Fifrelin

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Message par Fifrelin le Sam 13 Fév 2016 - 16:53

Bonjour, je suis Fifrelin.

J'ai une âme de joueur de flûte, mais quand je vais pour charmer les rats, c'est moi qui me fracasse dans la rivière.
Les villageois me repêchent et chantent Oh Du lieber Augustin et je rétorque que ce n'est pas mon prénom.

Car je me prénomme Fifrelin. Ou Fennimore, ou Lothaire.

Fennimore, j'aime bien. C'est un prénom bâtard, entre Pfennig et Penny. Entre no more et nicht mehr.  
Enfin ça fait fauché, ça fait Fifrelin.  
Un être de peu.

Prêt à s'envoler à la première bourrasque, au premier poste frontière.

Je suis de ces gens qui n'iront pas voir le Danube, car Balbec toisera toujours Cabourg. Ce qui est tache à jamais ce qui peut être.
La nuit je rêve de voyages. Je convole. De Transsibériens en Orient-Express, du Darjeeling d'Anderson aux trains ronflants de réfugiés, de la paille plein les cheveux.  

Sans un sou en poche et le cœur qui tinte de menue monnaie. Léger, enfin.

Comme si le monde était inscrit dans les Rhénanes d'Apollinaire, brodé dans les vues naïves du gamin que je fus.

Enfin, il faudra tout de même se lever. Tabasser le coq électronique et kikerikiter dans ses godasses pour 9 heures de turbin. Une journée à la chaîne, à encanner mon usure dans le fer blanc du quotidien.
Les images moches dans ma télé. Je fermerai les yeux quand on montrera Vienne.

Bah quoi, tout est tellement décevant.

J'ai encore 28 ans. C'est un âge chouette et une période terrible. J'ai peur.
J'ai la peau froide, le cœur lourd et de l'argent sur mon compte.

Mais tout au fond, je reste Fifrelin, au nom qui sonne comme un grelot.


Rock ist weg, Stock ist weg,
Augustin liegt im Dreck,
oh, du lieber Augustin, alles ist hin.



Bienvenue à moi. Vous avez le droit de m'ignorer.

I love you




Dernière édition par Fifrelin le Sam 13 Fév 2016 - 17:07, édité 1 fois
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Message par Invité le Sam 13 Fév 2016 - 17:02

Fifrelin Lin10

Bienvenue Smile

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Message par Invité le Lun 15 Fév 2016 - 1:19

Bienvenue également ! Smile

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Message par Invité le Lun 15 Fév 2016 - 3:13

Bienvenu Fifrelin.
A toi de profiter du fofo.

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Message par Fifrelin le Lun 15 Fév 2016 - 11:23

Merci à vous trois ! Smile
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Message par Fifrelin le Mer 11 Mai 2016 - 16:39

Kikoo.

Souvent je me demande ce que je fais ici.
A part le troll.
Et le Caliméro.
Qu'est-ce qui me lie à vous ?





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Message par utilisateurdebase le Mer 11 Mai 2016 - 17:13

hey salut Smile

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Message par Fifrelin le Lun 4 Juil 2016 - 18:25

TOUS LES MATINS JE DOIS RECOMPOSER UN HOMME

Spoiler:
Encore frissonnant
Sous la peau des ténèbres
Tous les matins je dois
Recomposer un homme
Avec tout ce mélange
De mes jours précédents
Et le peu qui me reste
De mes jours à venir.
Me voici tout entier,
Je vais vers la fenêtre.
Lumière de ce jour,
Je viens du fond des temps,
Respecte avec douceur
Mes minutes obscures,
Epargne encore un peu
Ce que j'ai de nocturne,
D'étoilé en dedans
Et de prêt à mourir
Sous le soleil montant
Qui ne sait que grandir.

Jules Supervielle (La Fable du Monde)
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Message par Invité le Lun 4 Juil 2016 - 18:35





fifrelin est un escroc :
Fifrelin Fat-Green-Troll

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Message par Invité le Lun 4 Juil 2016 - 18:47

Bonjour Fifrelin,

Magnifique la voix de Léotard sur ce poème d'Aragon.
Quel pseudo de peu d'estime.
Du bist mehr wert als Pfifferling

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Message par Fifrelin le Lun 4 Juil 2016 - 20:34

Merci Parisette de t'être arrêtée par ici !
Et oui, Léotard / Aragon, sur une Rhénane qui rappelle celles d'Apollinaire, c'est une chose merveilleuse.

Mais ce pseudo, je l'arbore pour la première fois, je l'inaugure ici, et j'en suis très content, je trouve qu'il me va très bien.

Les fifrelins sont des êtres de la frugalité, donc de la discipline et de la joie.

C'est presque un pseudonyme écolo !

A bientôt Smile


Tulpa :
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Message par Invité le Lun 4 Juil 2016 - 23:33

tout comme ça que j'appellerai mes enfants Smile

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Message par Fifrelin le Mar 5 Juil 2016 - 7:33

Fennimore, Lothaire... Fifrelin ! A table !

Ouais, ça le fait.
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Message par Alaintuitif le Mar 5 Juil 2016 - 8:19

"Fichtre Alain !" elephant
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Message par Fifrelin le Mar 5 Juil 2016 - 14:23

La plus belle chanson du monde.

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Message par ADR le Mer 6 Juil 2016 - 15:44

Benvenuto!
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Message par Fifrelin le Mer 6 Juil 2016 - 16:12

Grazie mille Signora !

Vorrei regalarti una piccola storia scritta e disegnata da Gotlib.

Fifrelin Porcjerzy
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Message par Fifrelin le Jeu 7 Juil 2016 - 17:17

Fifrelin : fragment de semelle n°1 :

(Rainer Maria Rilke, extrait de son Journal de Westerwede et de Paris, 1902.)

17 novembre [1902]

Apostat de ses propres mains,
et oublié comme un animal mort, –
et toutes ces résistances étrangères
Et cette révolte contre moi, en moi.
Savoir s’il pourra sortir quelque chose de neuf
de réel et de vaste de tout cela, –
oh, mon cœur est appréhension infinie,
plus craintif que rêve et talisman.
Comme si elle n’est était pas de mon côté,
la vie est en perpétuelle révolte,
et je me souviens encore comment j’ai pris le large
et comme je désirais, enfant, m’en éloigner…
Et c’est resté ainsi des années
comme c’est devenu lors de mes timides débuts ;
sans secours et tristes sont ceux qui m’aiment
et les lointains me fixent, cruels.
Et je pars et je ne sais plus
j’ai oublié ce que je suis venu dire ;
tout le monde veut que je devienne
un batailleur et je suis un fiancé…
Fifrelin
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Message par ADR le Jeu 7 Juil 2016 - 20:19

Grazie!
Ma non ho capito molto perche' sia divertente... semmai dovesse essere divertente Wink


(et donc tu ne saurais pas parler/écrire l'Italien?! Perplexe )
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Message par Fifrelin le Jeu 7 Juil 2016 - 20:37

ADR a écrit:Grazie!
Ma non ho capito molto perche' sia divertente... semmai dovesse essere divertente Wink

Indizio :
Spoiler:
Fifrelin E+Pericoloso+Sporgersi

(et donc tu ne saurais pas parler/écrire l'Italien?! Perplexe )

Si, un minimum, mais soit de façon très basique, soit en prenant pas mal de temps et avec l'aide d'un dico, voire même d'un bouquin de conjugaison italienne Wink

Mais ça va venir...
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Message par ADR le Jeu 7 Juil 2016 - 21:09

Fifrelin a écrit:
ADR a écrit:Grazie!
Ma non ho capito molto perche' sia divertente... semmai dovesse essere divertente Wink

Indizio :
Spoiler:
Fifrelin E+Pericoloso+Sporgersi

Sono ancora piu' persa di prima... sporgersi, nel senso di affezionarsi?!


ADR a écrit:(et donc tu ne saurais pas parler/écrire l'Italien?! Perplexe )
Fifrelin a écrit:Si, un minimum, mais soit de façon très basique, soit en prenant pas mal de temps et avec l'aide d'un dico, voire même d'un bouquin de conjugaison italienne Wink

Mais ça va venir...

Tu ne me sembles pas avoir mis des années lumières pour taper tout cela Wink
ADR
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Message par Fifrelin le Lun 11 Juil 2016 - 17:58

Fifrelin : fragment de semelle n°2 :

Louis Ferdinand Céline a écrit:Nous voici encore seuls. Tout cela est si lent, si lourd, si triste... Bientôt je serai vieux. Et ce sera enfin fini. Il est venu tant de monde dans ma chambre. Ils ont dit bien des choses. Ils ne m'ont pas dit grand-chose. Ils sont partis. Ils sont devenus vieux, misérables et lents chacun dans un coin du monde.

Hier à huit heures Madame Bérenge, la concierge, est morte. Une grande tempête s'élève de la nuit. Tout en haut, où nous sommes, la maison tremble. C'était une douce et gentille fidèle amie. Demain on l'enterre rue des Saules. Elle était vraiment vieille, tout au bout de la vieillesse. Je lui ai dit dès le premier jour quand elle a toussé : "Ne vous allongez surtout pas !... Restez assise dans votre lit !" Je me méfiais. Et pus voilà... Et puis tant pis.

Je n'ai pas toujours pratiqué la médecine, cette merde. Je vais leur écrire qu'elle est morte Madame Bérenge à ceux qui m'ont connu, qui l'ont connue. Où sont-ils ?  

Je voudrais que la tempête fasse encore bien plus de boucan, que les toits s'écroulent, que le printemps ne revienne plus, que notre maison disparaisse.

Elle savait Madame Bérenge que tous les chagrins viennent dans les lettres. Je ne sais plus à qui écrire... Tous ces gens sont loin... Ils ont changé d'âme pour mieux trahir, mieux oublier, parler d'autre chose...

Vieille Madame Bérange, son chien qui louche on le prendra, on l'emmènera...

Tout le chagrin des lettres, depuis vingt ans bientôt, s'est arrêté chez elle. Il est là dans l'odeur de la mort récente, l'incroyable aigre goût... Il vient d'éclore... Il est là... Il rôde... Il nous connaît, nous le connaissons à présent. Il ne s'en ira plus jamais. IL faut éteindre le feu dans la loge. A qui vais-je écrire ? Je n'ai plus personne. Plus un être pour recueillir doucement l'esprit gentil des morts... pour parler après ça plus doucement aux choses... Courage pour soi tout seul !

Sur la fin ma vieille bignole, elle ne pouvait plus rien dire. Elle étouffait, elle me retenait par la main... Le facteur est entré. Il l'a vue mourir. Un petit hoquet. C'est tout. Bien des gens sont venus chez elle autrefois pour me demander. Ils sont repartis loin, très loin dans l'oubli, se chercher une âme. Le facteur a ôté son képi. Je pourrais moi dire toute ma haine. Je sais. Je le ferai plus tard s'ils ne reviennent pas. J'aime mieux raconter des histoires. J'en raconterai de telles qu'ils reviendront, exprès, pour me tuer, des quatre coins du monde. Alors ce sera fini et je serai bien content.
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Message par Fifrelin le Mar 12 Juil 2016 - 19:15

Fifrelin : fragment de semelle n°3 :

(Rainer Maria Rilke, extrait des Cahiers de Malte Laurids Brigge.)


