Fifrelin

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Re: Fifrelin

Message par ADR le Ven 15 Juil 2016 - 17:16

Théorie du complot en Italien!
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Re: Fifrelin

Message par Fifrelin le Ven 15 Juil 2016 - 18:03

Pourquoi venir polluer mon beau sujet plein de morceau d'un homme que je recompose avec des choses dont je me fiche ? Sad
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Re: Fifrelin

Message par ADR le Ven 15 Juil 2016 - 20:07

Quelle réaction catastrophée...
Demande à la modération de le supprimer si ça te chagrine tant!
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Re: Fifrelin

Message par Fifrelin le Ven 15 Juil 2016 - 20:42

Ha ha, non, ce n'est pas le problème.

Disons que tout ce qui touche de près ou de loin à la politique m’apparaît toujours impur, particulièrement en ce jour, et à côté de mes morceaux choisis préférés.
Le sujet m'intéresse assez peu également, je n'ai pas besoin qu'un site m'explique que le complot est toujours possible, je garde un esprit critique en toute circonstance.
Je ne suis pas des moutons qui crie au complot systématiquement, mais je ne suis pas non plus des moutons qui empêchent de douter sur les versions dites "officielles" des choses...

De toute façon, savoir la vérité, dans les cas où c'est possible (pas pour cette affaire, en tout cas pour le moment), ce n'est pas très important.

Débusquer la vérité pour les autres ne sert à rien. Pour faire de la vérité un contre pouvoir, il faut que les individus accèdent à l'esprit critique, à la découverte de la vérité. Sinon, c'est une dictature de l'esprit contre une autre.

Il faut empêcher les causes qui mènent au terrorisme comme celles qui mènent aux opérations sous faux drapeau (coucou Rainbow Warrior, coucou petits flacons comme preuve irréfutable qu'il faut aller péter les couilles à Saddam).
Traiter les causes des maladies plutôt que les symptômes.
On ne guérira pas les douleurs d'hier soir, on ne ramènera pas les victimes.

Une seule chose est sûre : les responsables sont dans le camp de la destruction, du chaos, contre ceux qui sont dans le camp de l'humanité épanouie.
Et même le camp de la destruction n'existe pas par hasard.

Puisque je veux lutter, je ne pointe pas du doigt, j'essaye d'être quotidiennement une partie de la solution au problème.

Jiddu Krishnamurti a écrit:Mais si vous ne postulez aucun dogme, vous vous trouvez face à face avec la réalité de ce qui est. Alors « cela qui est » est la pensée, le plaisir, la douleur et la peur de la mort. Lorsque l’on comprend la structure de la vie quotidienne – avec ses compétitions, son avidité, ses ambitions, ses luttes pour le pouvoir – on voit, non seulement l’absurdité des théories, des sauveurs, des gourous, mais on peut trouver une fin à la douleur, une fin à toute la structure que la pensée a élaborée.
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Re: Fifrelin

Message par Fifrelin le Lun 18 Juil 2016 - 22:35

Avec ces petits fragments, en fouillant les livres, je cherche à recomposer un homme qui serait moi.

Fifrelin : fragment de semelle n°6 :
(Henri Barbusse, extrait de Clarté, 1919.)
Ce roman n'est plus réédité et difficile à trouver d'occasion.


Qui parlera? Voir, et puis parler... Parler, c'est la même chose que voir, mais c'est plus. La parole éternise la vision. Nous ne portons pas de lumière ; nous sommes des choses d'ombre, puisque le soir nous ferme les yeux, et que, pour nous diriger lorsque le jour n'est plus, nous tendons les mains ; nous ne rayonnons que de paroles ; la vérité se construit par la bouche des hommes. Le vent des paroles, qu'est-ce? C'est notre souffle : Pas toutes les paroles, car il en est d'artificielles et de calquées qui ne font pas corps avec le parleur, mais les paroles profondes, les cris. Dans le cri humain, on sent l'effort de la source. Le cri sort de nous ; il est aussi vivant qu'un enfant. Le cri passe et fait l'appel de la vérité partout au elle se trouve, le cri ramasse le cri.

Il y a une voix basse et sans fin, qui aide ceux qui ne se voient pas et ne se verront pas, et fait qu'ils sont ensemble : les livres; le livre qu'on choisit, le préféré, qu'on ouvre, et qui vous attendait !

Avant, je ne connaissais guère les livres. Maintenant, j'aime ce qu'ils font. J'en ai réuni le plus que j'ai pu. Ils sont là, sur des rayons, avec leurs titres immenses, leurs contenus réguliers et profonds, ils sont là, tout autour de moi, rangés comme des maisons.
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Re: Fifrelin

Message par Fifrelin le Mer 20 Juil 2016 - 9:32

Avec ces petits fragments, en fouillant les livres, je cherche à recomposer un homme qui serait moi.

Fifrelin : fragment de semelle n°7 :
(Louis Aragon, extrait de Aurélien, 1944.)


Il y a une passion si dévorante qu'elle ne peut se décrire. Elle mange qui la contemple. Tous ceux qui s'en sont pris à elle s'y sont pris. On ne peut l'essayer, et se reprendre. On frémit de la nommer : c'est le goût de l'absolu. On dira que c'est une passion rare, et même les amateurs frénétiques de la grandeur humaine ajouteront : malheureusement. Il faut s'en détromper. Elle est plus répandue que la grippe, et si on la reconnait mieux quand elle atteint les coeurs elevés, elle a des formes sordides qui portent ses ravages chez les gens ordinaires, les esprits secs, les tempéraments pauvres. Ouvrez la porte, elle entre et s'installe. Peu lui importe le logis, sa simplicité. Elle est l'absence de résignation. Si l'on veut, qu'on s'en félicite, pour ce qu'elle a pu faire faire aux hommes, pour ce que ce mécontentement a su engendrer de sublime. Mais c'est ne voir que l'exception, la fleur monstrueuse, et même alors regardez au fond de ceux qu'elle emporte dans les parages du génie, vous y trouverez ces flétrissures intimes, ces stigmates de la dévastation qui sont tout ce qui marque son passage sur des individus moins privilégiés du ciel.

Qui a le goût de l'absolu renonce par là même à tout bonheur. Quel bonheur résisterait à ce vertige, à cette exigence toujours renouvelée ? Cette machine critique des sentiments, cette vis a tergo du doute, attaque tout ce qui rend l'existence tolérable, tout ce qui fait le climat du coeur. Il faudrait donner des exemples pour être compris, et les choisir justement dans les formes basses, vulgaires de cette passion pour que par analogie on pût s'élever à la connaissance des malheurs héroïques qu'elle produit.

On sait que le tabès, chez les hommes de l'intelligence, évolue avec rapidité vers les centres nerveux supérieurs, alors que chez la brute ou le végétatif, il se développe plus lentement, et préfère s'en prendre aux centres moteurs. Ce tabès moral dont je parle, lui aussi, suivant les sujets se spécialise : il se porte à ce qui est l'habileté, la manie, l'orgueil, du malheureux qu'il accable. Il brisera la voix du chanteur, jettera de maigreur le jockey à hôpital, brûlera les poumons du coureur à pied ou lui forcera le cœur. Il mènera par une voie étrange la ménagère à l'huile des fous, à, force de propreté, par l'obstination de polir, de nettoyer, qu'elle mettra sur un carreau de sa cuisine, jamais parfait, tandis que le lait file, la maison brûle, ses enfants se noient. Ce sera aussi, sans qu'on la reconnaisse, la maladie de ceux qui n'aiment rien, qui à toute beauté, toute folie opposent le non inhumain, qui vient de même du goût de l'absolu. Tout dépend d'où l'on met cet absolu. Ce peut être dans l'amour, le costume ou la puissance, et vous avez Don Juan, Biron, Napoléon. Mais aussi l'homme aux yeux fermés que vous croisez dans la rue et qui ne parle à personne. Mais aussi l'étrange clocharde qu'on aperçoit le soir sur les bancs près de l'Observatoire, à ranger des chiffons incroyables. Mais aussi le simple sectaire, qui empoisonne la vie de sécheresse. Celui qui meurt de délicatesse et celui qui se rend impossible de grossièreté. Ils sont ceux pour qui rien n'est jamais assez quelque chose.

Le goût de l'absolu... Les formes cliniques de ce mal sont innombrables, ou trop nombreuses pour qu'on se jette à les dénombrer. On voudrait s'en tenir à la description d'un cas. Mais sans perdre de vue sa parenté avec mille autres, avec des maux apparemment si divers, qu'on les croirait sans lien avec le cas considéré, parce qu'il n'y a pas de microscope pour en examiner le microbe, et que nous ne savons pas isoler ce virus que, faute de mieux, nous appelons le goût de absolu...

Pourtant, si divers que soient les déguisement du mal, il peut se dépister à un symptôme commun à toutes les formes, fût-ce aux plus alternantes. Ce symptôme est une incapacité totale pour le sujet d'être heureux. Celui qui a le goût de absolu peut le savoir ou l'ignorer, être porté par lui à la tête des peuples, au front des armées, ou en être paralysé dans la vie ordinaire, et réduit à un négativisme de quartier ; celui qui a le goût de l'absolu peut être un innocent, un fou, un ambitieux ou un pédant, mais il ne peut pas être heureux. De ce qui ferait son bonheur, il exige toujours davantage. Il détruit par une rage tournée sur elle-même ce qui serait son contentement. Il est dépourvu de la plus légère aptitude au bonheur. J'ajouterai qu'il se complaît dans ce qui le consume. Qu'il confond sa disgrâce avec je ne sais quelle idée de la dignité, de la grandeur, de la morale, suivant le tour de son esprit, son éducation, les moeurs de son milieu. Que le goût de l'absolu en un mot ne va pas sans le vertige de l'absolu. Qu'il s'accompagne d'une certaine exaltation, à quoi on le reconnaîtra d'abord, et qui exerçant toujours au point vif, au centre de la destruction, risque de faire prendre à des yeux non prévenus le goût de l'absolu pour le goût du malheur. C'est qu'ils coïncident, mais le goût du malheur n'est ici qu'une conséquence. Il n'est que le goût d'un certain malheur. Tandis que l'absolu, même dans les petites choses, garde son caractère d'absolu.

Les médecins peuvent dire de presque toutes les maladies du corps comment elles commencent, et d'où vient ce qui les introduit dans l'organisme, et combien de jours elles couvent, et tout le secret travail qui précède leur éclosion. Mais nous en sommes encore à l'alchimie des sentiments, ces folies non reconnues, que porte en lui l'homme normal. Les lentes semailles du caractère, les romanciers le plus souvent en exposent sans les expliquer l'histoire, remontant à l'enfance, à l'entourage, faisant appel à hérédité, à la société, à cent principes divers. Il faut bien dire qu'ils sont rarement convaincants, ou n'y parviennent que par des hypothèses heureuses, qui n'ont pas plus de valeur que leur bonheur n'en a. Nous pouvons seulement constater qu'il y a des femmes jalouses, des assassins, des avares, des timides. Il nous faut les prendre formés, quand la jalousie, la furie meurtrière, la timidité, l'avarice nous présentent des portraits différenciés, des portraits saisissants.

D'où lui venait ce goût de l'absolu, je n'en sais rien. Bérénice avait le goût de l'absolu.

C'est sans doute ce qu'avait vaguement senti Edmond Barbentane quand il avait dit de sa cousine que c'était l'enfer chez soi. Que savait-il d'elle ? Rien vraiment. Mais il arrive que les hommes devinent les femmes, par un instinct animal, une expérience de mâle qui vaut bien cette divination féminine dont on nous rebat les oreilles. Aurélien, d'abord éveillé par cette expression surprenante, qui cadrait si mal avec la femme qu'il avait tout d'abord aperçue, l'avait oubliée, quand s'était établi entre Bérénice et lui un rapport plus important que les jugements d'un tiers. Ainsi s'approchait-il du gouffre, après avoir été tenté par le gouffre, ne sachant plus qu'il en était un. Et leur roman, le roman d'Aurélien et de Bérénice était dominé par cette contradiction dont leur première entrevue avait porté le signe : la dissemblance entre la Bérénice qu'il voyait et la Bérénice que d'autres pouvaient voir, le contraste entre cette enfant spontanée, gaie, innocente et l'enfer qu'elle portait en elle, la dissonance de Berénice et de son ombre. Peut-être était-ce là ce qui expliquait ses deux visages, cette nuit et ce jour qui paraissaient deux femmes différentes. Cette petite fille qui s'amusait d'un rien, cette femme qui ne se contentait de rien.

Car Bérénice avait le goût de l'absolu.
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Re: Fifrelin

Message par Fifrelin le Jeu 21 Juil 2016 - 9:19

Avec ces petits fragments, en fouillant les livres, je cherche à recomposer un homme qui serait moi.

Fifrelin : fragment de semelle n°8 :
(Lothaire Fifrelin, 2013.)

Sursaut


Combien d'années comme un feu qui s'éteint ?
Demain Novembre sonne
son glas d'habitude
Bienheureux les sourds
qui n'entendent pas encore

Je pense à cette fille
l'automne à sa robe
fuselant
comme le chaume offre la tige

Elle fut précoce
à s'alanguir on dit
que c'est pour ça qu'elle
liseronne
qu'en vain elle fouille les livres
gribouille
tricote anti horaire, ressasse
les choses
(Je crois même qu'elle s'en fait
des mantras
quand dans la glace
Om mani padme hum
elle voit mourir
How many faded homes
le tardillon
How many nights alone...
de son sourire)

Elle ne confie qu'à ceux qui passent
c'est la pudeur des sédentaires
Octobre en fuite
L'envol des grues m'a semblé lourd

Je chausse mes brodequins trempés
Faux voyageur
et faux départ
je bois
toutes les tasses
que mes lacets ont bu

L'envol des grues tombe sur les âmes
comme une toux de clairons
C'est l'annonce

Novembre
spectre en draps noirs
est de retour

Je suis comme elle mais en silence
Le même que vous.
Mais en silence.

Froids depuis si longtemps
la colère ne bout plus
dans le moindre ventre
l'image d'un feu
papier glacé
nuances de gris

C'est tout ce qu'on peut offrir

Ca, et un gouffre
un gouffre où jeter
notre propre gouffre

L'espace des bras
nos bruits raisonnent
jusqu'à se taire
en lassitude

Je ne vois de braises que ce qu'on en trace
des boucles de fusain
en fait
les brûlures du froid

Des mots
Des fantasmes
Un poème

Trois fois rien.
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Re: Fifrelin

Message par Fifrelin le Mer 17 Aoû 2016 - 8:32

Fifrelin : fragment de semelle n°9 :
(Lettre d'Albert Camus à son ami René Char.)

Albert Camus à René Char a écrit:
[Paris] 26 octobre 1951

Mon cher René,

Je suppose que vous avez maintenant reçu L'Homme révolté. La sortie en a été un peu retardée par des embarras d'imprimerie. Naturellement, je réserve pour votre retour un autre exemplaire, qui sera le bon. Bien avant que le livre soit sorti, les pages sur Lautréamont, parues dans les Cahiers du Sud, ont suscité une réaction particulièrement sotte et naïve, et qui se voulait méchante de Breton. Décidément, il n'en finira jamais avec le collège. J'ai répondu, sur un autre ton, et seulement parce que les affirmations gratuites de Breton risquaient de faire passer le livre pour ce qu'il n'était pas. Ceci pour vous tenir au courant de l'actualité bien parisienne, toujours aussi frivole et lassante, comme vous le voyez.

Je le ressens de plus en plus, malheureusement. D'avoir expulsé ce livre m'a laissé tout vide, et dans un curieux état de dépression « aérienne ». Et puis une certaine solitude... Mais ce n'est pas à vous que je peux apprendre cela. J'ai beaucoup pensé à notre dernière conversation, à vous, à mon désir de vous aider. Mais il y a en vous de quoi soulever le monde. Simplement, vous recherchez, nous recherchons le point d'appui. Vous savez du moins que vous n'êtes pas seul dans cette recherche. Ce que vous savez peut-être mal c'est à quel point vous êtes un besoin pour ceux qui vous aiment et, qui sans vous, ne vaudraient plus grand chose. Je parle d'abord pour moi qui ne me suis jamais résigné à voir la vie perdre de son sens, et de son sang. A vrai dire, c'est le seul visage que j'aie jamais connu à la souffrance. On parle de la douleur de vivre. Mais ce n'est pas vrai, c'est la douleur de ne pas vivre qu'il faut dire. Et comment vivre dans ce monde d'ombres ? Sans vous, sans deux ou trois êtres que je respecte et chéris, une épaisseur manquerait définitivement aux choses. Peut-être ne vous ai-je pas assez dit cela, mais ce n'est pas au moment où je vous sens un peu désemparé que je veux manquer à vous le dire. Il y a si peu d'occasions d'amitié vraie aujourd'hui que les hommes en sont devenus trop pudiques, parfois. Et puis chacun estime l'autre plus fort qu'il n'est, notre force est ailleurs, dans la fidélité. C'est dire qu'elle est aussi dans nos amis et qu'elle nous manque en partie s'ils viennent à nous manquer. C'est pourquoi aussi, mon cher René, vous ne devez pas douter de vous, ni de votre œuvre incomparable : ce serait douter de nous aussi et de tout ce qui nous élève. Cette lutte qui n'en finit plus, cet équilibre harassant (et à quel point j'en sens parfois l'épuisement !) nous unissent, quelques-uns, aujourd'hui. La pire chose après tout serait de mourir seul, et plein de mépris. Et tout ce que vous êtes, ou faites, se trouve au-delà du mépris.

Revenez bien vite, en tous cas. Je vous envie l'automne de Lagnes, et la Sorgue, et la terre des Atrides. L'hiver est déjà là et le ciel de Paris a déjà sa gueule de cancer. Faites provisions de soleil et partagez avec nous.

Très affectueusement à vous

A.C.

Amitiés aux Mathieu, aux Roux, à tous
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Re: Fifrelin

Message par Saltymbanque le Sam 20 Aoû 2016 - 9:08

j'aime beaucoup ce puzzle.
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Re: Fifrelin

Message par Fifrelin le Dim 21 Aoû 2016 - 10:47

Saltymbanque a écrit:j'aime beaucoup ce puzzle.

