans pour passer les vacances à la mer, nous habitons tous le village à côté; la conscience, ce n'est pas une question de kilomètres.
- Pourquoi croyez-vous donc que nous nous sommes battus ?
- Pour défendre la paix de notre village et les jeux de nos enfants. Et maintenant nous voilà de retour, assis de nouveau au soleil, heureux d'entendre les meuglements familiers et troupeaux qui rentrent, de voir la poussière des sabots monter dans le soleil couchant, et le sourire bête et fat est de retour sur nos lèvres comme un charognard qui revient toujours percher sur la même branche, et qu'importe si le reste du monde est toujours un immense camp de mort lente, un grand Dachau, un Buchenwald des familles, pourvu que chantent les oiseaux et jouent lesl apins mignons, dans notre petit village à côté ?
- Allons, patron, mangez. Vous n'êtes pas en train de vous frapper, au moins ?
- Je ne me frappe pas, oncle Nat. Je rêve un peu.
Tulipe remua le sucre dans son café avec la brosse à dents. "Si on avait le courage de ses idées, on ferait la grève de la faim pour protester enfin contre le village maudit, le petit village heureux et paisible qui dort en marge de la misère du monde. Si on avait le courage de ses idées." Il ricana.
- Qu'est-ce qu'il y a, patron ? Qu'est-ce qu'il y a de drôle ?
- Rien. Je rêve un peu.
Il but un peu de café. "On pourrait même lancer ainsi un de ces grands mouvements humanitaires, avec de jolis slogans comme "A bas l'isolationnisme des consciences ! Pour une humanité solidaire et indiviible, unissez-vous ! Contre le petit village à côté, tous unis et en avant ! Nous voulons que d'une communauté de souffrance sorte enfin une communauté d'action !" Ce ne sont pas les slogans qui manquent.

Il se leva et alla ouvrir la fenêtre. L'air frais les envahit comme un sang nouveau.
- Le jour se lève.
- Pas moyen de l'empêcher ? s'enquit Grinberg.
- Pas moyen.
- La nuit, dit Grinberg, c'est tout ce qu'on mérite.
- La foi, dit Flaps. il lui manque la foi. On ne peut pas vivre sans croire.
- Une sale nuit, dit Grinberg, froide, noire et sans sucre, comme le café des mauvais lieux...
Il se leva lourdement et se traîna jusqu'à la fenêtre. Avec son pardessus jeté sur les épaules, les manches vides battant comme des ailes fatiguées, son nez triste et ses yeux pâles, il avait l'air d'un vieux hibou. il se pencha. Harlem commençait à sortir de ses poubelles. Un jour blafard traînait sur les trottoirs.
- On a envie de l'aider, dit Flaps.
- Toi et ta charité chrétienne, dit Grinberg.
- Et voilà tout ce qu'il y a de nouveau, dit Costello. Le jour qui se lève. Un peu maigre, pour la première édition.
- En l'arrangeant un peu... dit Grinberg.
Il proposa :
- Le jour monte comme un drapeau blanc au-dessus des ruines.
- Le jour revient rôder sur les lieux du crime, offrit Costello.
- Il vient s'assurer que tous les morts sont bien morts, déclama Grindberg.
- Et que toutes les plaies sont bien ouvertes.
- Bzz, fit Flaps, avec triomphe, bzz.
- Il est pressé. Il faut qu'il passe à la banque, dit Grinberg.
- Et qu'il fouille dans les poubelles pour trouver un morceau de pain.
- Il faut qu'il paie ses dictateurs, dit Grinberg.
- Il faut qu'il fusille quelqu'un, dit Costello.

- Des milliers de types crèvent de faim à New York. Moi-même, j'ai crevé de faim à New York. Ça n'intéresse personne.
- On commence toujours par crever de faim, à New York, jusqu'au jour où l'on fait crever de faim les autres, dit Grinberg. C'est ce qu'on appelle "réussir".

Que pensez-vous de l'avenir de la civilisation ?
- Les civilisations n'ont pas d'avenir. Elles n'ont pas de présent non plus. Tout ce qu'elles ont, c'est un passé. La civilisation, c'est quelque chose que l'humanité dépose sur ses rives, à force de couler. C'est quelque chose que les hommes bâtissent derrière eux à force de mourir.