C’est ridicule. Je suis assis dans ma petite chambre, moi, Brigge, âgé de vingt-huit ans, et qui ne suis connu de personne. Je suis assis ici et ne suis rien. Et cependant ce néant se met à penser et, à son cinquième étage, par cette grise après-midi parisienne, pense ceci :

Est-il possible, pense-t-il, qu’on n’ait encore rien vu, reconnu et dit de vivant ? Est-il possible qu’on ait eu des millénaires pour observer, réfléchir et écrire, et qu’on ait laissé passer ces millénaires comme une récréation pendant laquelle on mange sa tartine et une pomme ?

Oui, c’est possible.

Est-il possible que, malgré inventions et progrès, malgré la culture, la religion et la connaissance de l’univers, l’on soit resté à la surface de la vie ? Est-il possible que l’on ait même recouvert cette surface – qui après tout eût encore été quelque chose – qu’on l’ait recouverte d’une étoffe indiciblement ennuyeuse, qui la fait ressembler à des meubles de salon pendant les vacances d’été ?

Oui, c’est possible.

Est-il possible que toute l’histoire de l’univers ait été mal comprise ? Est-il possible que l’image du passé soit fausse, parce qu’on a toujours parlé de ses foules comme si l’on ne racontait jamais que des réunions d’hommes, au lieu de parler de celui autour de qui ils s’assemblaient, parce qu’il était étranger et mourant.

Oui, c’est possible.

Est-il possible que nous croyions devoir rattraper ce qui est arrivé avant que nous soyons nés ? Est-il possible qu’il faille rappeler à tous, l’un après l’autre, qu’ils sont nés des anciens, qu’ils contiennent par conséquent ce passé, et qu’ils n’ont rien à apprendre d’autres hommes qui prétendent posséder une connaissance meilleure ou différente ?

Oui, c’est possible.

Est-il possible que tous ces gens connaissent parfaitement un passé qui n’a jamais existé ? Est-il possible que toutes les réalités ne soient rien pour eux ; que leur vie se déroule et ne soit attachée à rien, comme une montre oubliée dans une chambre vide ?

Oui, c’est possible.

Est-il possible que l’on ne sache rien de toutes les jeunes filles qui vivent cependant ? Est-il possible que l’on dise : « les femmes », « les enfants », « les garçons » et qu’on ne se doute pas, que, malgré toute sa culture, l’on ne se doute pas que ces mots, depuis longtemps, n’ont plus de pluriel, mais n’ont qu’infiniment de singuliers.

Oui, c’est possible.

Est-il possible qu’il y ait des gens qui disent : « Dieu » et pensent que ce soit là un être qui leur est commun. Vois ces deux écoliers : l’un s’achète un couteau de poche, et son voisin, le même jour, s’en achète un identique. Et après une semaine ils se montrent leurs couteaux et il apparaît qu’il n’y a plus entre les deux qu’une lointaine ressemblance, tant a été différent le sort des deux couteaux dans les mains différentes.

« Oui, dit la mère de l’un, s’il faut que vous usiez toujours tout… »

Et encore : Est-il possible qu’on croie pouvoir posséder un Dieu sans l’user ?

Oui, c’est possible.

Mais si tout cela est possible, si tout cela n’a même qu’un semblant de possibilité, mais alors il faudrait, pour l’amour de tout au monde, il faudrait que quelque chose arrivât. Le premier venu, celui qui a eu cette pensée inquiétante, doit commencer à faire quelque chose de ce qui a été négligé ; si quelconque soit-il, si peu désigné, puisqu’il n’y en a pas d’autre. Ce Brigge, cet étranger, ce jeune homme insignifiant devra s’asseoir et, à son cinquième étage, devra écrire, écrire jour et nuit. Oui, il devra écrire, c’est ainsi que cela finira.
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Message par Fifrelin le Mer 13 Juil 2016 - 16:53

Fifrelin : fragment de semelle n°4 :

(Rainer Maria Rilke, extrait des Cahiers de Malte Laurids Brigge.)


L’ai-je déjà dit ? J’apprends à voir. Oui, je commence. Cela va encore mal. Mais je veux employer mon temps.


Je songe par exemple que jamais encore je n’avais pris conscience du nombre de visages qu’il y a. Il y a beaucoup de gens, mais encore plus de visages, car chacun en a plusieurs. Voici des gens qui portent un visage pendant des années. Il s’use naturellement, se salit, éclate, se ride, s’élargit comme des gants qu’on a portés en voyage. Ce sont des gens simples, économes ; ils n’en changent pas, ils ne le font même pas nettoyer. Il leur suffit, disent-ils, et qui leur prouvera le contraire ? Sans doute, puisqu’ils ont plusieurs visages, peut-on se demander ce qu’ils font des autres. Ils les conservent. Leurs enfants les porteront. Il arrive aussi que leurs chiens les mettent. Pourquoi pas ? Un visage est un visage.


D’autres gens changent de visage avec une rapidité inquiétante. Ils essaient l’un après l’autre, et les usent. Il leur semble qu’ils doivent en avoir pour toujours, mais ils ont à peine atteint la quarantaine que voici déjà le dernier. Cette découverte comporte, bien entendu, son tragique. Ils ne sont pas habitués à ménager des visages ; le dernier est usé après huit jours, troué par endroits, mince comme du papier, et puis, peu à peu, apparaît alors la doublure, le non-visage, et ils sortent avec lui.


Mais la femme, la femme : elle était tout entière tombée en elle-même, en avant, dans ses mains. C’était à l’angle de la rue Notre-Dame-des-Champs. Dès que je la vis, je me mis à marcher doucement. Quand de pauvres gens réfléchissent, on ne doit pas les déranger. Peut-être finiront-ils encore par trouver ce qu’ils cherchent.


La rue était vide ; son vide s’ennuyait, retirait mon pas de sous mes pieds et claquait avec lui, de l’autre côté de la rue, comme avec un sabot. La femme s’effraya, s’arracha d’elle-même. Trop vite, trop violemment, de sorte que son visage resta dans ses deux mains. Je pouvais l’y voir, y voir sa forme creuse. Cela me coûta un effort inouï de rester à ces mains, de ne pas regarder ce qui s’en était dépouillé. Je frémissais de voir ainsi un visage du dedans, mais j’avais encore bien plus peur de la tête nue, écorchée, sans visage.
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Message par Fifrelin le Ven 15 Juil 2016 - 15:04

Avec ces petits fragments, en fouillant les livres, je cherche à recomposer un homme qui serait moi.

Fifrelin : fragment de semelle n°5 :

(Boris Vian, extrait de L'Herbe Rouge.)


Dans quel sens, demanda aussitôt Monsieur Brul, vos études vous ont-elles formé ? Ne vous contentez pas de remonter à votre première enfance, je vous en prie. Quel fut le résultat de tout ce travail – car il y eut un travail de votre part, et une assiduité, peut-être extérieure, certaine ; or une régularité d’habitudes ne peut manquer d’agir sur un individu lorsqu’elle persiste un temps assez long.

– Assez long…, répéta Wolf. Quel calvaire ! Seize ans… seize ans le cul sur des bancs durs… seize ans de combines et d’honnêteté alternées. Seize ans d’ennui – qu’en reste-t-il ? Des images isolées, infimes… l’odeur des livres neufs le premier octobre, les feuilles que l’on dessinait, le ventre dégoûtant de la grenouille disséquée en travaux pratiques, avec son odeur de formol, et les derniers jours de l’année où l’on s’aperçoit que les professeurs sont des hommes parce qu’ils vont partir en vacances et que l’on est moins nombreux. Et toutes ces grandes peurs dont on ne sait plus la cause, les veilles d’examens… Une régularité d’habitudes… ça se bornait à cela… mais savez-vous, Monsieur Brul, que c’est ignoble d’imposer à des enfants une régularité d’habitudes qui dure seize ans ? Le temps est faussé, Monsieur Brul. Le vrai temps n’est pas mécanique, divisé en heures, toutes égales… le vrai temps est subjectif… on le porte en soi… Levez-vous à sept heures tous les matins… Déjeunez à midi, couchez-vous à neuf heures… et jamais vous n’aurez une nuit à vous… jamais vous ne saurez qu’il y a un moment, comme la mer s’arrête de descendre et reste, un temps, étale, avant de remonter, où la nuit et le jour se mêlent et se fondent, et forment une barre de fièvre pareille à celle que font les fleuves à la rencontre de l’Océan. On m’a volé seize ans de nuit, Monsieur Brul. On m’a fait croire, en sixième, que passer en cinquième devait être mon seul progrès… en première, il m’a fallu le bachot… et ensuite, un diplôme… Oui, j’ai cru que j’avais un but, Monsieur Brul… et je n’avais rien… J’avançais dans un couloir sans commencement, sans fin, à la remorque d’imbéciles, précédant d’autres imbéciles. On roule la vie dans des peaux d’ânes. Comme on met dans des cachets les poudres amères, pour vous les faire avaler sans peine… mais voyez-vous, Monsieur Brul, je sais maintenant que j’aurais aimé le vrai goût de la vie.

Monsieur Brul se frotta les mains sans rien dire, puis se tira les doigts et les fit craquer vigoureusement, chose désagréable pensa Wolf.

– Voilà pourquoi j’ai triché, conclut Wolf. J’ai triché… pour n’être que celui qui réfléchit dans sa cage, car j’y étais tout de même avec ceux qui restaient inertes… et je n’en suis pas sorti une seconde plus tôt. Certes, ils ont pu croire que je me soumettais, que je faisais comme eux, et cela satisfaisait mon souci de l’opinion d’autrui. – Pourtant, tout ce temps-là, je vivais ailleurs… j’étais paresseux et je pensais à autre chose.

– Écoutez, dit Monsieur Brul, je ne vois point de tricherie là-dedans. Paresseux ou non, vous êtes venu à bout de vos études, et dans un rang honorable. Que vous ayez pensé à autre chose n’implique en rien votre culpabilité.

– Ça m’a usé, Monsieur Brul, dit Wolf. Je hais les années d’études parce qu’elles m’ont usé. Et je hais l’usure.

Il frappa le bureau du plat de la main.

– Regardez, dit-il. Ce vieux bureau. Tout ce qui entoure les études est comme ça. Des vieilles choses sales, poussiéreuses. De la peinture qui tombe en croûtes malsaines. Des lampes pleines de poussière et de chiures de mouches. De l’encre partout. Des trous dans les tables tailladées au canif. Des vitrines avec des oiseaux empaillés, pleins de vers. Des salles de chimie qui empestent, des gymnases minables et mal aérés, du mâchefer dans les cours. Et des vieux professeurs idiots. Des gâteux. Une école de gâtisme. L’instruction… Et tout ça vieillit mal. Ça tourne en lèpre. Ça s’use à la surface et on voit ce qu’il y a dessous. Une matière moche.

Monsieur Brul parut se renfrogner légèrement et son long nez se plissa avec un soupçon de désapprobation.

– Nous nous usons tous…, dit-il.

– Oui certes, répondit Wolf ; pas tout à fait de cette façon. Nous nous exfolions… notre usure vient du centre. C’est moins laid.

– L’usure n’est pas une tare, dit Monsieur Brul.

– Si, répondit Wolf. On doit avoir honte de s’user.

– Mais, objecta Monsieur Brul, tout le monde en est là.

– Qu’importe, dit Wolf, si l’on a vécu. Mais que l’on commence par cela, voilà contre quoi je me suis dressé. Voyez-vous, Monsieur Brul, mon point de vue est simple : aussi longtemps qu’il existe un endroit où il y a de l’air, du soleil et de l’herbe, on doit avoir regret de ne point y être. Surtout quand on est jeune.

– Revenons à notre sujet, dit Monsieur Brul.

– Nous y sommes en plein, dit Wolf.

– N’avez-vous rien en vous que vous puissiez mettre à l’actif de vos études ?

– Ah…, dit Wolf… Monsieur Brul vous avez tort de me demander cela…

– Pourquoi ? dit Monsieur Brul. Moi, vous savez, ça m’est extraordinairement égal.

Wolf le regarda et l’ombre d’une déception de plus passa devant ses yeux.

– Oui, dit-il… excusez-moi.

– Cependant, dit Monsieur Brul, je dois le savoir.

Wolf fit oui avec sa tête et se mordit la lèvre inférieure avant de commencer.

– On ne vit pas impunément, dit-il, dans un temps compartimenté, sans en retirer le goût facile d’un certain ordre apparent. Et quoi de plus naturel, ensuite, que de l’étendre à ce qui vous entoure…

– Rien de plus naturel, dit Monsieur Brul, bien que vos deux affirmations soient en réalité caractéristiques de votre esprit propre et non de celui de tous, mais passons.

– J’accuse mes maîtres, dit Wolf, de m’avoir par leur ton et celui de leurs livres, fait croire à une immobilité possible du monde. D’avoir figé mes pensées à un stade déterminé (lequel n’était point défini, d’ailleurs sans contradictions de leur part) et de m’avoir fait penser qu’il pouvait exister un jour, quelque part, un ordre idéal.

– Eh bien, dit Monsieur Brul, c’est une croyance qui peut vous encourager, ne le pensez-vous pas ?

– Lorsque l’on s’aperçoit que l’on n’y accédera jamais, dit Wolf, et qu’il faut en abandonner la jouissance à des générations aussi lointaines que sont les nébuleuses du ciel, cet encouragement se résout en désespoir et vous précipite au fond de vous-même comme l’acide sulfurique précipite les sels de baryum. Ceci dit, pour rester dans la note scolaire. Encore, dans le cas du baryum, le précipité est-il blanc.

– Je sais, je sais, dit Monsieur Brul. Ne vous perdez pas dans des commentaires sans intérêt.
Wolf le regarda méchamment.

– Ça suffit, dit-il. Je vous en ai assez dit. Débrouillez-vous comme ça.

Monsieur Brul fronça le sourcil et ses doigts tapotèrent la table.

– Seize ans de votre vie, dit-il, et vous en avez assez dit. C’est tout ce que ça vous a fait. Vous traitez ça par-dessous la jambe.

– Monsieur Brul, dit Wolf en martelant ses mots, écoutez ce que je vais vous répondre. Écoutez bien. Vos études, c’est de la blague. C’est ce qu’il y a de plus facile au monde. On essaye de faire croire aux gens, depuis des générations, qu’un ingénieur, qu’un savant, c’est un homme d’élite. Eh bien, je rigole ; et personne ne s’y trompe, – sauf les prétendus hommes d’élite eux-mêmes – Monsieur Brul, c’est plus difficile d’apprendre la boxe que les mathématiques. Sinon, il y aurait plus de classes de boxeurs que de classes de calcul dans les écoles. C’est plus difficile de devenir un bon nageur que de savoir écrire en français. Sinon, il y aurait plus de maîtres baigneurs que de professeurs de français. Tout le monde peut être bachelier, Monsieur Brul… et d’ailleurs, il y a beaucoup de bacheliers, mais comptez le nombre de ceux qui sont capables de prendre part à des épreuves de décathlon. Monsieur Brul, je hais mes études, parce qu’il y a trop d’imbéciles qui savent lire : et ces imbéciles ne s’y trompent pas, qui s’arrachent les journaux sportifs et glorifient les gens du stade. Et mieux vaudrait apprendre à faire l’amour correctement que de s’abrutir sur un livre d’histoire.

Monsieur Brul leva une main timide.

– Ce n’est pas moi qui dois vous questionner là-dessus, dit-il. Ne sortez pas du sujet, encore une fois.

– L’amour est une activité physique aussi négligée que les autres, dit Wolf.

– Possible, répondit Monsieur Brul, mais on lui consacre en général un chapitre spécial.

– Bon, dit Wolf, n’en parlons plus. Vous savez maintenant ce que j’en pense, de vos études. De votre gâtisme. De votre propagande. De vos livres. De vos classes puantes et de vos cancres masturbés. De vos cabinets pleins de merde et de vos chahuteurs sournois, de vos normaliens verdâtres et lunettards, de vos polytechniciens poseurs, de vos centraux confits dans la bourgeoisie, de vos médecins voleurs et de vos juges véreux… bon sang… parlez-moi d’un bon match de boxe… c’est truqué aussi, mais au moins ça soulage.

– Ça ne soulage que par contraste, dit Monsieur Brul. S’il y avait autant de boxeurs que d’étudiants, on porterait en triomphe le premier du Concours général.

– Peut-être, dit Wolf, mais on a choisi de propager la culture intellectuelle. Tant mieux pour la physique… Et maintenant, si vous pouviez me foutre la paix, ça m’arrangerait singulièrement.
Il prit sa tête dans ses mains et cessa de regarder Monsieur Brul pendant quelques instants. Lorsqu’il releva les yeux, Monsieur Brul avait disparu et il se trouvait assis au milieu d’un désert de sable doré ; la lumière semblait sourdre de toutes parts et un vague bruit de vagues venait de derrière lui.
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Message par ADR le Ven 15 Juil 2016 - 17:16

Théorie du complot en Italien!
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Message par Fifrelin le Ven 15 Juil 2016 - 18:03

Pourquoi venir polluer mon beau sujet plein de morceau d'un homme que je recompose avec des choses dont je me fiche ? Sad
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Message par ADR le Ven 15 Juil 2016 - 20:07

Quelle réaction catastrophée...
Demande à la modération de le supprimer si ça te chagrine tant!
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Message par Fifrelin le Ven 15 Juil 2016 - 20:42

Ha ha, non, ce n'est pas le problème.

Disons que tout ce qui touche de près ou de loin à la politique m’apparaît toujours impur, particulièrement en ce jour, et à côté de mes morceaux choisis préférés.
Le sujet m'intéresse assez peu également, je n'ai pas besoin qu'un site m'explique que le complot est toujours possible, je garde un esprit critique en toute circonstance.
Je ne suis pas des moutons qui crie au complot systématiquement, mais je ne suis pas non plus des moutons qui empêchent de douter sur les versions dites "officielles" des choses...

De toute façon, savoir la vérité, dans les cas où c'est possible (pas pour cette affaire, en tout cas pour le moment), ce n'est pas très important.

Débusquer la vérité pour les autres ne sert à rien. Pour faire de la vérité un contre pouvoir, il faut que les individus accèdent à l'esprit critique, à la découverte de la vérité. Sinon, c'est une dictature de l'esprit contre une autre.

Il faut empêcher les causes qui mènent au terrorisme comme celles qui mènent aux opérations sous faux drapeau (coucou Rainbow Warrior, coucou petits flacons comme preuve irréfutable qu'il faut aller péter les couilles à Saddam).
Traiter les causes des maladies plutôt que les symptômes.
On ne guérira pas les douleurs d'hier soir, on ne ramènera pas les victimes.

Une seule chose est sûre : les responsables sont dans le camp de la destruction, du chaos, contre ceux qui sont dans le camp de l'humanité épanouie.
Et même le camp de la destruction n'existe pas par hasard.

Puisque je veux lutter, je ne pointe pas du doigt, j'essaye d'être quotidiennement une partie de la solution au problème.

Jiddu Krishnamurti a écrit:Mais si vous ne postulez aucun dogme, vous vous trouvez face à face avec la réalité de ce qui est. Alors « cela qui est » est la pensée, le plaisir, la douleur et la peur de la mort. Lorsque l’on comprend la structure de la vie quotidienne – avec ses compétitions, son avidité, ses ambitions, ses luttes pour le pouvoir – on voit, non seulement l’absurdité des théories, des sauveurs, des gourous, mais on peut trouver une fin à la douleur, une fin à toute la structure que la pensée a élaborée.
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Message par Fifrelin le Lun 18 Juil 2016 - 22:35

Avec ces petits fragments, en fouillant les livres, je cherche à recomposer un homme qui serait moi.

Fifrelin : fragment de semelle n°6 :
(Henri Barbusse, extrait de Clarté, 1919.)
Ce roman n'est plus réédité et difficile à trouver d'occasion.


Qui parlera? Voir, et puis parler... Parler, c'est la même chose que voir, mais c'est plus. La parole éternise la vision. Nous ne portons pas de lumière ; nous sommes des choses d'ombre, puisque le soir nous ferme les yeux, et que, pour nous diriger lorsque le jour n'est plus, nous tendons les mains ; nous ne rayonnons que de paroles ; la vérité se construit par la bouche des hommes. Le vent des paroles, qu'est-ce? C'est notre souffle : Pas toutes les paroles, car il en est d'artificielles et de calquées qui ne font pas corps avec le parleur, mais les paroles profondes, les cris. Dans le cri humain, on sent l'effort de la source. Le cri sort de nous ; il est aussi vivant qu'un enfant. Le cri passe et fait l'appel de la vérité partout au elle se trouve, le cri ramasse le cri.

Il y a une voix basse et sans fin, qui aide ceux qui ne se voient pas et ne se verront pas, et fait qu'ils sont ensemble : les livres; le livre qu'on choisit, le préféré, qu'on ouvre, et qui vous attendait !

Avant, je ne connaissais guère les livres. Maintenant, j'aime ce qu'ils font. J'en ai réuni le plus que j'ai pu. Ils sont là, sur des rayons, avec leurs titres immenses, leurs contenus réguliers et profonds, ils sont là, tout autour de moi, rangés comme des maisons.
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Message par Fifrelin le Mer 20 Juil 2016 - 9:32

Avec ces petits fragments, en fouillant les livres, je cherche à recomposer un homme qui serait moi.

Fifrelin : fragment de semelle n°7 :
(Louis Aragon, extrait de Aurélien, 1944.)


Il y a une passion si dévorante qu'elle ne peut se décrire. Elle mange qui la contemple. Tous ceux qui s'en sont pris à elle s'y sont pris. On ne peut l'essayer, et se reprendre. On frémit de la nommer : c'est le goût de l'absolu. On dira que c'est une passion rare, et même les amateurs frénétiques de la grandeur humaine ajouteront : malheureusement. Il faut s'en détromper. Elle est plus répandue que la grippe, et si on la reconnait mieux quand elle atteint les coeurs elevés, elle a des formes sordides qui portent ses ravages chez les gens ordinaires, les esprits secs, les tempéraments pauvres. Ouvrez la porte, elle entre et s'installe. Peu lui importe le logis, sa simplicité. Elle est l'absence de résignation. Si l'on veut, qu'on s'en félicite, pour ce qu'elle a pu faire faire aux hommes, pour ce que ce mécontentement a su engendrer de sublime. Mais c'est ne voir que l'exception, la fleur monstrueuse, et même alors regardez au fond de ceux qu'elle emporte dans les parages du génie, vous y trouverez ces flétrissures intimes, ces stigmates de la dévastation qui sont tout ce qui marque son passage sur des individus moins privilégiés du ciel.

Qui a le goût de l'absolu renonce par là même à tout bonheur. Quel bonheur résisterait à ce vertige, à cette exigence toujours renouvelée ? Cette machine critique des sentiments, cette vis a tergo du doute, attaque tout ce qui rend l'existence tolérable, tout ce qui fait le climat du coeur. Il faudrait donner des exemples pour être compris, et les choisir justement dans les formes basses, vulgaires de cette passion pour que par analogie on pût s'élever à la connaissance des malheurs héroïques qu'elle produit.

On sait que le tabès, chez les hommes de l'intelligence, évolue avec rapidité vers les centres nerveux supérieurs, alors que chez la brute ou le végétatif, il se développe plus lentement, et préfère s'en prendre aux centres moteurs. Ce tabès moral dont je parle, lui aussi, suivant les sujets se spécialise : il se porte à ce qui est l'habileté, la manie, l'orgueil, du malheureux qu'il accable. Il brisera la voix du chanteur, jettera de maigreur le jockey à hôpital, brûlera les poumons du coureur à pied ou lui forcera le cœur. Il mènera par une voie étrange la ménagère à l'huile des fous, à, force de propreté, par l'obstination de polir, de nettoyer, qu'elle mettra sur un carreau de sa cuisine, jamais parfait, tandis que le lait file, la maison brûle, ses enfants se noient. Ce sera aussi, sans qu'on la reconnaisse, la maladie de ceux qui n'aiment rien, qui à toute beauté, toute folie opposent le non inhumain, qui vient de même du goût de l'absolu. Tout dépend d'où l'on met cet absolu. Ce peut être dans l'amour, le costume ou la puissance, et vous avez Don Juan, Biron, Napoléon. Mais aussi l'homme aux yeux fermés que vous croisez dans la rue et qui ne parle à personne. Mais aussi l'étrange clocharde qu'on aperçoit le soir sur les bancs près de l'Observatoire, à ranger des chiffons incroyables. Mais aussi le simple sectaire, qui empoisonne la vie de sécheresse. Celui qui meurt de délicatesse et celui qui se rend impossible de grossièreté. Ils sont ceux pour qui rien n'est jamais assez quelque chose.

Le goût de l'absolu... Les formes cliniques de ce mal sont innombrables, ou trop nombreuses pour qu'on se jette à les dénombrer. On voudrait s'en tenir à la description d'un cas. Mais sans perdre de vue sa parenté avec mille autres, avec des maux apparemment si divers, qu'on les croirait sans lien avec le cas considéré, parce qu'il n'y a pas de microscope pour en examiner le microbe, et que nous ne savons pas isoler ce virus que, faute de mieux, nous appelons le goût de absolu...

Pourtant, si divers que soient les déguisement du mal, il peut se dépister à un symptôme commun à toutes les formes, fût-ce aux plus alternantes. Ce symptôme est une incapacité totale pour le sujet d'être heureux. Celui qui a le goût de absolu peut le savoir ou l'ignorer, être porté par lui à la tête des peuples, au front des armées, ou en être paralysé dans la vie ordinaire, et réduit à un négativisme de quartier ; celui qui a le goût de l'absolu peut être un innocent, un fou, un ambitieux ou un pédant, mais il ne peut pas être heureux. De ce qui ferait son bonheur, il exige toujours davantage. Il détruit par une rage tournée sur elle-même ce qui serait son contentement. Il est dépourvu de la plus légère aptitude au bonheur. J'ajouterai qu'il se complaît dans ce qui le consume. Qu'il confond sa disgrâce avec je ne sais quelle idée de la dignité, de la grandeur, de la morale, suivant le tour de son esprit, son éducation, les moeurs de son milieu. Que le goût de l'absolu en un mot ne va pas sans le vertige de l'absolu. Qu'il s'accompagne d'une certaine exaltation, à quoi on le reconnaîtra d'abord, et qui exerçant toujours au point vif, au centre de la destruction, risque de faire prendre à des yeux non prévenus le goût de l'absolu pour le goût du malheur. C'est qu'ils coïncident, mais le goût du malheur n'est ici qu'une conséquence. Il n'est que le goût d'un certain malheur. Tandis que l'absolu, même dans les petites choses, garde son caractère d'absolu.

Les médecins peuvent dire de presque toutes les maladies du corps comment elles commencent, et d'où vient ce qui les introduit dans l'organisme, et combien de jours elles couvent, et tout le secret travail qui précède leur éclosion. Mais nous en sommes encore à l'alchimie des sentiments, ces folies non reconnues, que porte en lui l'homme normal. Les lentes semailles du caractère, les romanciers le plus souvent en exposent sans les expliquer l'histoire, remontant à l'enfance, à l'entourage, faisant appel à hérédité, à la société, à cent principes divers. Il faut bien dire qu'ils sont rarement convaincants, ou n'y parviennent que par des hypothèses heureuses, qui n'ont pas plus de valeur que leur bonheur n'en a. Nous pouvons seulement constater qu'il y a des femmes jalouses, des assassins, des avares, des timides. Il nous faut les prendre formés, quand la jalousie, la furie meurtrière, la timidité, l'avarice nous présentent des portraits différenciés, des portraits saisissants.

D'où lui venait ce goût de l'absolu, je n'en sais rien. Bérénice avait le goût de l'absolu.

C'est sans doute ce qu'avait vaguement senti Edmond Barbentane quand il avait dit de sa cousine que c'était l'enfer chez soi. Que savait-il d'elle ? Rien vraiment. Mais il arrive que les hommes devinent les femmes, par un instinct animal, une expérience de mâle qui vaut bien cette divination féminine dont on nous rebat les oreilles. Aurélien, d'abord éveillé par cette expression surprenante, qui cadrait si mal avec la femme qu'il avait tout d'abord aperçue, l'avait oubliée, quand s'était établi entre Bérénice et lui un rapport plus important que les jugements d'un tiers. Ainsi s'approchait-il du gouffre, après avoir été tenté par le gouffre, ne sachant plus qu'il en était un. Et leur roman, le roman d'Aurélien et de Bérénice était dominé par cette contradiction dont leur première entrevue avait porté le signe : la dissemblance entre la Bérénice qu'il voyait et la Bérénice que d'autres pouvaient voir, le contraste entre cette enfant spontanée, gaie, innocente et l'enfer qu'elle portait en elle, la dissonance de Berénice et de son ombre. Peut-être était-ce là ce qui expliquait ses deux visages, cette nuit et ce jour qui paraissaient deux femmes différentes. Cette petite fille qui s'amusait d'un rien, cette femme qui ne se contentait de rien.

Car Bérénice avait le goût de l'absolu.
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Message par Fifrelin le Jeu 21 Juil 2016 - 9:19

Avec ces petits fragments, en fouillant les livres, je cherche à recomposer un homme qui serait moi.

Fifrelin : fragment de semelle n°8 :
(Lothaire Fifrelin, 2013.)

Sursaut


Combien d'années comme un feu qui s'éteint ?
Demain Novembre sonne
son glas d'habitude
Bienheureux les sourds
qui n'entendent pas encore

Je pense à cette fille
l'automne à sa robe
fuselant
comme le chaume offre la tige

Elle fut précoce
à s'alanguir on dit
que c'est pour ça qu'elle
liseronne
qu'en vain elle fouille les livres
gribouille
tricote anti horaire, ressasse
les choses
(Je crois même qu'elle s'en fait
des mantras
quand dans la glace
Om mani padme hum
elle voit mourir
How many faded homes
le tardillon
How many nights alone...
de son sourire)

Elle ne confie qu'à ceux qui passent
c'est la pudeur des sédentaires
Octobre en fuite
L'envol des grues m'a semblé lourd

Je chausse mes brodequins trempés
Faux voyageur
et faux départ
je bois
toutes les tasses
que mes lacets ont bu

L'envol des grues tombe sur les âmes
comme une toux de clairons
C'est l'annonce

Novembre
spectre en draps noirs
est de retour

Je suis comme elle mais en silence
Le même que vous.
Mais en silence.

Froids depuis si longtemps
la colère ne bout plus
dans le moindre ventre
l'image d'un feu
papier glacé
nuances de gris

C'est tout ce qu'on peut offrir

Ca, et un gouffre
un gouffre où jeter
notre propre gouffre

L'espace des bras
nos bruits raisonnent
jusqu'à se taire
en lassitude

Je ne vois de braises que ce qu'on en trace
des boucles de fusain
en fait
les brûlures du froid

Des mots
Des fantasmes
Un poème

Trois fois rien.
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Message par Fifrelin le Mer 17 Aoû 2016 - 8:32

Fifrelin : fragment de semelle n°9 :
(Lettre d'Albert Camus à son ami René Char.)

Albert Camus à René Char a écrit:
[Paris] 26 octobre 1951

Mon cher René,

Je suppose que vous avez maintenant reçu L'Homme révolté. La sortie en a été un peu retardée par des embarras d'imprimerie. Naturellement, je réserve pour votre retour un autre exemplaire, qui sera le bon. Bien avant que le livre soit sorti, les pages sur Lautréamont, parues dans les Cahiers du Sud, ont suscité une réaction particulièrement sotte et naïve, et qui se voulait méchante de Breton. Décidément, il n'en finira jamais avec le collège. J'ai répondu, sur un autre ton, et seulement parce que les affirmations gratuites de Breton risquaient de faire passer le livre pour ce qu'il n'était pas. Ceci pour vous tenir au courant de l'actualité bien parisienne, toujours aussi frivole et lassante, comme vous le voyez.