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Re: Fifrelin

Message par Fifrelin le Lun 29 Aoû 2016 - 18:35

Fifrelin : fragment de semelle n°10 :
Mon Frère Le Carso, Scipio Slataper


Mon âme s'était coagulée sous l'égouttement de la vie acide, rageuse, négatrice, qui avait corrodé mon front, creusé mes rides et mes orbites.
Je ne voyais plus la réalité, et je me heurtai sans le savoir à des angles aigus, si bien que les autres me crurent un héros. Je marchais le long de la route déjà tracée, dans le dégoût de moi-même, souhaitant que quelqu'un me bâtonnât à mort.
Une fois même, je décidai de me suicider, mais devant mon miroir je ne pus tuer l'être malignement ironique qui me regardait. La femme qui m'aimait ne détourna pas son visage, mais elle se pendit nerveusement à mon cou et de toute son âme, tenta de me donner un baiser ; mais ses lèvres n'adhérèrent pas aux miennes.
A présent, je suis calme et je voyage dans les express.
Non, non, ce ne fut pas là ma vie, mais je me trouve pourtant inquiet et dérouté. J'ai trouvé des camarades, des amis, avec eux j'ai travaillé ; mais je suis moins intelligent qu'eux. Je ne sais rien dire qui puisse les convaincre. Eux, au contraire, savent discuter et démontrer qu'il faut être persuadé de telle ou telle vérité. Moi je ne suis qu'indécision et contradiction. Il faut se taire et se préparer.
Mais pourquoi ont-ils parfois des crises d'abattement où ils désespèrent de tout ? Celui qui prétend réformer les autres n'a pas le droit d'être faible. Il faut marcher droit devant soi. Accueillir la vie avec amour même lorsqu'elle est lourde. Il faut obéir à son devoir. Eux sont plus intelligents que moi, plus cultivés et plus las.
C'est peut-être que je suis d'une ville jeune et que dans mon passé il y a les buissons du Carso. Je ne suis pas triste, parfois je m'ennuie : alors je me couche et je dors comme une bête qui a besoin d'un temps de léthargie. Je ne suis pas un raffineur. J'ai confiance en moi et dans la loi. J'aime la vie.
Mais les dissertations d'art et de littérature m'ennuient. Je suis un peu étranger à leur monde, et j'en ai de la peine, mais je ne puis me surmonter. J'aime davantage parler avec les gens ordinaires et m'intéresser à leurs intérêts. Il se peut que toute ma vie soit une vaine recherche d'humanité, mais la philosophie et l'art ne me contentent, ni ne me passionnent suffisamment. La vie est plus ample, plus riche. J'ai envie de connaître d'autres pays, d'autres hommes. C'est que je ne suis en rien supérieur aux autres et que la littérature est un métier triste et aride.
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Re: Fifrelin

Message par Fifrelin le Mar 22 Nov 2016 - 9:56

Fifrelin : fragment de semelle n°11 :
Microfractures, Carlo Bordini

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Re: Fifrelin

Message par Fifrelin le Ven 13 Jan 2017 - 16:44

J'ai mis deux vivants dans ce post :
Leonard Cohen et Marcel Gotlib.

Un peu plus tard, 2016 a eu leur peau.

Mais la mienne, non, je crois.
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Re: Fifrelin

Message par Fifrelin le Lun 12 Juin 2017 - 10:40

Enregistré assez vite, très imparfait (ça devait être assez spontané), mais si vous voulez entendre ma voix :

https://soundcloud.com/user-460904786/bboris-vian-lherbe-rouge-lentretien-avec-monsieur-brul-extrait
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Re: Fifrelin

Message par Fifrelin le Sam 29 Juil 2017 - 22:13



Prince Jésus qui sur tous a maistrie, garde qu'enfer n'aie de nous seigneurie !
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Re: Fifrelin

Message par Fifrelin le Mar 22 Aoû 2017 - 10:01

De plus en plus, je me sens isolé.

Il y a une forme d'isolement géographique, c'est clair, mais ça peut changer vite, je suis plutôt sociable, c'est un problème plus conjoncturel que structurel.

Le plus angoissant des isolements reste celui de nature intellectuelle. Quand je me rends compte que la fracture entre ma vision du monde et celle des autres s'aggrave. Quand même mes proches ne me suivent plus.
J'ai des gens chouettes autour de moi, certains ne me condamnent pas pour pensée hétérodoxe, et parfois, mais rarement, on m'écoute.

Mais c'est pesant. J'ai l'impression que le fait de défendre la complexité des choses devient condamnable comme un crime d'arrière-pensée. Tout ces gens qui voient en noir et blanc, et qui n'aspirent qu'à se taper dessus. Mais attention ! Des tabassages de GENTILS.
Ou des tabassages de RAISON.

Insociable au sens étymologique. Il me manque quelques alter egos.
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Re: Fifrelin

Message par Fifrelin le Mar 23 Jan 2018 - 9:50

Fifrelin : fragment de semelle n°12 :
Tartuffe, Acte I Scène 5, Molière


CLEANTE

Voilà de vos pareils le discours ordinaire.
Ils veulent que chacun soit aveugle comme eux ;
C’est être libertin que d’avoir de bons yeux,
Et qui n’adore pas de vaines simagrées
N’a ni respect ni foi pour les choses sacrées.
Allez, tous vos discours ne me font point de peur ;
Je sais comme je parle, et le Ciel voit mon cœur,
De tous vos façonniers on n’est point les esclaves :
Il est de faux dévots ainsi que de faux braves ;
Et, comme on ne voit pas qu’où l’honneur les conduit
Les vrais braves soient ceux qui font beaucoup de bruit,
Les bons et vrais dévots, qu’on doit suivre à la trace,
Ne sont pas ceux aussi qui font tant de grimace.
Hé quoi ! vous ne ferez nulle distinction
Entre l’hypocrisie et la dévotion ?
Vous les voulez traiter d’un semblable langage,
Et rendre même honneur au masque qu’au visage ;
Égaler l’artifice à la sincérité,
Confondre l’apparence avec la vérité,
Estimer le fantôme autant que la personne,
Et la fausse monnaie à l’égal de la bonne ?
Les hommes, la plupart, sont étrangement faits !
Dans la juste nature on ne les voit jamais ;
La raison a pour eux des bornes trop petites ;
En chaque caractère ils passent ses limites,
Et la plus noble chose, ils la gâtent souvent
Pour la vouloir outrer et pousser trop avant.
Que cela vous soit dit en passant, mon beau-frère.