Il se mit soudain à pleurer.
- Seigneur, ayez pitié de moi ! sanglota-t-il. Rendez-moi mon géranium sur la fenêtre, mon canari dans sa cage, les amours roses sur mes rideaux, rendez-moi mon tabac et mes timbres-poste, mon bain chaud et mon chocolat le matin...
- C'est fou, observa Grinberg, c'est fou ce que vingt siècles de christianisme ont pu donner à un homme !
- Je vois une borne, annonça Biddle.
- Aha ! se réjouit Grinberg. Nous arrivons enfin !
- Il est marqué dessus : "Entrée interdite aux Juifs !"
- On s'en va ? proposa Grinberg. Ce n'est sûrement pas le chemin.
- Parle pour toi, intervint Flaps; On y va ? Nous sommes arrivés. Au revoir, Grinberg.
- Au revoir.
- Attendez, il y a une autre inscription sur cette borne, dit Biddle. "Negroes keep out", lut-il.
- On ne peut pas laisser ce vieux Grinberg seul, décida Flaps. On continue ?
- Ça ne sert à rien de continuer, dit Costello. Ça ne sert à rien d'errer pendant des millénaires. Il n'y a qu'à s'arrêter. Il n'y a qu'à se laisser crever sur place, de haine, de faim, d'humiliation et de mépris. L'humanité entière a disparu et la terre revient enfin à sa fraîcheur première !
- Là, là, là, dit Grinberg. Il ne faut pas toujours prendre tout au tragique.
- Je vous le dis, hurla Costello, l'humanité n'existe plus !
- Il y atout de même quatre vies alliées de sauvées ! constata Biddle, en se frottant les mains avec complaisance. J'ai une idée, ajouta-t-il.
- Vas-y.
- Si on faisait une humanité à quatre, une petite humanité à part, bien à nous, avec ses frontières, ses territoires d'"outre-mer", ses manuels d'histoire, sa mission spirituelle ?

- Edition spéciale, cria Biddle, la fin du monde !
- Ce n'est pas très original, dit Costello.
- Ce n'est peut-être pas très original, mais c'est quand même la première fois que ça arrive !
- Qu'est-ce que tu en sais ? dit Costello. Personne n'en sait rien. Ça arrive peut-être tous les jours sans qu'on le sache.

Cependant, le nouveau mouvement humanitaire prenait en Angleterre de telles proportions qu'il y eut une interpellation à la Chambre des Communes, à laquelle le Home Secretary répondit que l'association "Prière pour les Vainqueurs" ne menaçant, pour l'instant, ni la personne de Sa Majesté, ni celle du Mahatma Gandhi (hear! hear!) il ne voyait aucune raison de l'interdire. Un membre conservateur ayant demandé si le seul nom de "mouvement" ne suffisait pas à rendre suspecte une association dans un pays dont la force principale est l'immobilité, le Home Secretary répondit, dans l'émotion générale, que dans ce pays libre (hear! hear!), il ne voyait aucune raison, lui, ministre travailliste (cheers), de s'opposer à un mouvement quelconque, tant que celui-ci conservait un caractère nettement statique. Aussitôt, le gouvernement profita de l'enthousiasme des membres travaillistes devant cette noble déclaration, pour faire voter une série de mesure tendant à donner aux taudis un caractère de monument historique et pour prescrire aux propriétaires de veiller à les conserver tels quels, sous peine de poursuite pour tentatives subversives contres des institutions nationales ayant un caractère nettement sacré. Ce vote provoqua un tel enthousiasme dans le parti conservateur que dix mille paires de chaussettes furent tricotées immédiatement par les honorables membres de l'association dans tous les coins du pays et que cent cinquante thés de bienfaisance furent servi dans le West End en vingt-quatre heures, battant ainsi de vingt-cinq thés le record établi lors de la dernière famine du Bengale.

Pendant ce temps, le chômage chronique interdisait toujours aux ouvriers européens d'élever plus de deux enfants rachitiques à la fois; pendant ce temps, les gouvernements refusaient de lutter contre le taudis, faisant judicieusement remarquer qu'il valait bien mieux que la bombe atomique démolît des taudis que des palais de lumière et de salubrité; pendant ce temps, les gouvernements socialistes, appelés une fois de plus au pouvoir par des électeurs acharnés, pleuraient d'affolement sur le sein de leurs épouses et perdaient le sommeil, ne sachant plus que faire pour se faire pardonner : dissoudre le parti communiste, encourager les trusts, réduire les salaires, ou bien pouvaient-il espérer de passer inaperçus jusqu'aux prochaines élections, en promettant de ne rien faire et de ne toucher à rien ? Pendant ce temps, la terre était ronde, elle tournait, et l'humanité était une chenille géante, jetée sur le dos et tournant avec la terre ; elle agitait désespérément ses deux milliards de pattes farouches et impuissantes et son rêve était un humble rêve d'infirme : pouvoir se lever un jour et marcher, sans peur, marcher! au lieu de demeurer ainsi prostrée, à agiter furieusement ses pattes, à tourner avec la terre.


Romain Gary, Tulipe

Zat Cnidaire Barnum
Inconditionnel
Inconditionnel

Messages : 357
Date d'inscription : 29/06/2011

Revenir en haut Aller en bas

Re: Salut, les autres.

Message par Zat Cnidaire Barnum le Jeu 1 Déc 2016 - 21:59

Ma vie, mon oeuvre, présentement (et jusqu'à présentement) :


Zat Cnidaire Barnum
Inconditionnel
Inconditionnel

Messages : 357
Date d'inscription : 29/06/2011

Revenir en haut Aller en bas

Re: Salut, les autres.

Message par Contenu sponsorisé Aujourd'hui à 17:30


Contenu sponsorisé


Revenir en haut Aller en bas

Page 4 sur 4 Précédent  1, 2, 3, 4

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut

- Sujets similaires

 
Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum