Qu'êtes-vous en train de lire ?

Page 39 sur 39 Précédent  1 ... 21 ... 37, 38, 39

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas

Re: Qu'êtes-vous en train de lire ?

Message par Sarty le Lun 31 Juil 2017 - 14:16

https://fr.wikisource.org/wiki/%C3%89mile,_ou_De_l%E2%80%99%C3%A9ducation (le patron)

(extraits cools pour "motiver" clown)
le corbeau et le renard:
Je ne connais dans tout le recueil de la Fontaine que cinq ou six fables où brille éminemment la naïveté puérile ; de ces cinq ou six je prends pour exemple la première de toutes, parce que c’est celle dont la morale est le plus de tout âge, celle que les enfants saisissent le mieux, celle qu’ils apprennent avec le plus de plaisir, enfin celle que pour cela même l’auteur a mise par préférence à la tête de son livre. En lui supposant réellement l’objet d’être entendue des enfants, de leur plaire et de les instruire, cette fable est assurément son chef-d’œuvre : qu’on me permette donc de la suivre et de l’examiner en peu de mots.

Le corbeau et le renard
Fable


Maître corbeau, sur un arbre perché,
Maître ! que signifie ce mot en lui-même ? que signifie-t-il au-devant d’un nom propre ? quel sens a-t-il dans cette occasion ?

Qu’est-ce qu’un corbeau ?

Qu’est-ce qu’un arbre perché ? L’on ne dit pas sur un arbre perché, l’on dit perché sur un arbre. Par conséquent, il faut parler des inversions de la poésie ; il faut dire ce que c’est que prose et que vers.

Tenait dans son bec un fromage.
Quel fromage ? était-ce un fromage de Suisse, de Brie, ou de Hollande ? Si l’enfant n’a point vu de corbeaux, que gagnez-vous à lui en parler ? s’il en a vu, comment concevra-t-il qu’ils tiennent un fromage à leur bec ? Faisons toujours des images d’après nature.

Maître renard, par l’odeur alléché,
Encore un maître ! mais pour celui-ci c’est à bon titre : il est maître passé dans les tours de son métier. Il faut dire ce que c’est qu’un renard, et distinguer son vrai naturel du caractère de convention qu’il a dans les fables.

Alléché. Ce mot n’est pas usité. Il le faut expliquer ; il faut dire qu’on ne s’en sert plus qu’en vers. L’enfant demandera pourquoi l’on parle autrement en vers qu’en prose. Que lui répondrez-vous ?

Alléché par l’odeur d’un fromage ! Ce fromage, tenu par un corbeau perché sur un arbre, devait avoir beaucoup d’odeur pour être senti par le renard dans un taillis ou dans son terrier ! Est-ce ainsi que vous exercez votre élève à cet esprit de critique judicieuse qui ne s’en laisse imposer qu’à bonnes enseignes, et sait discerner la vérité du mensonge dans les narrations d’autrui ?

Lui tint à peu près ce langage :
Ce langage ! Les renards parlent donc ? ils parlent donc la même langue que les corbeaux ? Sage précepteur, prends garde à toi ; pèse bien ta réponse avant de la faire ; elle importe plus que tu n’as pensé.

Eh ! bonjour, monsieur le corbeau !
Monsieur ! titre que l’enfant voit tourner en dérision, même avant qu’il sache que c’est un titre d’honneur. Ceux qui disent monsieur du Corbeau auront bien d’autres affaires avant que d’avoir expliqué ce du.

Que vous êtes joli ! que vous me semblez beau !
Cheville, redondance inutile. L’enfant, voyant répéter la même chose en d’autres termes, apprend à parler lâchement. Si vous dites que cette redondance est un art de l’auteur, qu’elle entre dans le dessein du renard qui veut paraître multiplier les éloges avec des paroles, cette excuse sera bonne pour moi, mais non pas pour mon élève.

Sans mentir, si votre ramage
Sans mentir ! on ment donc quelquefois ? Où en sera l’enfant si vous lui apprenez que le renard ne dit sans mentir que parce qu’il ment ?

Répondait à votre plumage,
Répondait ! que signifie ce mot ? Apprenez à l’enfant à comparer des qualités aussi différentes que la voix et le plumage ; vous verrez comme il vous entendra.