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Re: Fifrelin

Message par Fifrelin le Jeu 14 Juin 2018 - 17:17

Fifrelin : fragment de semelle n°13 :[/b]
Pionniers, Tentative d'une âme (Les passages sur Y.), (Moi-même)



Il y a eu ces étés de campings sauvages à deux. Nous passions les vacances à la montagne, chez un de ses oncles. Celui de sa mère ou de son père, peut-être, car dans mes premiers souvenirs il était déjà vieux comme la mémoire même. En tout cas, on l'appelait “L'Oncle”. Et lui aussi disait “L'Oncle”. “L'Oncle va vous préparer à manger”, “L'Oncle se rend au village”. “L'Oncle va se reposer, vos gueules maintenant.”
Peut-être qu'il était arrivé au bout de lui même au point d'en sortir, et qu'heureux de se voir de l'extérieur,  il en oubliait qu'il n'était une tierce personne qu'aux yeux les autres.
C'était un de ces damnés magnifiques, gaillard, à trimbaler sa folie comme une roue de secours, mais pas pour lui, cinquième de la charrette. Le petit père était digne d'habiter un roman, de déborder des pages. Un homme qui s'est éteint avec l'époque et sa lignée, parce que c'était probablement une proto-pédale, du temps où ça ne se voyait pas encore.
Avec son chalet de pierres sèches, ses bouquets de sauge suspendus aux poutres, on était chez lui comme comme des petits princes, à pioncer sous les écailles de bardeau, dans la mansarde, suant le Génépi par tous les pores. Deuxième n'a jamais trouvé l'audace d'être arrogant avec lui, tant son regard sur nous pesait, pesait comme un bout d'inébranlable. Quand j'ai appris sa mort il y a seulement quatre ou cinq ans, c'était comme si un clou d'ancrage avait pété. J'ai senti que personne après lui ne pouvait plus empêcher la Terre de s'écraser dans un coin de l'univers, là où dérivent les corps imputrescibles des milliardaires du cosmos, les continents de plastique.
Et Deuxième en première ligne.
Passés quelques jours, la vie chez l'Oncle devenait un peu monotone : nous avions tous les droits, au point qu'il nous devenait difficile d'y trouver ce que des gosses comme nous cherchions, de la révolte, des idées d'anarchie, en somme : un peu d'interdit ou de dangereusement légal.
Et tout de même, chaque année depuis la mort de Premier, Deuxième insistait pour s'y rendre et m'y inviter pour les deux mois. Les fois où j'ai réserve ma réponse (j'en avais encore le pouvoir), sa mère s'était chargée de ne pas me laisser aller trop loin dans ma réflexion. C'était le vieux truc de l'enfant roi qui fait appel à Maman, mais j'avais pu garder l'illusion d'avoir eu le choix : en bonne tacticienne, elle jouait de longues semaines sur toutes les cordes de ma jeunesse, et même les restes de la sienne,  avant de négocier mon “oui”. Je me faisais avoir à coup de flatteries, de caresses et de promesses de souvenirs inoubliables... et chaque année, je retrouvais le même petit chalet qu'un temps antique habitait, cherchant entre les mauvaises jointures des planches une issue assez large pour disparaître à jamais.
Et puis sa mère n'a plus eu besoin d'intervenir. Entre temps j'avais loupé un épisode, mais il avait gagné ses droits sur moi. Il me convoquait : “J'ai nos billets pour tel jour. Tu me dois tant. Emporte ça. Et n'oublie pas ton maillot.”

***

Seul l'Oncle exerçait sur Deuxième la fascination que lui même exerçait sur moi. L'appel du grand air n'était pas suffisant à le faire échouer chaque année dans ce trou.
Ni même son amour pour l'Oncle (car je crois qu'il en avait) : je parle de fascination pour de bonnes raisons,
car il m'avouait parfois qu'il lui faisait peur. Il ne m'en a jamais expliqué la raison, je sais pourtant que la seule chose qui pouvait encore lui faire peur, c'était de jauger ce qu'il restait de lui-même, d'être confronté aux gènes dont il tirait son plus bel aspect. Un aspect qu'on retrouvera mort étouffé dans une poubelle de salle de bain, comme un avorton junky, lorsqu'il décidera, à force de beignes existentielles et de psychiatrie, d'achever sa bascule.
Il alternait là-bas les jours de grâce, blossom days ou l'oubli portait ses fruits, avec ceux d'angoisse post-héréditaire, de confusion narcissiques, quand il voyait ressurgir en lui le gamin qu'il avait cru mort.
Un certain jour, le malaise occupait toutes ses heures, au point que dans la nuit, je l'avais tiré plusieurs fois des braises oniriques, terrorisé, suant, haletant encore après avoir repris ses esprits. Dieu sait qui, dans ce corps, avait rêvé si fort : l'enfant, ou déjà l'autre.
Au matin, je prévenais l'Oncle que nous partions camper quelques jours. Un sourire, sa bénédiction. Dans ce chalet grand comme un poing fermé, l'écho du sommeil troublé atteignait tous les lits, et s'il n'avait pas souri différemment à la table du petit déjeuner, c'est que la délicatesse gouvernait chacun de ses gestes.
Deuxième n'avait pas objecté. Depuis des jours, son silence mûrissait. Aux premiers stades, il ne finissait plus ses phrases, ou alors, en plusieurs temps. Ensuite, ses mots avaient commencé à mourir de leur mouvement même, kamikazes heurtant ses lèvres. Ce matin là, c'était comme s'il avait quitté son corps.
Je chargeai les sacs à dos, sacs de couchage, (maillot), tente, provisions, j'enfilai mes chaussures de marche, et je le traînai sur les sentiers, comme promenant ma solitude.