Je le ressens de plus en plus, malheureusement. D'avoir expulsé ce livre m'a laissé tout vide, et dans un curieux état de dépression « aérienne ». Et puis une certaine solitude... Mais ce n'est pas à vous que je peux apprendre cela. J'ai beaucoup pensé à notre dernière conversation, à vous, à mon désir de vous aider. Mais il y a en vous de quoi soulever le monde. Simplement, vous recherchez, nous recherchons le point d'appui. Vous savez du moins que vous n'êtes pas seul dans cette recherche. Ce que vous savez peut-être mal c'est à quel point vous êtes un besoin pour ceux qui vous aiment et, qui sans vous, ne vaudraient plus grand chose. Je parle d'abord pour moi qui ne me suis jamais résigné à voir la vie perdre de son sens, et de son sang. A vrai dire, c'est le seul visage que j'aie jamais connu à la souffrance. On parle de la douleur de vivre. Mais ce n'est pas vrai, c'est la douleur de ne pas vivre qu'il faut dire. Et comment vivre dans ce monde d'ombres ? Sans vous, sans deux ou trois êtres que je respecte et chéris, une épaisseur manquerait définitivement aux choses. Peut-être ne vous ai-je pas assez dit cela, mais ce n'est pas au moment où je vous sens un peu désemparé que je veux manquer à vous le dire. Il y a si peu d'occasions d'amitié vraie aujourd'hui que les hommes en sont devenus trop pudiques, parfois. Et puis chacun estime l'autre plus fort qu'il n'est, notre force est ailleurs, dans la fidélité. C'est dire qu'elle est aussi dans nos amis et qu'elle nous manque en partie s'ils viennent à nous manquer. C'est pourquoi aussi, mon cher René, vous ne devez pas douter de vous, ni de votre œuvre incomparable : ce serait douter de nous aussi et de tout ce qui nous élève. Cette lutte qui n'en finit plus, cet équilibre harassant (et à quel point j'en sens parfois l'épuisement !) nous unissent, quelques-uns, aujourd'hui. La pire chose après tout serait de mourir seul, et plein de mépris. Et tout ce que vous êtes, ou faites, se trouve au-delà du mépris.

Revenez bien vite, en tous cas. Je vous envie l'automne de Lagnes, et la Sorgue, et la terre des Atrides. L'hiver est déjà là et le ciel de Paris a déjà sa gueule de cancer. Faites provisions de soleil et partagez avec nous.

Très affectueusement à vous

A.C.

Amitiés aux Mathieu, aux Roux, à tous
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Message par Invité le Sam 20 Aoû 2016 - 9:08

j'aime beaucoup ce puzzle.

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Message par Fifrelin le Dim 21 Aoû 2016 - 10:47

Saltymbanque a écrit:j'aime beaucoup ce puzzle.

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Message par Fifrelin le Lun 29 Aoû 2016 - 18:35

Fifrelin : fragment de semelle n°10 :
Mon Frère Le Carso, Scipio Slataper


Fifrelin GeoGebra_icon_emptyMon âme s'était coagulée sous l'égouttement de la vie acide, rageuse, négatrice, qui avait corrodé mon front, creusé mes rides et mes orbites.
Fifrelin GeoGebra_icon_emptyJe ne voyais plus la réalité, et je me heurtai sans le savoir à des angles aigus, si bien que les autres me crurent un héros. Je marchais le long de la route déjà tracée, dans le dégoût de moi-même, souhaitant que quelqu'un me bâtonnât à mort.
Fifrelin GeoGebra_icon_emptyUne fois même, je décidai de me suicider, mais devant mon miroir je ne pus tuer l'être malignement ironique qui me regardait. La femme qui m'aimait ne détourna pas son visage, mais elle se pendit nerveusement à mon cou et de toute son âme, tenta de me donner un baiser ; mais ses lèvres n'adhérèrent pas aux miennes.
Fifrelin GeoGebra_icon_emptyA présent, je suis calme et je voyage dans les express.
Fifrelin GeoGebra_icon_emptyNon, non, ce ne fut pas là ma vie, mais je me trouve pourtant inquiet et dérouté. J'ai trouvé des camarades, des amis, avec eux j'ai travaillé ; mais je suis moins intelligent qu'eux. Je ne sais rien dire qui puisse les convaincre. Eux, au contraire, savent discuter et démontrer qu'il faut être persuadé de telle ou telle vérité. Moi je ne suis qu'indécision et contradiction. Il faut se taire et se préparer.
Fifrelin GeoGebra_icon_emptyMais pourquoi ont-ils parfois des crises d'abattement où ils désespèrent de tout ? Celui qui prétend réformer les autres n'a pas le droit d'être faible. Il faut marcher droit devant soi. Accueillir la vie avec amour même lorsqu'elle est lourde. Il faut obéir à son devoir. Eux sont plus intelligents que moi, plus cultivés et plus las.
Fifrelin GeoGebra_icon_emptyC'est peut-être que je suis d'une ville jeune et que dans mon passé il y a les buissons du Carso. Je ne suis pas triste, parfois je m'ennuie : alors je me couche et je dors comme une bête qui a besoin d'un temps de léthargie. Je ne suis pas un raffineur. J'ai confiance en moi et dans la loi. J'aime la vie.
Fifrelin GeoGebra_icon_emptyMais les dissertations d'art et de littérature m'ennuient. Je suis un peu étranger à leur monde, et j'en ai de la peine, mais je ne puis me surmonter. J'aime davantage parler avec les gens ordinaires et m'intéresser à leurs intérêts. Il se peut que toute ma vie soit une vaine recherche d'humanité, mais la philosophie et l'art ne me contentent, ni ne me passionnent suffisamment. La vie est plus ample, plus riche. J'ai envie de connaître d'autres pays, d'autres hommes. C'est que je ne suis en rien supérieur aux autres et que la littérature est un métier triste et aride.
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Message par Fifrelin le Mar 22 Nov 2016 - 9:56

Fifrelin : fragment de semelle n°11 :
Microfractures, Carlo Bordini

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Message par Fifrelin le Ven 13 Jan 2017 - 16:44

J'ai mis deux vivants dans ce post :
Leonard Cohen et Marcel Gotlib.

Un peu plus tard, 2016 a eu leur peau.

Mais la mienne, non, je crois.
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Message par Fifrelin le Lun 12 Juin 2017 - 10:40

Enregistré assez vite, très imparfait (ça devait être assez spontané), mais si vous voulez entendre ma voix :

https://soundcloud.com/user-460904786/bboris-vian-lherbe-rouge-lentretien-avec-monsieur-brul-extrait
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Message par Fifrelin le Sam 29 Juil 2017 - 22:13



Prince Jésus qui sur tous a maistrie, garde qu'enfer n'aie de nous seigneurie !
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Message par Fifrelin le Mar 22 Aoû 2017 - 10:01

De plus en plus, je me sens isolé.

Il y a une forme d'isolement géographique, c'est clair, mais ça peut changer vite, je suis plutôt sociable, c'est un problème plus conjoncturel que structurel.

Le plus angoissant des isolements reste celui de nature intellectuelle. Quand je me rends compte que la fracture entre ma vision du monde et celle des autres s'aggrave. Quand même mes proches ne me suivent plus.
J'ai des gens chouettes autour de moi, certains ne me condamnent pas pour pensée hétérodoxe, et parfois, mais rarement, on m'écoute.

Mais c'est pesant. J'ai l'impression que le fait de défendre la complexité des choses devient condamnable comme un crime d'arrière-pensée. Tout ces gens qui voient en noir et blanc, et qui n'aspirent qu'à se taper dessus. Mais attention ! Des tabassages de GENTILS.
Ou des tabassages de RAISON.

Insociable au sens étymologique. Il me manque quelques alter egos.
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Message par Fifrelin le Mar 23 Jan 2018 - 9:50

Fifrelin : fragment de semelle n°12 :
Tartuffe, Acte I Scène 5, Molière


CLEANTE

Voilà de vos pareils le discours ordinaire.
Ils veulent que chacun soit aveugle comme eux ;
C’est être libertin que d’avoir de bons yeux,
Et qui n’adore pas de vaines simagrées
N’a ni respect ni foi pour les choses sacrées.
Allez, tous vos discours ne me font point de peur ;
Je sais comme je parle, et le Ciel voit mon cœur,
De tous vos façonniers on n’est point les esclaves :
Il est de faux dévots ainsi que de faux braves ;
Et, comme on ne voit pas qu’où l’honneur les conduit
Les vrais braves soient ceux qui font beaucoup de bruit,
Les bons et vrais dévots, qu’on doit suivre à la trace,
Ne sont pas ceux aussi qui font tant de grimace.
Hé quoi ! vous ne ferez nulle distinction
Entre l’hypocrisie et la dévotion ?
Vous les voulez traiter d’un semblable langage,
Et rendre même honneur au masque qu’au visage ;
Égaler l’artifice à la sincérité,
Confondre l’apparence avec la vérité,
Estimer le fantôme autant que la personne,
Et la fausse monnaie à l’égal de la bonne ?
Les hommes, la plupart, sont étrangement faits !
Dans la juste nature on ne les voit jamais ;
La raison a pour eux des bornes trop petites ;
En chaque caractère ils passent ses limites,
Et la plus noble chose, ils la gâtent souvent
Pour la vouloir outrer et pousser trop avant.
Que cela vous soit dit en passant, mon beau-frère.

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Message par Fifrelin le Jeu 14 Juin 2018 - 17:17

Fifrelin : fragment de semelle n°13 :[/b]
Pionniers, Tentative d'une âme (Les passages sur Y.), (Moi-même)



Il y a eu ces étés de campings sauvages à deux. Nous passions les vacances à la montagne, chez un de ses oncles. Celui de sa mère ou de son père, peut-être, car dans mes premiers souvenirs il était déjà vieux comme la mémoire même. En tout cas, on l'appelait “L'Oncle”. Et lui aussi disait “L'Oncle”. “L'Oncle va vous préparer à manger”, “L'Oncle se rend au village”. “L'Oncle va se reposer, vos gueules maintenant.”
Peut-être qu'il était arrivé au bout de lui même au point d'en sortir, et qu'heureux de se voir de l'extérieur,  il en oubliait qu'il n'était une tierce personne qu'aux yeux les autres.
C'était un de ces damnés magnifiques, gaillard, à trimbaler sa folie comme une roue de secours, mais pas pour lui, cinquième de la charrette. Le petit père était digne d'habiter un roman, de déborder des pages. Un homme qui s'est éteint avec l'époque et sa lignée, parce que c'était probablement une proto-pédale, du temps où ça ne se voyait pas encore.
Avec son chalet de pierres sèches, ses bouquets de sauge suspendus aux poutres, on était chez lui comme comme des petits princes, à pioncer sous les écailles de bardeau, dans la mansarde, suant le Génépi par tous les pores. Deuxième n'a jamais trouvé l'audace d'être arrogant avec lui, tant son regard sur nous pesait, pesait comme un bout d'inébranlable. Quand j'ai appris sa mort il y a seulement quatre ou cinq ans, c'était comme si un clou d'ancrage avait pété. J'ai senti que personne après lui ne pouvait plus empêcher la Terre de s'écraser dans un coin de l'univers, là où dérivent les corps imputrescibles des milliardaires du cosmos, les continents de plastique.
Et Deuxième en première ligne.
Passés quelques jours, la vie chez l'Oncle devenait un peu monotone : nous avions tous les droits, au point qu'il nous devenait difficile d'y trouver ce que des gosses comme nous cherchions, de la révolte, des idées d'anarchie, en somme : un peu d'interdit ou de dangereusement légal.
Et tout de même, chaque année depuis la mort de Premier, Deuxième insistait pour s'y rendre et m'y inviter pour les deux mois. Les fois où j'ai réserve ma réponse (j'en avais encore le pouvoir), sa mère s'était chargée de ne pas me laisser aller trop loin dans ma réflexion. C'était le vieux truc de l'enfant roi qui fait appel à Maman, mais j'avais pu garder l'illusion d'avoir eu le choix : en bonne tacticienne, elle jouait de longues semaines sur toutes les cordes de ma jeunesse, et même les restes de la sienne,  avant de négocier mon “oui”. Je me faisais avoir à coup de flatteries, de caresses et de promesses de souvenirs inoubliables... et chaque année, je retrouvais le même petit chalet qu'un temps antique habitait, cherchant entre les mauvaises jointures des planches une issue assez large pour disparaître à jamais.
Et puis sa mère n'a plus eu besoin d'intervenir. Entre temps j'avais loupé un épisode, mais il avait gagné ses droits sur moi. Il me convoquait : “J'ai nos billets pour tel jour. Tu me dois tant. Emporte ça. Et n'oublie pas ton maillot.”