Vous seriez le phénix des hôtes de ces bois.
Le phénix ! Qu’est-ce qu’un phénix ? Nous voici tout à coup jetés dans la menteuse antiquité, presque dans la mythologie.

Les hôtes de ces bois ! Quel discours figuré ! Le flatteur ennoblit son langage et lui donne plus de dignité pour le rendre plus séduisant. Un enfant entendra-t-il cette finesse ? sait-il seulement, peut-il savoir ce que c’est qu’un style noble et un style bas ?

À ces mots, le corbeau ne se sent pas de joie,
Il faut avoir éprouvé déjà des passions bien vives pour sentir cette expression proverbiale.

Et, pour montrer sa belle voix,
N’oubliez pas que, pour entendre ce vers et toute la fable, l’enfant doit savoir ce que c’est que la belle voix du corbeau.

Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie.
Ce vers est admirable, l’harmonie seule en fait image. Je vois un grand vilain bec ouvert ; j’entends tomber le fromage à travers les branches : mais ces sortes de beautés sont perdues pour les enfants.

Le renard s’en saisit, et dit : Mon bon monsieur,
Voilà donc la bonté transformée en bêtise. Assurément on ne perd pas de temps pour instruire les enfants.

Apprenez que tout flatteur
Maxime générale ; nous n’y sommes plus.

Vit aux dépens de celui qui l’écoute.
Jamais enfant de dix ans n’entendit ce vers-là.

Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute.
Ceci s’entend, et la pensée est très bonne. Cependant il y aura encore bien peu d’enfants qui sachent comparer une leçon à un fromage, et qui ne préférassent le fromage à la leçon. Il faut donc leur faire entendre que ce propos n’est qu’une raillerie. Que de finesse pour des enfants !

Le corbeau, honteux et confus,
Autre pléonasme ; mais celui-ci est inexcusable.

Jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus.
Jura ! Quel est le sot de maître qui ose expliquer à l’enfant ce que c’est qu’un serment ?

Voilà bien des détails, bien moins cependant qu’il n’en faudrait pour analyser toutes les idées de cette fable, et les réduire aux idées simples et élémentaires dont chacune d’elles est composée. Mais qui est-ce qui croit avoir besoin de cette analyse pour se faire entendre à la jeunesse ? Nul de nous n’est assez philosophe pour savoir se mettre à la place d’un enfant. Passons maintenant à la morale.

Je demande si c’est à des enfants de dix ans qu’il faut apprendre qu’il y a des hommes qui flattent et mentent pour leur profit ? On pourrait tout au plus leur apprendre qu’il y a des railleurs qui persiflent les petits garçons, et se moquent en secret de leur sotte vanité ; mais le fromage gâte tout ; on leur apprend moins à ne pas le laisser tomber de leur bec qu’à le faire tomber du bec d’un autre. C’est ici mon second paradoxe, et ce n’est pas le moins important.

Suivez les enfants apprenant leurs fables, et vous verrez que, quand ils sont en état d’en faire l’application, ils en font presque toujours une contraire à l’intention de l’auteur, et qu’au lieu de s’observer sur le défaut dont on les veut guérir ou préserver, ils penchent à aimer le vice avec lequel on tire parti des défauts des autres. Dans la fable précédente, les enfants se moquent du corbeau, mais ils s’affectionnent tous au renard ; dans la fable qui suit, vous croyez leur donner la cigale pour exemple ; et point du tout, c’est la fourmi qu’ils choisiront. On n’aime point à s’humilier : ils prendront toujours le beau rôle ; c’est le choix de l’amour-propre, c’est un choix très naturel. Or, quelle horrible leçon pour l’enfance ! Le plus odieux de tous les montres serait un enfant avare et dur, qui saurait ce qu’on lui demande et ce qu’il refuse. La fourmi fait plus encore, elle lui apprend à railler dans ses refus.

Dans toutes les fables où le lion est un des personnages, comme c’est d’ordinaire le plus brillant, l’enfant ne manque point de se faire lion ; et quand il préside à quelque partage, bien instruit par son modèle, il a grand soin de s’emparer de tout. Mais, quand le moucheron terrasse le lion, c’est une autre affaire ; alors l’enfant n’est plus lion, il est moucheron. Il apprend à tuer un jour à coups d’aiguillon ceux qu’il n’oserait attaquer de pied ferme.

Dans la fable du loup maigre et du chien gras, au lieu d’une leçon de modération qu’on prétend lui donner, il en prend une de licence. Je n’oublierai jamais d’avoir vu beaucoup pleurer une petite fille qu’on avait désolée avec cette fable, tout en lui prêchant toujours la docilité. On eut peine à savoir la cause de ses pleurs ; on la sut enfin. La pauvre enfant s’ennuyait d’être à la chaîne, elle se sentait le cou pelé ; elle pleurait de n’être pas loup.

Ainsi donc la morale de la première fable citée est pour l’enfant une leçon de la plus basse flatterie ; celle de la seconde, une leçon d’inhumanité ; celle de la troisième, une leçon d’injustice ; celle de la quatrième, une leçon de satire ; celle de la cinquième, une leçon d’indépendance. Cette dernière leçon, pour être superflue à mon élève, n’en est pas plus convenable aux vôtres. Quand vous leur donnez des préceptes qui se contredisent, quel fruit espérez-vous de vos soins ?
pythagore végétarien:
«Tu me demandes, disait Plutarque, pourquoi Pythagore s’abstenait de manger de la chair des bêtes ; mais moi je te demande au contraire quel courage d’homme eut le premier qui approcha de sa bouche une chair meurtrie, qui brisa de sa dent les os d’une bête expirante, qui fit servir devant lui des corps morts, des cadavres et engloutit dans son estomac des membres qui, le moment d’auparavant, bêlaient, mugissaient, marchaient et voyaient. Comment sa main put-elle enfoncer un fer dans le cœur d’un être sensible ? Comment ses yeux purent-ils supporter un meurtre ? Comment put-il voir saigner, écorcher, démembrer un pauvre animal sans défense ? Comment put-il supporter l’aspect des chairs pantelantes ? Comment leur odeur ne lui fit-elle pas soulever le cœur ? Comment ne fut-il pas dégoûté, repoussé, saisi d’horreur, quand il vint à manier l’ordure de ces blessures, à nettoyer le sang noir et figé qui les couvrait ?


Les peaux rampaient sur la terre écorchées,
Les chairs au feu mugissaient embrochées ;
L’homme ne put les manger sans frémir,
Et dans son sein les entendit gémir.

« Voilà ce qu’il dut imaginer et sentir la première fois qu’il surmonta la nature pour faire cet horrible repas, la première fois qu’il eut faim d’une bête en vie, qu’il voulut se nourrir d’un animal qui paissait encore, et qu’il dit comment il fallait égorger, dépecer, cuire la brebis qui lui léchait les mains. C’est de ceux qui commencèrent ces cruels festins, et non de ceux qui les quittent, qu’on a lieu de s’étonner : encore ces premiers-là pourraient-ils justifier leur barbarie par des excuses qui manquent à la nôtre, et dont le défaut nous rend cent fois plus barbares qu’eux.

« Mortels bien-aimés des dieux, nous diraient ces premiers hommes, comparez les temps, voyez combien vous êtes heureux et combien nous étions misérables ! La terre nouvellement formée et l’air chargé de vapeurs étaient encore indociles à l’ordre des saisons ; le cours incertain des fleuves dégradait leurs rives de toutes parts ; des étangs, des lacs, de profonds marécages inondaient les trois quarts de la surface du monde ; l’autre quart était couvert de bois et de forêts stériles. La terre ne produisait nuls bons fruits ; nous n’avions nuls instruments de labourage ; nous ignorions l’art de nous en servir, et le temps de la moisson ne venait jamais pour qui n’avait rien semé. Ainsi la faim ne nous quittait point. L’hiver, la mousse et l’écorce des arbres étaient nos mets ordinaires. Quelques racines vertes de chiendent et de bruyères étaient pour nous un régal ; et quand les hommes avaient pu trouver des faînes, des noix ou du gland, ils en dansaient de joie autour d’un chêne ou d’un hêtre au son de quelque chanson rustique, appelant la terre leur nourrice et leur mère : c’était là leur seule fête ; c’étaient leurs uniques jeux ; tout le reste de la vie humaine n’était que douleur, peine et misère.

« Enfin, quand la terre dépouillée et nue ne nous offrait plus rien, forcés d’outrager la nature pour nous conserver, nous mangeâmes les compagnons de notre misère plutôt que de périr avec eux. Mais vous, hommes cruels, qui vous force à verser du sang ? Voyez quelle affluence de biens vous environne ! combien de fruits vous produit la terre ! que de richesses vous donnent les champs et les vignes ! que d’animaux vous offrent leur lait pour vous nourrir et leur toison pour vous habiller ! Que leur demandez-vous de plus ? et quelle rage vous porte à commettre tant de meurtres, rassasiés de biens et regorgeant de vivres ? Pourquoi mentez-vous contre votre mère en l’accusant de ne pouvoir vous nourrir ? Pourquoi péchez-vous contre Cérès, inventrice des saintes lois, et contre le gracieux Bacchus, consolateur des hommes ? comme si leurs dons prodigués ne suffisaient pas à la conservation du genre humain ! Comment avez-vous le cœur de mêler avec leurs doux fruits des ossements sur vos tables, et de manger avec le lait le sang des bêtes qui vous le donnent ? Les panthères et les lions, que vous appelez bêtes féroces, suivent leur instinct par force, et tuent les autres animaux pour vivre. Mais vous, cent fois plus féroces qu’elles, vous combattez l’instinct sans nécessité, pour vous livrer à vos cruelles délices. Les animaux que vous mangez ne sont pas ceux qui mangent les autres : vous ne les mangez pas, ces animaux carnassiers, vous les imitez ; vous n’avez faim que des bêtes innocentes et douces qui ne font de mal à personne, qui s’attachent à vous, qui vous servent, et que vous dévorez pour prix de leurs services.

« O meurtrier contre nature ! si tu t’obstines à soutenir qu’elle t’a fait pour dévorer tes semblables, des êtres de chair et d’os, sensibles et vivants comme toi, étouffe donc l’horreur qu’elle t’inspire pour ces affreux repas ; tue les animaux toi-même, je dis de tes propres mains, sans ferrements, sans coutelas ; déchire-les avec tes ongles, comme font les lions et les ours ; mords ce bœuf et le mets en pièces ; enfonce tes griffes dans sa peau ; mange cet agneau tout vif, dévore ses chairs toutes chaudes, bois son âme avec son sang. Tu frémis ! tu n’oses sentir palpiter sous ta dent une chair vivante ! Homme pitoyable ! tu commences par tuer l’animal, et puis tu le manges, comme pour le faire mourir deux fois. Ce n’est pas assez : la chair morte te répugne encore, tes entrailles ne peuvent la supporter ; il la faut transformer par le feu, la bouillir, la rôtir, l’assaisonner de drogues qui la déguisent : il te faut des charcutiers, des cuisiniers, des rôtisseurs, des gens pour t’ôter l’horreur du meurtre et t’habiller des corps morts, afin que le sens du goût, trompé par ces déguisements, ne rejette point ce qui lui est étrange, et savoure avec plaisir des cadavres dont l’œil même eût eu peine à souffrir l’aspect. »

Quoique ce morceau soit étranger à mon sujet, je n’ai pu résister à la tentation de le transcrire, et je crois que peu de lecteurs m’en sauront mauvais gré.
"Un métier à mon fils ?!":
L’homme et le citoyen, quel qu’il soit, n’a d’autre bien à mettre dans la société que lui-même ; tous ses autres biens y sont malgré lui ; et quand un homme est riche, ou il ne jouit pas de sa richesse, ou le public en jouit aussi. Dans le premier cas il vole aux autres ce dont il se prive ; et dans le second, il ne leur donne rien. Ainsi la dette sociale lui reste tout entière tant qu’il ne paye que de son bien. Mais mon père, en le gagnant, a servi la société... Soit, il a payé sa dette, mais non pas la vôtre. Vous devez plus aux autres que si vous fussiez né sans bien, puisque vous êtes né favorisé. Il n’est point juste que ce qu’un homme a fait pour la société en décharge un autre de ce qu’il lui doit ; car chacun, se devant tout entier, ne peut payer que pour lui, et nul père ne peut transmettre à son fils le droit d’être inutile à ses semblables ; or, c’est pourtant ce qu’il fait, selon vous, en lui transmettant ses richesses, qui sont la preuve et le prix du travail. Celui qui mange dans l’oisiveté ce qu’il n’a pas gagné lui-même le vole ; et un rentier que l’Etat paye pour ne rien faire ne diffère guère, à mes yeux, d’un brigand qui vit aux dépens des passants. Hors de la société, l’homme isolé, ne devant rien à personne, a droit de vivre comme il lui plaît ; mais dans la société, où il vit nécessairement aux dépens des autres, il leur doit en travail le prix de son entretien ; cela est sans exception. Travailler est donc un devoir indispensable à l’homme social. Riche ou pauvre, puissant ou faible, tout citoyen oisif est un fripon.

Or, de toutes les occupations qui peuvent fournir la substance à l’homme, celle qui le rapproche le plus de l’état de nature est le travail des mains : de toutes les conditions, la plus indépendante de la fortune et des hommes est celle de l’artisan. L’artisan ne dépend que de son travail ; il est libre, aussi libre que le laboureur est esclave ; car celui-ci tient à son champ, dont la récolte est à la discrétion d’autrui. L’ennemi, le prince, un voisin puissant, un procès, lui peut enlever ce champ ; par ce champ on peut le vexer en mille manières ; mais partout où l’on veut vexer l’artisan, son bagage est bientôt fait ; il emporte ses bras et s’en va. Toutefois, l’agriculture est le premier métier de l’homme : c’est le plus honnête, le plus utile, et par conséquent le plus noble qu’il puisse exercer. Je ne dis pas à Émile : Apprends l’agriculture ; il la sait. Tous les travaux rustiques lui sont familiers ; c’est par eux qu’il a commencé, c’est à eux qu’il revient sans cesse. Je lui dis donc : Cultive l’héritage de tes pères. Mais si tu perds cet héritage, ou si tu n’en as point, que faire ? Apprends un métier.

Un métier à mon fils ! mon fils artisan ! Monsieur, y pensez-vous ? J’y pense mieux que vous, madame, qui voulez le réduire à ne pouvoir jamais être qu’un lord, un marquis, un prince, et peut-être un jour moins que rien : moi, je lui veux donner un rang qu’il ne puisse perdre, un rang qui l’honore dans tous les temps ; je veux l’élever à l’état d’homme ; et, quoi que vous en puissiez dire, il aura moins d’égaux à ce titre qu’à tous ceux qu’il tiendra de vous.

La lettre tue, et l’esprit vivifie. Il s’agit moins d’apprendre un métier pour savoir un métier, que pour vaincre les préjugés qui le méprisent. Vous ne serez jamais réduit à travailler pour vivre. Eh ! tant pis, tant pis pour vous ! Mais n’importe ; ne travaillez point par nécessité, travaillez par gloire. Abaissez-vous à l’état d’artisan, pour être au-dessus du vôtre. Pour vous soumettre la fortune et les choses, commencez par vous en rendre indépendant. Pour régner par l’opinion, commencez par régner sur elle.

Souvenez-vous que ce n’est point un talent que je vous demande : c’est un métier, un vrai métier, un art purement mécanique, où les mains travaillent plus que la tête, et qui ne mène point à la fortune, mais avec lequel on peut s’en passer. Dans des maisons fort au-dessus du danger de manquer de pain, j’ai vu des pères pousser la prévoyance jusqu’à joindre au soin d’instruire leurs enfants celui de les pourvoir de connaissances dont, à tout événement, ils pussent tirer parti pour vivre. Ces pères prévoyants croient beaucoup faire ; ils ne font rien, parce que les ressources qu’ils pensent ménager à leurs enfants dépendent de cette même fortune au-dessus de laquelle ils les veulent mettre. En sorte qu’avec tous ces beaux talents, si celui qui les a ne se trouve dans des circonstances favorables pour en faire usage, il périra de misère comme s’il n’en avait aucun.