***

Il s’absentait. En revanche, il revenait toujours. Je le savais déjà.
Nous marchions depuis une, deux heures.
Il n'était plus.
Il était là.
Il abordait un de ses sujets de prédilection, dans une langue qui lui était propre. Ses cicatrices, des stigmates, la preuve de son retour. Je ne suis plus sûr de ce dont il parlait. Pas de lui, pas de l'Oncle, pas de tout ça. De l'usure peut-être. A cette époque, il dissertait beaucoup sur l'usure. Ce sera une mince traîtrise à l'Histoire si j'affirme absolument qu'il en avait parlé à ce moment, la plus insignifiante de mes trahisons à ce stade du récit. A peine un raccourci. La chronologie, dont la gangue épaisse cache la vérité comme un souvenir honteux, ne m'intéresse pas, mais je crois que je tiens la pulpe de tout ça.
S'il n'en a rien dit à ce moment là, c'est qu'il l'a fait dans le battement d'après, ou à un moment égal sur le plan cosmique.
J'assume.
Peut être l'effet du sentier de roche sous ses semelles, il parlait de l'usure. D'usure humaine, un concept que je comprends maintenant que le goût des choses sous ma langue s'est estompé. Pour lui l'univers blêmissait comme un grand malade, et d'angoisse peut être, il avait posé un nom sur le phénomène : “Usure. C'est le prix qu'on paye pour vivre encore. S'il y a encore du sel à puiser sous les limons des choses, tout n'est pas pour toi. Il faut en restituer au Ciel, à l'Histoire, en compassion aux morts. Et sous le poids de cette gabelle, l'univers se fera chaque jour plus insipide. Et de ce que j'en aperçois, l'issue est évidente : le locked-out syndrome.“

***

Toutes les pastorales passent sous silence ce qui jure par trop de sincérité : les goitres des mères, l'exode rurale, le débourrage précoce des jeunes filles du cru, les mines coupables, de passage... seules restent les sourires adolescents, initiés.
Un jour de fugue semblable à celui-ci, nous avons croisé Y. et ses quatorze années d'enfance que, du haut des quinze et quinze nôtres, nous ne devions pas tarder à posséder.
C'était une enfant d'un village alentour, un patelin typique qu'on trouve dans tous les guides et qui s’appelait “Le Lieu”, sans doute parce que longtemps, pour ses habitants, il n'y en avait qu'un. Elle était une des plus jeune de ses cent-vingt âmes.
Je la connaissais déjà. Elle faisait partie des pierres. Nous l'avions déjà aperçue bien des fois avant cette année. Parfois même, l'Oncle en avait parlé un peu malgré-lui comme d'une sorte de curiosité locale. Je crois qu'il l'avait prise en pitié et, en glissants quelques mots dans des moments qu'il choisissait, il cherchait probablement à ce qu'on s'y intéresse.
Mais encore assez mioches, ce rapprochement nous semblait contre nature. Quand elle se mettait à nous suivre, nous la semions, et s'il le fallait (c'était arrivé une fois, peut-être deux) nous lui lancions ce que nous ramassions : pommes de pin, bâtons. Pierres. Et puisque personne ne nous regardait, Deuxième visait de façon à la faire pleurer.

***

Dans le village de mes parents, il y avait le vieux José-aux-orties, réputé pour s'en nourrir exclusivement (est-ce qu'il est mort ? Comment sont ses dernières analyses de sang ?).
Dans d'autres endroits, il a la dame aux chats qui fait aussi tourner les tables et tire les tarots, le rebouteux tueur de rats ou l'homme aux grands chapeaux, qui dort dans la cabane de la rue des jardins. On y tient autant qu'ils inquiètent : une âme est une âme, tous ces lémures de campagne déambulent sous les fenêtres et sucent un peu le vide des trottoirs...
Des vieux demi-dingos, Le Lieu en avait tellement qu'entre eux, ils ne se voyaient plus vraiment. Pour le tourisme, c'était autre chose, mais aux premiers beaux jours, à l'heure de sortir les bêtes, ils retournaient blanchir encore, cachés derrière les pierres, donner des yeux aux vitres sales.
Mais il restait Y. et ses deux yeux d'enfants qu'on aimait voir se faufiler entre les murs de silence.
Petite, Y. avait déjà l'exil au corps. Elle avait appris à échapper aux yeux sans zèle de ses parents et avait consacré chacune de ses heures libres à suivre les visiteurs (curieux, randonneurs, colporteurs, égarés) de passage dans le village-rue. Oh ! Qu'on la trouvait rigolote, cette petite chose muette qui collait aux basques. Mais il était temps de quitter ce bled et de chercher un resto. Tu habites ici ? Elle tendait sa main, sa petite main un peu sale et pleine de chaleur. On la conduisait jusque chez elle, où personne n'avait noté son absence. On la déposait sur son seuil. La mère faisait un vague signe de tête, plus complaisant que reconnaissant, et le touriste comprenait. Il repartait en plaignant (mais pour la forme) cette “pauvre enfant”.
Plus tard j'apprendrai qu'en matière d'idylles saisonnières, l'été montagnard n'est pas moins prodigue que l'été littoral. Plus confidentiel peut-être.
Cette année marquait le début d'une ère. Elle avait éclot avec les perce-neiges et affichait maintenant des hanches de femmes sous ses allures de gosse. En la voyant pointer ses formes sur la route du village, juste à  quelques foulées de nous,  Deuxième changea de comportement. C'était sans hardiesse qu'il l'avait laissé nous rejoindre ce jour là, diminuant simplement son allure, et puis la mienne, déjà calquée sur la sienne. L'invitation était claire, alors elle était venue se placer entre nous, mains en poche, regard aux semelles. Entre eux, il y avait ce pacte sans mots. Nous serions trois dans cette transhumance, à avancer vers on ne sait où, sans jamais se dire on ne sait quoi. Mais j'étais conscient d'une chose : ce qui passait entre ces deux culs ne concernait pas le mien.