***

Seul l'Oncle exerçait sur Deuxième la fascination que lui même exerçait sur moi. L'appel du grand air n'était pas suffisant à le faire échouer chaque année dans ce trou.
Ni même son amour pour l'Oncle (car je crois qu'il en avait) : je parle de fascination pour de bonnes raisons,
car il m'avouait parfois qu'il lui faisait peur. Il ne m'en a jamais expliqué la raison, je sais pourtant que la seule chose qui pouvait encore lui faire peur, c'était de jauger ce qu'il restait de lui-même, d'être confronté aux gènes dont il tirait son plus bel aspect. Un aspect qu'on retrouvera mort étouffé dans une poubelle de salle de bain, comme un avorton junky, lorsqu'il décidera, à force de beignes existentielles et de psychiatrie, d'achever sa bascule.
Il alternait là-bas les jours de grâce, blossom days ou l'oubli portait ses fruits, avec ceux d'angoisse post-héréditaire, de confusion narcissiques, quand il voyait ressurgir en lui le gamin qu'il avait cru mort.
Un certain jour, le malaise occupait toutes ses heures, au point que dans la nuit, je l'avais tiré plusieurs fois des braises oniriques, terrorisé, suant, haletant encore après avoir repris ses esprits. Dieu sait qui, dans ce corps, avait rêvé si fort : l'enfant, ou déjà l'autre.
Au matin, je prévenais l'Oncle que nous partions camper quelques jours. Un sourire, sa bénédiction. Dans ce chalet grand comme un poing fermé, l'écho du sommeil troublé atteignait tous les lits, et s'il n'avait pas souri différemment à la table du petit déjeuner, c'est que la délicatesse gouvernait chacun de ses gestes.
Deuxième n'avait pas objecté. Depuis des jours, son silence mûrissait. Aux premiers stades, il ne finissait plus ses phrases, ou alors, en plusieurs temps. Ensuite, ses mots avaient commencé à mourir de leur mouvement même, kamikazes heurtant ses lèvres. Ce matin là, c'était comme s'il avait quitté son corps.
Je chargeai les sacs à dos, sacs de couchage, (maillot), tente, provisions, j'enfilai mes chaussures de marche, et je le traînai sur les sentiers, comme promenant ma solitude.

***

Il s’absentait. En revanche, il revenait toujours. Je le savais déjà.
Nous marchions depuis une, deux heures.
Il n'était plus.
Il était là.
Il abordait un de ses sujets de prédilection, dans une langue qui lui était propre. Ses cicatrices, des stigmates, la preuve de son retour. Je ne suis plus sûr de ce dont il parlait. Pas de lui, pas de l'Oncle, pas de tout ça. De l'usure peut-être. A cette époque, il dissertait beaucoup sur l'usure. Ce sera une mince traîtrise à l'Histoire si j'affirme absolument qu'il en avait parlé à ce moment, la plus insignifiante de mes trahisons à ce stade du récit. A peine un raccourci. La chronologie, dont la gangue épaisse cache la vérité comme un souvenir honteux, ne m'intéresse pas, mais je crois que je tiens la pulpe de tout ça.
S'il n'en a rien dit à ce moment là, c'est qu'il l'a fait dans le battement d'après, ou à un moment égal sur le plan cosmique.
J'assume.
Peut être l'effet du sentier de roche sous ses semelles, il parlait de l'usure. D'usure humaine, un concept que je comprends maintenant que le goût des choses sous ma langue s'est estompé. Pour lui l'univers blêmissait comme un grand malade, et d'angoisse peut être, il avait posé un nom sur le phénomène : “Usure. C'est le prix qu'on paye pour vivre encore. S'il y a encore du sel à puiser sous les limons des choses, tout n'est pas pour toi. Il faut en restituer au Ciel, à l'Histoire, en compassion aux morts. Et sous le poids de cette gabelle, l'univers se fera chaque jour plus insipide. Et de ce que j'en aperçois, l'issue est évidente : le locked-out syndrome.“

***

Toutes les pastorales passent sous silence ce qui jure par trop de sincérité : les goitres des mères, l'exode rurale, le débourrage précoce des jeunes filles du cru, les mines coupables, de passage... seules restent les sourires adolescents, initiés.
Un jour de fugue semblable à celui-ci, nous avons croisé Y. et ses quatorze années d'enfance que, du haut des quinze et quinze nôtres, nous ne devions pas tarder à posséder.
C'était une enfant d'un village alentour, un patelin typique qu'on trouve dans tous les guides et qui s’appelait “Le Lieu”, sans doute parce que longtemps, pour ses habitants, il n'y en avait qu'un. Elle était une des plus jeune de ses cent-vingt âmes.
Je la connaissais déjà. Elle faisait partie des pierres. Nous l'avions déjà aperçue bien des fois avant cette année. Parfois même, l'Oncle en avait parlé un peu malgré-lui comme d'une sorte de curiosité locale. Je crois qu'il l'avait prise en pitié et, en glissants quelques mots dans des moments qu'il choisissait, il cherchait probablement à ce qu'on s'y intéresse.
Mais encore assez mioches, ce rapprochement nous semblait contre nature. Quand elle se mettait à nous suivre, nous la semions, et s'il le fallait (c'était arrivé une fois, peut-être deux) nous lui lancions ce que nous ramassions : pommes de pin, bâtons. Pierres. Et puisque personne ne nous regardait, Deuxième visait de façon à la faire pleurer.

***

Dans le village de mes parents, il y avait le vieux José-aux-orties, réputé pour s'en nourrir exclusivement (est-ce qu'il est mort ? Comment sont ses dernières analyses de sang ?).
Dans d'autres endroits, il a la dame aux chats qui fait aussi tourner les tables et tire les tarots, le rebouteux tueur de rats ou l'homme aux grands chapeaux, qui dort dans la cabane de la rue des jardins. On y tient autant qu'ils inquiètent : une âme est une âme, tous ces lémures de campagne déambulent sous les fenêtres et sucent un peu le vide des trottoirs...
Des vieux demi-dingos, Le Lieu en avait tellement qu'entre eux, ils ne se voyaient plus vraiment. Pour le tourisme, c'était autre chose, mais aux premiers beaux jours, à l'heure de sortir les bêtes, ils retournaient blanchir encore, cachés derrière les pierres, donner des yeux aux vitres sales.
Mais il restait Y. et ses deux yeux d'enfants qu'on aimait voir se faufiler entre les murs de silence.
Petite, Y. avait déjà l'exil au corps. Elle avait appris à échapper aux yeux sans zèle de ses parents et avait consacré chacune de ses heures libres à suivre les visiteurs (curieux, randonneurs, colporteurs, égarés) de passage dans le village-rue. Oh ! Qu'on la trouvait rigolote, cette petite chose muette qui collait aux basques. Mais il était temps de quitter ce bled et de chercher un resto. Tu habites ici ? Elle tendait sa main, sa petite main un peu sale et pleine de chaleur. On la conduisait jusque chez elle, où personne n'avait noté son absence. On la déposait sur son seuil. La mère faisait un vague signe de tête, plus complaisant que reconnaissant, et le touriste comprenait. Il repartait en plaignant (mais pour la forme) cette “pauvre enfant”.
Plus tard j'apprendrai qu'en matière d'idylles saisonnières, l'été montagnard n'est pas moins prodigue que l'été littoral. Plus confidentiel peut-être.
Cette année marquait le début d'une ère. Elle avait éclot avec les perce-neiges et affichait maintenant des hanches de femmes sous ses allures de gosse. En la voyant pointer ses formes sur la route du village, juste à  quelques foulées de nous,  Deuxième changea de comportement. C'était sans hardiesse qu'il l'avait laissé nous rejoindre ce jour là, diminuant simplement son allure, et puis la mienne, déjà calquée sur la sienne. L'invitation était claire, alors elle était venue se placer entre nous, mains en poche, regard aux semelles. Entre eux, il y avait ce pacte sans mots. Nous serions trois dans cette transhumance, à avancer vers on ne sait où, sans jamais se dire on ne sait quoi. Mais j'étais conscient d'une chose : ce qui passait entre ces deux culs ne concernait pas le mien.

***

Y. nous avait aidé à monter le camp. Parce qu'elle était là, parce qu'elle voulait se taire encore un peu. Parce qu'elle gagnait sa place entre nous jusque sur nos paillasses.
Comme elle n'avait prévu ni repas, ni repères ni boussole, ni toile de tente elle s'en remettait à nous avec toute la simplicité du monde.
Il avait choisi un endroit étrange. Un bout de rocher au milieu d'une pinède, sorte de cathédrale triste. La lumière de fin d'après midi nous atteignait mal, par quelques rayons pointus seulement, mais il y avait à portée de bras de l'eau et du secret. Un ruisseau en charriait pour nous dans son constant bruit de pisse.  
Ici nous étions seuls. De cette soirée il ne me reste que des haillons, le goût instable au papilles d'une joie que je n'identifiais pas encore. Mon ventre qui exulte, comme brûlant des braises couvant nos pommes de terre. Nous étions vraiment seuls, nous étions devenus le lointain, avions dépassé l'horizon de tous les clochers... Trois à nouveau, nous étions complets.
Dans nos randonnées à deux, le silence s'imposait. Nous savions l'aimer et passions pour ses hôtes. Y. ne savait rien de la beauté du silence, mais elle avait appris la vanité des paroles, alors chacun, loin des mots, pensait comprendre l'autre. Entre nous, les choses survenaient, se produisaient dans une alchimie propre à l'instant. Je crois que j'ai senti  pour la première fois la mécanique qui agite le monde, ce soir où le cri des bêtes épousait ce qui planait au dessus de nos têtes pour l'emmener se perdre loin dans les gouffres de granit.
Si je pouvais rayer le disque de ma vie pour qu'il n'en reste qu'un instant, même usé, bégayant, ce serait celui où j'entrais dans la tente : Y. à demi vêtue, assise sous les duvets déployés, les cheveux qu'elle attachait se mêlant aux photons de notre lampe. Cette nuit là, la seule lumière à des kilomètres et des kilomètres se perdait en boucle, en boucle...