Dès qu’il est question de manège et d’intrigues, autant vaut les employer à se maintenir dans l’abondance qu’à regagner, du sein de la misère, de quoi remonter à son premier état. Si vous cultivez des arts dont le succès tient à la réputation de l’artiste ; si vous vous rendez propre à des emplois qu’on n’obtient que par la faveur, que vous servira tout cela, quand, justement dégoûté du monde, vous dédaignerez les moyens sans lesquels on n’y peut réussir ? Vous avez étudié la politique et les intérêts des princes. Voilà qui va fort bien ; mais que ferez-vous de ces connaissances, si vous ne savez parvenir aux ministres, aux femmes de la cour, aux chefs des bureaux ; si vous n’avez le secret de leur plaire, si tous ne trouvent en vous le fripon qui leur convient ? Vous êtes architecte ou peintre : soit ; mais il faut faire connaître votre talent. Pensez-vous aller de but en blanc exposer un ouvrage au Salon ? Oh ! qu’il n’en va pas ainsi ! Il faut être de l’Académie ; il y faut même être protégé pour obtenir au coin d’un mur quelque place obscure. Quittez-moi la règle et le pinceau ; prenez un fiacre, et courez de porte en porte : c’est ainsi qu’on acquiert la célébrité. Or vous devez savoir que toutes ces illustres portes ont des suisses ou des portiers qui n’entendent que par geste, et dont les oreilles sont dans leurs mains. Voulez-vous enseigner ce que vous avez appris, et devenir maître de géographie, ou de mathématiques, ou de langues, ou de musique, ou de dessin ? pour cela même il faut trouver des écoliers, par conséquent des prôneurs. Comptez qu’il importe plus d’être charlatan qu’habile, et que, si vous ne savez de métier que le vôtre, jamais vous ne serez qu’un ignorant.

Voyez donc combien toutes ces brillantes ressources sont peu solides, et combien d’autres ressources vous sont nécessaires pour tirer parti de celles-là. Et puis, que deviendrez-vous dans ce lâche abaissement ? Les revers, sans vous instruire, vous avilissent ; jouet plus que jamais de l’opinion publique, comment vous élèverez-vous au-dessus des préjugés, arbitres de votre sort ? Comment mépriserez-vous la bassesse et les vices dont vous avez besoin pour subsister ? Vous ne dépendiez que des richesses, et maintenant vous dépendez des riches ; vous n’avez fait qu’empirer votre esclavage et le surcharger de votre misère. Vous voilà pauvre sans être libre ; c’est le pire état où l’homme puisse tomber.
etc:
Nous voici revenus à nous-mêmes. Voilà notre enfant prêt à cesser de l’être, rentré dans son individu. Le voilà sentant plus que jamais la nécessité qui l’attache aux choses. Après avoir commencé par exercer son corps et ses sens, nous avons exercé son esprit et son jugement. Enfin nous avons réuni l’usage de ses membres à celui de ses facultés ; nous avons fait un être agissant et pensant ; il ne nous reste plus, pour achever l’homme, que de faire un être aimant et sensible, c’est-à-dire de perfectionner la raison par le sentiment. Mais avant d’entrer dans ce nouvel ordre de choses, jetons les yeux sur celui d’où nous sortons et voyons, le plus exactement qu’il est possible, jusqu’où nous sommes parvenus.

Notre élève n’avait d’abord que des sensations, maintenant il a des idées : il ne faisait que sentir, maintenant il juge. Car de la comparaison de plusieurs sensations successives ou simultanées, et du jugement qu’on en porte, naît une sorte de sensation mixte ou complexe, que j’appelle idée.

La manière de former les idées est ce qui donne un caractère à l’esprit humain. L’esprit qui ne forme ses idées que sur des rapports réels est un esprit solide ; celui qui se contente des rapports apparents est un esprit superficiel ; celui qui voit les rapports tels qu’ils sont est un esprit juste ; celui qui les apprécie mal est un esprit faux ; celui qui controuve des rapports imaginaires qui n’ont ni réalité ni apparence est un fou ; celui qui ne compare point est un imbécile. L’aptitude plus ou moins grande à comparer des idées et à trouver des rapport est ce qui fait dans les hommes le plus ou le moins d’esprit, etc.

Les idées simples ne sont que des sensations comparées. Il y a des jugements dans les simples sensations aussi bien que dans les sensations complexes, que j’appelle idées simples. Dans la sensation, le jugement est purement passif, il affirme qu’on sent ce qu’on sent. Dans la perception ou idée, le jugement est actif ; il rapproche, il compare, il détermine des rapports que le sens ne détermine pas. Voilà toute la différence ; mais elle est grande. Jamais la nature ne nous trompe ; c’est toujours nous qui nous trompons.