***

Y. nous avait aidé à monter le camp. Parce qu'elle était là, parce qu'elle voulait se taire encore un peu. Parce qu'elle gagnait sa place entre nous jusque sur nos paillasses.
Comme elle n'avait prévu ni repas, ni repères ni boussole, ni toile de tente elle s'en remettait à nous avec toute la simplicité du monde.
Il avait choisi un endroit étrange. Un bout de rocher au milieu d'une pinède, sorte de cathédrale triste. La lumière de fin d'après midi nous atteignait mal, par quelques rayons pointus seulement, mais il y avait à portée de bras de l'eau et du secret. Un ruisseau en charriait pour nous dans son constant bruit de pisse.  
Ici nous étions seuls. De cette soirée il ne me reste que des haillons, le goût instable au papilles d'une joie que je n'identifiais pas encore. Mon ventre qui exulte, comme brûlant des braises couvant nos pommes de terre. Nous étions vraiment seuls, nous étions devenus le lointain, avions dépassé l'horizon de tous les clochers... Trois à nouveau, nous étions complets.
Dans nos randonnées à deux, le silence s'imposait. Nous savions l'aimer et passions pour ses hôtes. Y. ne savait rien de la beauté du silence, mais elle avait appris la vanité des paroles, alors chacun, loin des mots, pensait comprendre l'autre. Entre nous, les choses survenaient, se produisaient dans une alchimie propre à l'instant. Je crois que j'ai senti  pour la première fois la mécanique qui agite le monde, ce soir où le cri des bêtes épousait ce qui planait au dessus de nos têtes pour l'emmener se perdre loin dans les gouffres de granit.
Si je pouvais rayer le disque de ma vie pour qu'il n'en reste qu'un instant, même usé, bégayant, ce serait celui où j'entrais dans la tente : Y. à demi vêtue, assise sous les duvets déployés, les cheveux qu'elle attachait se mêlant aux photons de notre lampe. Cette nuit là, la seule lumière à des kilomètres et des kilomètres se perdait en boucle, en boucle...

***

Y. apparaît dans la troisième édition de Villages de charme, le célèbre guide touristique édité par une toute aussi célèbre compagnie d'eaux minérales. Dans la double page consacrée au Lieu, on l'aperçoit dos à l'objectif du photographe, les deux coudes sur le parapet du belvédère, dans sa petite robe un peu trop large pour laisser apparaître ses deux omoplates en embryons d'ailes. On apercevra l'un d'entre eux percer sous la même robe deux ans plus tard, dans la première (puis les suivantes) édition (augmentées) de Entendez vous dans nos campagnes, guide tiré de l'émission du même nom, pour laquelle les téléspectateurs sont appelés à voter pour leur village préféré (Le Lieu était arrivé en onzième place de la première saison, et lors du quart d'heure télévisuel qu'il lui était consacré, on peut voir à plusieurs reprises Y. saluer la caméra en arrière plan. C'est elle aussi qui lancera du bout des lèvres la troisième page de pub ce soir là, en fin de séquence, accompagnée de Quentin Saville, le présentateur méchu qui anime la moitié des émissions de la chaîne.).
On la recense une dernière fois dans la brochure distribuée par la Région peu après nos premières escapades à trois. Elle pose en potiche de charme devant les marches de l'église (Style Roman tardif, à voir absolument disent les gens que la pluie est venue surprendre) dans une robe neuve qui cherche pour la première fois à plaire. On ne sait plus rien des ailes qu'elle cache au revers de sa poitrine, bien mise en avant par l'auteur du cliché, le maquettiste et le responsable du site web des offices de tourisme de la région (à une certaine époque, la photo a servi pour la bannière. Elle sédimente encore quelque part au fond d'un de mes vieux disques durs car à cette époque, je l'aimais et j'avais fait “enregistrer sous”. ).

***

A tout prendre, c'est peut-être l'approche de comptoir qui est le meilleure. Y. venait à moi pour me prendre ce que Deuxième refusait de lui donner (de toute façon, à ce stade je sais qu'il ne le pouvait déjà plus).
L'homme froid perçait sous sa peau, comme il l'avait prophétisé, et toute chaleur quittait ses bras. Elle passait la plupart de ses nuits avec nous chez L'Oncle, je veux dire entre nous, et contre lui. Elle s'endormait  grelottante, traçant du bout de ses petites mèches le sismogramme de mon premier amour. Peut-être avait elle vraiment froid, peut-être que joue sur son torse, elle touchait son cœur et que le génépi, le feu d'enfer du foyer ne suffisait plus à la réchauffer. Mais si cette histoire de cœur gelé devait rester de la métaphore, alors c'est qu'elle cherchait un chemin vers un peu d'affection. Cette nuit ou le vent faisait jouer le Grand Orchestre du bois mort, elle s'est collée à moi. Ses fesses contre les miennes d'abord, et puis ses jambes, nos pieds mêlés, de plus en plus insistante, et devant mon manque de réaction (à l'âge où les filles sont des gorgones), à cause du sien, elle s'est tournée vers moi et m'a enlacé par l'arrière, ses mains sur mon ventre.
L'ultime tentative vers les bras de mon meilleur ami devait passer par moi. Peu importe après tout. Si j'étais un chemin, il devenait impraticable au bout de quelques mètres. Éboulement de tunnels en série. Rideaux de fer. Embargo. Y., réfugiée peau-lithique, abandonnée ici, cadeau diplomatique. Car en se levant le matin suivant, en la voyant elle, en me voyant moi, Deuxième nous a réveillé avec la paume de ses mains dans la gueule “Je vais aux chiottes. Je vais en avoir pour un moment. Prenez votre temps.” Et puis il s'est cassé en sifflant un air de requiem.
Connard.