***

Y. apparaît dans la troisième édition de Villages de charme, le célèbre guide touristique édité par une toute aussi célèbre compagnie d'eaux minérales. Dans la double page consacrée au Lieu, on l'aperçoit dos à l'objectif du photographe, les deux coudes sur le parapet du belvédère, dans sa petite robe un peu trop large pour laisser apparaître ses deux omoplates en embryons d'ailes. On apercevra l'un d'entre eux percer sous la même robe deux ans plus tard, dans la première (puis les suivantes) édition (augmentées) de Entendez vous dans nos campagnes, guide tiré de l'émission du même nom, pour laquelle les téléspectateurs sont appelés à voter pour leur village préféré (Le Lieu était arrivé en onzième place de la première saison, et lors du quart d'heure télévisuel qu'il lui était consacré, on peut voir à plusieurs reprises Y. saluer la caméra en arrière plan. C'est elle aussi qui lancera du bout des lèvres la troisième page de pub ce soir là, en fin de séquence, accompagnée de Quentin Saville, le présentateur méchu qui anime la moitié des émissions de la chaîne.).
On la recense une dernière fois dans la brochure distribuée par la Région peu après nos premières escapades à trois. Elle pose en potiche de charme devant les marches de l'église (Style Roman tardif, à voir absolument disent les gens que la pluie est venue surprendre) dans une robe neuve qui cherche pour la première fois à plaire. On ne sait plus rien des ailes qu'elle cache au revers de sa poitrine, bien mise en avant par l'auteur du cliché, le maquettiste et le responsable du site web des offices de tourisme de la région (à une certaine époque, la photo a servi pour la bannière. Elle sédimente encore quelque part au fond d'un de mes vieux disques durs car à cette époque, je l'aimais et j'avais fait “enregistrer sous”. ).

***

A tout prendre, c'est peut-être l'approche de comptoir qui est le meilleure. Y. venait à moi pour me prendre ce que Deuxième refusait de lui donner (de toute façon, à ce stade je sais qu'il ne le pouvait déjà plus).
L'homme froid perçait sous sa peau, comme il l'avait prophétisé, et toute chaleur quittait ses bras. Elle passait la plupart de ses nuits avec nous chez L'Oncle, je veux dire entre nous, et contre lui. Elle s'endormait  grelottante, traçant du bout de ses petites mèches le sismogramme de mon premier amour. Peut-être avait elle vraiment froid, peut-être que joue sur son torse, elle touchait son cœur et que le génépi, le feu d'enfer du foyer ne suffisait plus à la réchauffer. Mais si cette histoire de cœur gelé devait rester de la métaphore, alors c'est qu'elle cherchait un chemin vers un peu d'affection. Cette nuit ou le vent faisait jouer le Grand Orchestre du bois mort, elle s'est collée à moi. Ses fesses contre les miennes d'abord, et puis ses jambes, nos pieds mêlés, de plus en plus insistante, et devant mon manque de réaction (à l'âge où les filles sont des gorgones), à cause du sien, elle s'est tournée vers moi et m'a enlacé par l'arrière, ses mains sur mon ventre.
L'ultime tentative vers les bras de mon meilleur ami devait passer par moi. Peu importe après tout. Si j'étais un chemin, il devenait impraticable au bout de quelques mètres. Éboulement de tunnels en série. Rideaux de fer. Embargo. Y., réfugiée peau-lithique, abandonnée ici, cadeau diplomatique. Car en se levant le matin suivant, en la voyant elle, en me voyant moi, Deuxième nous a réveillé avec la paume de ses mains dans la gueule “Je vais aux chiottes. Je vais en avoir pour un moment. Prenez votre temps.” Et puis il s'est cassé en sifflant un air de requiem.
Connard.

***

Ancolie, centaurée, bourrache et grémil.
Et tous les soirs encore, il se penchait sur son cas. Il ne s'en cachait pas, nous n'avions qu'un seul lit. Elle, oui, un peu plus. Elle étouffait ce qu'elle pouvait.
Humpf ! Slurp ! Pfrt ! HA HA HA !
“Vous allez dégueulasser les draps.”
“Garde ta jalousie, ne renverse pas les choses : c'est toi le voleur de poules.”
Oooh ! CLAC !
Depuis le temps des pupitres, la craie qui grince et les têtes baissées, Deuxième était fort en calcul.
Elle couchait avec lui, puis dormait dans mes bras. Voleur de poule, Voleur de poule... Elle se serrait si fort, emmêlée à moi, velcro-girl ses poils contre mes poils, ses cheveux dans tous mes trous, narines bouches oreilles, plaies, son odeur sous mes côtes, son souffle, sa sueur dans mes pores, le moindre de ses sursauts, elle pénétrait toute entière en moi et puis dans le sommeil. Étais-je cette sorte homme, berceuse de chair, pyja pyja pyjama ? J’avais quinze ans. Je voulais bien être n'importe quoi, tant qu'elle était sous mes doigts, sous ma peau couvant la fièvre qui la ferait sombrer pour les heures à venir, et rêver de n'importe quoi.
Je dormais peu. Deuxième oui,  sur le dos, les bras en croix.
Au réveil, toujours les deux derniers levés, un sourire sur ses lèvres si neuves d'avoir si peu parlé, elle sortait de moi pour que j'entre en elle. Elle le faisait, elle me remerciait. Avec moi, c'était plus lent, plus tendre et sans plus que quelques souffles.
Le cœur encore bleu comme la folk song d'un été lointain. Ancolie, centaurée, bourrache et grémil. J'aimais d'autant plus que je souffrais. Chaque soir était une petite apocalypse. Chaque nuit, la promesse du matin, et la fin de l'Histoire, un amour marxiste, l'espérance d'un Grand-Bleu-Soir.. Je ne disais rien, et puis j'apprenais. “Entre les deux”, je me disais, “c'est lui qu’elle suivra”. Quand Deuxième me tapait sur les nerfs, et qu'on faisait bande à part, le temps d'une journée,  c’est vrai qu’elle était pour ma bouche, toute à moi. Mais le soir, rien à faire, c'était son cul d'abord. Voleur de poule...
Malgré les cris, je fermais les yeux, je visualisais. Son cœur dans mon cœur, substantiel, comblé, hybride, j’étais plein de quelque chose et des artères aortes qui sortaient de partout. Des aortes gorgées de joie, de jalousie de foutre et de haines, prêtes à tentaculer autour du cou de Deuxième, fort, de plus en plus fort.
Climax, dernier soupir.

***

Y., j’aimais ton visage lisse. Ton inexpérience des sentiments humains, en toi tout ce qui bousculait les choses du A qui donne B, rendait le monde un peu moins convenu. Les accidents de diplomatie que devenaient le moindre contact avec toi, ton statut d’isolat où ployaient les conventions humaines.
Le souffle qui t’animait n’utilisait pas nos règles, et bientôt, tu auras commencé le chantier de ta vie, un travail de traduction, celui de toi, de l’individu-toi dans la langue de l’espèce, un code hégémonique aux balises strictes et aux bugs courants, lisible par tous.
Le super pouvoir de l'obsession. Tu verras nos limites et nos contresens. Tu combleras nos lacunes de tes néologismes, du cri primitif tu feras les mots qui manquent.
Dans notre langue, tu nous battras tous. Nous, nous lirons des sous-titres sans jamais vraiment comprendre pourquoi ta mélodie, pourquoi ces bruits de gorge, où sont les doubles-sens et pourquoi, de temps en temps, ton rire vient naître de père inconnu.
Alors laisse encore ma mémoire te caresser, caresser l'indigène, projeter parfois tes cuisses sur l'entrée du sommeil, ressentir ta poitrine, la plus jeune que toute une vie m'aura fait toucher. J'ai pris quinze années depuis tes quatorze ans, quinze ans que même dans mes fantasmes, je ne peux plus ignorer. Mes doigts sont devenus rêches, presqu'insensible, je sais que je t'abîme, et c'est mon innocence que je griffe.
Mes souvenirs se couvrent de crasse, c'est encore moi qui commets l'outrage, je ne sais pas laisser les vestiges sous terre. Avant celle de Premier, je profanais déjà les tombes, je ré-articulais déjà des âmes, ce type sale, je l'étais déjà, couvert de la boue de tant d'étages sédimentaires.


Deuxième est resté passif quand j'ai frappé ce jour-là. Il me fixait, mais surpris, sans animosité. Je ne savais pas trop me battre, mais j'étais robuste, incapable de doser mes coups. Celui-là couvait, oh, depuis trop d'années. J'y suis allé fort, et j'ai interrompu sa scène. J'ai interrompu sa scène, et j'ai coupé net son rire. Ensuite j'ai regretté, j'ai eu peur de lui, de sa réaction, je ne l'avais plus touché depuis les cabanes, mais lui : rien, rien sur le coup.
Y. venait de dévaler une petite pente dans un bosquet, une gamelle minime mais, c'est vrai, un peu ridicule : sa robe s'était retroussée dans la glissade, et sa jambe droite, son bassin avaient sévèrement mangé. Elle en grimaçait.
Après mon coup, la mâchoire de Deuxième devenait bleue. Il la tâta encore quelques secondes puis, sortant de sa torpeur avec un mouvement d'épaule, il se dirigea vers elle pour l'aider à se relever. D'abord, gamine vexée, elle eut un geste de recul, un râle d'indignation. Il insista, les traits exaspérés par la résistance qu'il ne rencontrait jamais, il se courba un peu plus, la main tendue. Assez vite, elle se rendit, tendit la sienne. Il la remit debout d'un geste. Et puis, pour bien montrer son ascendant sur elle, pour me narguer surtout, il s’accroupit, releva le pan de sa jupe et commença très doucement à balayer la plaie de la paume de sa main, faisant tomber les cailloux fichés dans la cuisse, les aiguilles de pins collées à l'angle du bassin. En retour, elle se pencha sur lui et examina sa joue. La scène était ridicule, mais je m'en étais exclu, seul con à ne pas être blessé.
Deux bonnes raisons de me mettre des claques.

***


Dernière édition par Fifrelin le Jeu 14 Juin 2018 - 17:26, édité 1 fois
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Message par fift le Jeu 14 Juin 2018 - 17:24

C'est beau ce que tu écris Fifrelin. Sincèrement. Courbette

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Message par Fifrelin le Ven 15 Juin 2018 - 7:50

Merci fift I love you
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Message par Fifrelin le Ven 22 Juin 2018 - 21:00

Fifrelin : fragment de semelle n°14 :
How to speak poetry, Leonard Cohen + traduction perso.