Je vois servir à un enfant de huit ans d’un fromage glacé ; il porte la cuiller à sa bouche, sans savoir ce que c’est, et, saisi de froid, s’écrie : Ah ! cela me brûle ! Il éprouve une sensation très vive ; il n’en connaît point de plus vive que la chaleur du feu, et il croit sentir celle-là. Cependant il s’abuse ; le saisissement du froid le blesse, mais il ne le brûle pas ; et ces deux sensations ne sont pas semblables, puisque ceux qui ont éprouvé l’une et l’autre ne les confondent point. Ce n’est donc pas la sensation qui le trompe, mais le jugement qu’il en porte.

Il en est de même de celui qui voit pour la première fois un miroir ou une machine d’optique, ou qui entre dans une cave profonde au cœur de l’hiver ou de l’été, ou qui trempe dans l’eau tiède une main très chaude ou très froide, ou qui fait rouler entre deux doigts croisés une petite boule, etc. S’il se contente de dire ce qu’il aperçoit, ce qu’il sent, son jugement étant purement passif, il est impossible qu’il se trompe ; mais quand il juge de la chose par l’apparence, il est actif, il compare, il établit par induction des rapports qu’il n’aperçoit pas ; alors il se trompe ou peut se tromper. Pour corriger ou prévenir l’erreur, il a besoin de l’expérience.

Montrez de nuit à votre élève des nuages passant entre la lune et lui, il croira que c’est la lune qui passe en sens contraire et que les nuages sont arrêtés. Il le croira par une induction précipitée, parce qu’il voit ordinairement les petits objets se mouvoir préférablement aux grands, et que les nuages lui semblent plus grands que la lune, dont il ne peut estimer l’éloignement. Lorsque, dans un bateau qui vogue, il regarde d’un peu loin le rivage, il tombe dans l’erreur contraire, et croit voir courir la terre, parce que, ne se sentant point en mouvement, il regarde le bateau, la mer ou la rivière, et tout son horizon, comme un tout immobile, dont le rivage qu’il voit courir ne lui semble qu’une partie.

La première fois qu’un enfant voit un bâton à moitié plongé dans l’eau, il voit un bâton brisé : la sensation est vraie ; et elle ne laisserait pas de l’être, quand même nous ne saurions point la raison de cette apparence. Si donc vous lui demandez ce qu’il voit, il dit : Un bâton brisé, et il dit vrai, car il est très sûr qu’il a la sensation d’un bâton brisé. Mais quand, trompé par son jugement, il va plus loin, et qu’après avoir affirmé qu’il voit un bâton brisé, il affirme encore que ce qu’il voit est en effet un bâton brisé, alors il dit faux. Pourquoi cela ? parce qu’alors il devient actif, et qu’il ne juge plus par inspection, mais par induction, en affirmant ce qu’il ne sent pas, savoir que le jugement qu’il reçoit par un sens serait confirmé par un autre.

Puisque toutes nos erreurs viennent de nos jugements, il est clair que si nous n’avions jamais besoin de juger, nous n’aurions nul besoin d’apprendre ; nous ne serions jamais dans le cas de nous tromper ; nous serions plus heureux de notre ignorance que nous ne pouvons l’être de notre savoir. Qui est-ce qui nie que les savants ne sachent mille choses vraies que les ignorants ne sauront jamais ? Les savants sont-ils pour cela plus près de la vérité ? Tout au contraire, ils s’en éloignent en avançant ; parce que, la vanité de juger faisant encore plus de progrès que les lumières, chaque vérité qu’ils apprennent ne vient qu’avec cent jugements faux. Il est de la dernière évidence que les compagnies savantes de l’Europe ne sont que des écoles publiques de mensonges ; et très sûrement il y a plus d’erreurs dans l’Académie des sciences que dans tout un peuple de Hurons.

Puisque plus les hommes savent, plus ils se trompent, le seul moyen d’éviter l’erreur est l’ignorance. Ne jugez point, vous ne vous abuserez jamais. C’est la leçon de la nature aussi bien que de la raison. Hors les rapports immédiats en très petit nombre et très sensibles que les choses ont avec nous, nous n’avons naturellement qu’une profonde indifférence pour tout le reste. Un sauvage ne tournerait pas le pied pour aller voir le jeu de la plus belle machine et tous les prodiges de l’électricité. Que m’importe ? est le mot le plus familier à l’ignorant et le plus convenable au sage.