***

Ancolie, centaurée, bourrache et grémil.
Et tous les soirs encore, il se penchait sur son cas. Il ne s'en cachait pas, nous n'avions qu'un seul lit. Elle, oui, un peu plus. Elle étouffait ce qu'elle pouvait.
Humpf ! Slurp ! Pfrt ! HA HA HA !
“Vous allez dégueulasser les draps.”
“Garde ta jalousie, ne renverse pas les choses : c'est toi le voleur de poules.”
Oooh ! CLAC !
Depuis le temps des pupitres, la craie qui grince et les têtes baissées, Deuxième était fort en calcul.
Elle couchait avec lui, puis dormait dans mes bras. Voleur de poule, Voleur de poule... Elle se serrait si fort, emmêlée à moi, velcro-girl ses poils contre mes poils, ses cheveux dans tous mes trous, narines bouches oreilles, plaies, son odeur sous mes côtes, son souffle, sa sueur dans mes pores, le moindre de ses sursauts, elle pénétrait toute entière en moi et puis dans le sommeil. Étais-je cette sorte homme, berceuse de chair, pyja pyja pyjama ? J’avais quinze ans. Je voulais bien être n'importe quoi, tant qu'elle était sous mes doigts, sous ma peau couvant la fièvre qui la ferait sombrer pour les heures à venir, et rêver de n'importe quoi.
Je dormais peu. Deuxième oui,  sur le dos, les bras en croix.
Au réveil, toujours les deux derniers levés, un sourire sur ses lèvres si neuves d'avoir si peu parlé, elle sortait de moi pour que j'entre en elle. Elle le faisait, elle me remerciait. Avec moi, c'était plus lent, plus tendre et sans plus que quelques souffles.
Le cœur encore bleu comme la folk song d'un été lointain. Ancolie, centaurée, bourrache et grémil. J'aimais d'autant plus que je souffrais. Chaque soir était une petite apocalypse. Chaque nuit, la promesse du matin, et la fin de l'Histoire, un amour marxiste, l'espérance d'un Grand-Bleu-Soir.. Je ne disais rien, et puis j'apprenais. “Entre les deux”, je me disais, “c'est lui qu’elle suivra”. Quand Deuxième me tapait sur les nerfs, et qu'on faisait bande à part, le temps d'une journée,  c’est vrai qu’elle était pour ma bouche, toute à moi. Mais le soir, rien à faire, c'était son cul d'abord. Voleur de poule...
Malgré les cris, je fermais les yeux, je visualisais. Son cœur dans mon cœur, substantiel, comblé, hybride, j’étais plein de quelque chose et des artères aortes qui sortaient de partout. Des aortes gorgées de joie, de jalousie de foutre et de haines, prêtes à tentaculer autour du cou de Deuxième, fort, de plus en plus fort.
Climax, dernier soupir.

***

Y., j’aimais ton visage lisse. Ton inexpérience des sentiments humains, en toi tout ce qui bousculait les choses du A qui donne B, rendait le monde un peu moins convenu. Les accidents de diplomatie que devenaient le moindre contact avec toi, ton statut d’isolat où ployaient les conventions humaines.
Le souffle qui t’animait n’utilisait pas nos règles, et bientôt, tu auras commencé le chantier de ta vie, un travail de traduction, celui de toi, de l’individu-toi dans la langue de l’espèce, un code hégémonique aux balises strictes et aux bugs courants, lisible par tous.
Le super pouvoir de l'obsession. Tu verras nos limites et nos contresens. Tu combleras nos lacunes de tes néologismes, du cri primitif tu feras les mots qui manquent.
Dans notre langue, tu nous battras tous. Nous, nous lirons des sous-titres sans jamais vraiment comprendre pourquoi ta mélodie, pourquoi ces bruits de gorge, où sont les doubles-sens et pourquoi, de temps en temps, ton rire vient naître de père inconnu.
Alors laisse encore ma mémoire te caresser, caresser l'indigène, projeter parfois tes cuisses sur l'entrée du sommeil, ressentir ta poitrine, la plus jeune que toute une vie m'aura fait toucher. J'ai pris quinze années depuis tes quatorze ans, quinze ans que même dans mes fantasmes, je ne peux plus ignorer. Mes doigts sont devenus rêches, presqu'insensible, je sais que je t'abîme, et c'est mon innocence que je griffe.
Mes souvenirs se couvrent de crasse, c'est encore moi qui commets l'outrage, je ne sais pas laisser les vestiges sous terre. Avant celle de Premier, je profanais déjà les tombes, je ré-articulais déjà des âmes, ce type sale, je l'étais déjà, couvert de la boue de tant d'étages sédimentaires.


Deuxième est resté passif quand j'ai frappé ce jour-là. Il me fixait, mais surpris, sans animosité. Je ne savais pas trop me battre, mais j'étais robuste, incapable de doser mes coups. Celui-là couvait, oh, depuis trop d'années. J'y suis allé fort, et j'ai interrompu sa scène. J'ai interrompu sa scène, et j'ai coupé net son rire. Ensuite j'ai regretté, j'ai eu peur de lui, de sa réaction, je ne l'avais plus touché depuis les cabanes, mais lui : rien, rien sur le coup.
Y. venait de dévaler une petite pente dans un bosquet, une gamelle minime mais, c'est vrai, un peu ridicule : sa robe s'était retroussée dans la glissade, et sa jambe droite, son bassin avaient sévèrement mangé. Elle en grimaçait.
Après mon coup, la mâchoire de Deuxième devenait bleue. Il la tâta encore quelques secondes puis, sortant de sa torpeur avec un mouvement d'épaule, il se dirigea vers elle pour l'aider à se relever. D'abord, gamine vexée, elle eut un geste de recul, un râle d'indignation. Il insista, les traits exaspérés par la résistance qu'il ne rencontrait jamais, il se courba un peu plus, la main tendue. Assez vite, elle se rendit, tendit la sienne. Il la remit debout d'un geste. Et puis, pour bien montrer son ascendant sur elle, pour me narguer surtout, il s’accroupit, releva le pan de sa jupe et commença très doucement à balayer la plaie de la paume de sa main, faisant tomber les cailloux fichés dans la cuisse, les aiguilles de pins collées à l'angle du bassin. En retour, elle se pencha sur lui et examina sa joue. La scène était ridicule, mais je m'en étais exclu, seul con à ne pas être blessé.
Deux bonnes raisons de me mettre des claques.

***


Dernière édition par Fifrelin le Jeu 14 Juin 2018 - 17:26, édité 1 fois
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Re: Fifrelin

Message par fift le Jeu 14 Juin 2018 - 17:24

C'est beau ce que tu écris Fifrelin. Sincèrement. Courbette

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Re: Fifrelin

Message par Fifrelin le Ven 15 Juin 2018 - 7:50

Merci fift I love you
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