How to Speak Poetry


Take the word butterfly. To use this word it is not necessary to make the voice weigh less than an ounce or equip it with small dusty wings. It is not necessary to invent a sunny day or a field of daffodils. It is not necessary to be in love, or to be in love with butterflies. The word butterfly is not a real butterfly. There is the word and there is the butterfly. If you confuse these two items people have the right to laugh at you. Do not make so much of the word. Are you trying to suggest that you love butterflies more perfectly than anyone else, or really understand their nature? The word butterfly is merely data. It is not an opportunity for you to hover, soar, befriend flowers, symbolize beauty and frailty, or in any way impersonate a butterfly. Do not act out words. Never act out words. Never try to leave the floor when you talk about flying. Never close your eyes and jerk your head to one side when you talk about death. Do not fix your burning eyes on me when you speak about love. If you want to impress me when you speak about love put your hand in your pocket or under your dress and play with yourself. If ambition and the hunger for applause have driven you to speak about love you should learn how to do it without disgracing yourself or the material.

What is the expression which the age demands? The age demands no expression whatever. We have seen photographs of bereaved Asian mothers. We are not interested in the agony of your fumbled organs. There is nothing you can show on your face that can match the horror of this time. Do not even try. You will only hold yourself up to the scorn of those who have felt things deeply. We have seen newsreels of humans in the extremities of pain and dislocation. Everyone knows you are eating well and are even being paid to stand up there. You are playing to people who have experienced a catastrophe. This should make you very quiet.  Speak the words, convey the data, step aside. Everyone knows you are in pain. You cannot tell the audience everything you know about love in every line of love you speak. Step aside and they will know what you know because you know it already. You have nothing to teach them. You are not more beautiful than they are. You are not wiser. Do not shout at them. Do not force a dry entry. That is bad sex. If you show the lines of your genitals, then deliver what you promise. And remember that people do not really want an acrobat in bed. What is our need? To be close to the natural man, to be close to the natural woman. Do not pretend that you are a beloved singer with a vast loyal audience which has followed the ups and downs of your life to this very moment. The bombs, flame-throwers, and all the shit have destroyed more than just the trees and villages. They have also destroyed the stage. Did you think that your profession would escape the general destruction? There is no more stage. There are no more footlights. You are among the people. Then be modest. Speak the words, convey the data, step aside. Be by yourself. Be in your own room. Do not put yourself on.

This is an interior landscape. It is inside. It is private. Respect the privacy of the material. These pieces were written in silence. The courage of the play is to speak them. The discipline of the play is not to violate them. Let the audience feel your love of privacy even though there is no privacy. Be good whores. The poem is not a slogan. It cannot advertise you. It cannot promote your reputation for sensitivity. You are not a stud. You are not a killer lady. All this junk about the gangsters of love. You are students of discipline. Do not act out the words. The words die when you act them out, they wither, and we are left with nothing but your ambition.

Speak the words with the exact precision with which you would check out a laundry list. Do not become emotional about the lace blouse. Do not get a hard-on when you say panties. Do not get all shivery just because of the towel. The sheets should not provoke a dreamy expression about the eyes. There is no need to weep into the handkerchief. The socks are not there to remind you of strange and distant voyages. It is just your laundry. It is just your clothes. Don't peep through them. Just wear them.

The poem is nothing but information. It is the Constitution of the inner country. If you declaim it and blow it up with noble intentions then you are no better than the politicians whom you despise. You are just someone waving a flag and making the cheapest kind of appeal to a kind of emotional patriotism. Think of the words as science, not as art. They are a report. You are speaking before a meeting of the Explorers' Club of the National Geographic Society. These people know all the risks of mountain climbing. They honour you by taking this for granted. If you rub their faces in it that is an insult to their hospitality. Tell them about the height of the mountain, the equipment you used, be specific about the surfaces and the time it took to scale it. Do not work the audience for gasps ans sighs. If you are worthy of gasps and sighs it will not be from your appreciation of the event but from theirs. It will be in the statistics and not the trembling of the voice or the cutting of the air with your hands. It will be in the data and the quiet organization of your presence.

Avoid the flourish. Do not be afraid to be weak. Do not be ashamed to be tired. You look good when you're tired. You look like you could go on forever. Now come into my arms. You are the image of my beauty.



Comment parler Poésie.


Prends le mot papillon. Pour utiliser ce mot il n'est pas nécessaire de forcer ta voix à peser moins qu'une once ou de l'équiper de petites ailes poussiéreuses. Il n'est pas nécessaire d'inventer un jour ensoleillé ou un champ de jonquilles. Le mot papillon n'est pas un vrai papillon. Il y a le mot et il y a le papillon. Si tu confonds ces deux éléments les gens ont le droit de rire de toi. N'en fais pas trop avec le mot. Est-ce que tu tentes d'insinuer que tu aimes les papillons plus parfaitement que n'importe qui, ou que tu comprends vraiment leur nature ? Le mot papillon n'est qu'une donnée. Il n'est pas une opportunité pour toi de planer, de monter dans les airs, de traiter les fleurs en amies, de symboliser la beauté et la fragilité, ou d'incarner d'une manière ou d'une autre un papillon. Ne mets pas les mots en scène. Jamais. N'essaie jamais de quitter le sol quand tu parles de voler. Ne ferme jamais tes yeux en rejetant ta tête sur le côté quand tu parles de la mort. Ne me fixe pas de tes yeux brûlants quand tu parles d'amour. Si tu veux m'impressionner en parlant d'amour mets ta main dans ta poche ou sous ta robe et donne toi du plaisir. Si l'ambition et la soif d'applaudissements t'ont conduit à parler d'amour tu devrais apprendre à le faire sans te déshonorer ni déshonorer ton matériau.

Quelle est l'expression qu'exige notre époque ? Notre époque n'exige absolument aucune expression. Nous avons vu des photographies de mères asiatiques en deuil. Nous n'avons aucune envie de connaître l'agonie des organes que tu tripotes. Aucune expression sur ton visage ne peut rivaliser avec l'horreur de notre temps. N'essaye même pas. Tu ne ferais que te hisser jusqu'au mépris de ceux qui ont senti ces choses profondément. Dans les journaux télévisés nous avons vu des gens aux combles de la douleur et de l'effondrement. Tout le monde sait que tu manges bien et que tu es même payé pour être ici. Tu joues devant des gens qui ont vécu une catastrophe. Ça devrait vraiment te calmer. Dis les mots, transmets l'information, retire toi. Tout le monde sait que tu as mal. Tu ne peux pas dire aux gens tout ce que tu sais de l'amour dans chaque vers d'amour que tu énonces. Retire toi et ils sauront ce que tu sais parce qu'ils le savent déjà. Tu n'as rien à leur enseigner. Tu n'es pas plus beau qu'eux. Tu n'es pas plus sage. Ne crie pas. N'essaye pas de pénétrer de force, à sec. C'est une mauvaise façon de faire l'amour. Si tu livres des vers sur tes organes génitaux, alors donne ce que tu promets. Et souviens toi que personne ne tient vraiment à avoir un acrobate au lit. De quoi avons-nous besoin ? D'être près de l'homme naturel, d'être près de la femme naturelle. Ne fais pas semblant d'être un chanteur adoré avec un public énorme et fidèle qui a suivi les hauts et les bas de ta vie jusqu'à ce moment précis. Les bombes, les lances-flammes, et toute cette merde ont détruit bien plus que les arbres et les villages. Ils ont aussi détruit la scène. Tu pensais que ton métier échapperait à la destruction généralisée ? La scène n'existe plus. Les feux de la rampe n'existent plus. Tu es parmi les gens. Alors sois modeste. Dis les mots, transmets l'information, retire toi. Sois toi même. Dans ta propre chambre. Ne te mets pas au dessus.

C'est un paysage intérieur. C'est intérieur. C'est privé. Respecte l'intimité du matériau. Ces choses ont été écrites en silence. Le courage de ce jeu consiste à les dire. La discipline de ce jeu consiste à ne pas les violer. Laisse le public ressentir ton amour pour l'intimité même s'il n'y a pas d'intimité. Sois une bonne pute. Le poème n'est pas un slogan. Il ne peut pas te faire de pub. Il ne peut pas faire la promo de ta sensibilité. Tu n'es pas un étalon. Tu n'es pas une femme fatale. Toute cette merde à propos des trafiquants de l'amour. Tu étudies la discipline. Ne mets pas les mots en scène. Les mots meurent quand tu les mets en scène, ils se fanent, et on se retrouve seul avec son ambition.

Dis les mots avec la précision que tu emploies lorsque tu vérifies une liste de blanchisserie. Ne t'émeut pas devant un chemisier en dentelles. Ne bande pas quand tu dis culottes. Ne tremble pas d'excitation à cause de la simple serviette. Les draps ne devraient pas provoquer une expression rêveuse dans les yeux. Il n'y a pas besoin de pleurer dans le mouchoir. Les chaussettes ne sont pas là pour te rappeler des voyages étranges et lointains. Ce n'est que ton linge sale. Seulement tes vêtements. Ne joue pas au voyeur à travers eux. Contente toi de les porter.  

Le poème n'est rien d'autre que de l'information. La Constitution du pays intérieur. Si tu le déclames et le gonfles avec des intentions nobles alors tu ne vaux pas mieux que les politiciens que tu méprises. Tu n'es alors qu'un homme qui agite un drapeau et qui fait l'appel le plus vulgaire à une forme de patriotisme émotionnel. Pense aux mots comme à une science, pas comme à un art. Ils forment un compte-rendu. Tu parles devant une assemblée du Club des Explorateurs de la National Geographic. Ces gens connaissent tous les risques de l'alpinisme. Ils te font l'honneur de considérer cela comme acquis. Si tu leur mets le nez dedans c'est une insulte à leur hospitalité. Parle leur de la hauteur de la montagne, de l'équipement que tu as utilisé, sois précis en parlant des surfaces et du temps nécessaire à l'ascension. Ne tente pas d'extorquer au public des souffles et des soupirs. Ce n'est pas à toi de juger si tu es digne de souffles et de soupirs, c'est à eux. Ce sera dans les statistiques et non dans le tremblement de la voix ni dans des manœuvres à couper le souffle. Ce sera dans les données et l'organisation paisible de ta présence.

Évite les fioritures. N'aie pas peur d'être faible. N'aie pas honte d'être fatigué. Tu as l'air bien quand tu es fatigué. Tu sembles pouvoir continuer comme ça éternellement.

Maintenant viens dans mes bras. Tu es l'image de ma beauté.
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Message par Invité le Ven 22 Juin 2018 - 21:28

Tout lire et refaire le puzzle ? Qu'est-ce qu'on gagne ?

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Message par Fifrelin le Ven 22 Juin 2018 - 21:34

Chacun fait son puzzle pour lui même.

Mais parfois, on trouve des pièces dans le puzzle des autres Smile
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Message par Invité le Ven 22 Juin 2018 - 21:36

Ca n'a pas l'air d'être une mince affaire, en tous cas.

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Message par Beautymist le Mar 3 Juil 2018 - 18:57

skvělé ! Smile
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