Mais malheureusement ce mot ne nous va plus. Tout nous importe, depuis que nous sommes dépendants de tout ; et notre curiosité s’étend nécessairement avec nos besoins. Voilà pourquoi j’en donne une très grande au philosophe, et n’en donne point au sauvage. Celui-ci n’a besoin de personne ; l’autre a besoin de tout le monde, et surtout d’admirateurs.

On me dira que je sors de la nature ; je n’en crois rien. Elle choisit ses instruments, et les règle, non sur l’opinion, mais sur le besoin. Or, les besoins changent selon la situation des hommes. Il y a bien de la différence entre l’homme naturel vivant dans l’état de nature, et l’homme naturel vivant dans l’état de société. Émile n’est pas un sauvage à reléguer dans les déserts, c’est un sauvage fait pour habiter les villes. Il faut qu’il sache y trouver son nécessaire, tirer parti de leurs habitants, et vivre, sinon comme eux, du moins avec eux.

Puisque, au milieu de tant de rapports nouveaux dont il va dépendre, il faudra malgré lui qu’il juge, apprenons lui donc à bien juger.

La meilleure manière d’apprendre à bien juger est celle qui tend le plus à simplifier nos expériences, et à pouvoir même nous en passer sans tomber dans l’erreur. D’où il suit qu’après avoir longtemps vérifié les rapports des sens l’un par l’autre, il faut encore apprendre à vérifier les rapports de chaque sens par lui-même, sans avoir besoin de recourir à un autre sens ; alors chaque sensation deviendra pour nous une idée, et cette idée sera toujours conforme à la vérité. Telle est la sorte d’acquis dont j’ai tâché de remplir ce troisième âge de la vie humaine.

Cette manière de procéder exige une patience et une circonspection dont peu de maîtres sont capables, et sans laquelle jamais le disciple n’apprendra à juger. Si, par exemple, lorsque celui-ci s’abuse sur l’apparence du bâton brisé, pour lui montrer son erreur vous vous pressez de tirer le bâton hors de l’eau, vous le détromperez peut-être ; mais que lui apprendrez-vous ? rien que ce qu’il aurait bientôt appris de lui-même. Oh ! que ce n’est pas là ce qu’il faut faire ! Il s’agit moins de lui apprendre une vérité que de lui montrer comment il faut s’y prendre pour découvrir toujours la vérité. Pour mieux l’instruire, il ne faut pas le détromper sitôt. Prenons Émile et moi pour exemple.

Premièrement, à la seconde des deux questions supposées, tout enfant élevé à l’ordinaire ne manquera pas de répondre affirmativement. C’est sûrement, dira-t-il, un bâton brisé. Je doute fort qu’Émile me fasse la même réponse. Ne voyant point la nécessité d’être savant ni de le paraître, il n’est jamais pressé de juger ; il ne juge que sur l’évidence ; et il est bien éloigné de la trouver dans cette occasion, lui qui sait combien nos jugements sur les apparences sont sujets à l’illusion, ne fût-ce que dans la perspective.

D’ailleurs, comme il sait par expérience que mes questions les plus frivoles ont toujours quelque objet qu’il n’aperçoit pas d’abord, il n’a point pris l’habitude d’y répondre étourdiment ; au contraire, il s’en défie, il s’y rend attentif, il les examine avec grand soin avant d’y répondre. Jamais il ne me fait de réponse qu’il n’en soit content lui-même ; et il est difficile à contenter. Enfin nous ne nous piquons ni lui ni moi de savoir la vérité des choses, mais seulement de ne pas donner dans l’erreur. Nous serions bien plus confus de nous payer d’une raison qui n’est pas bonne, que de n’en point trouver du tout. Je ne sais est un mot qui nous va si bien à tous deux, et que nous répétons si souvent, qu’il ne coûte plus rien à l’un ni à l’autre. Mais, soit que cette étourderie lui échappe, ou qu’il l’évite par notre commode Je ne sais, ma réplique est la même : Voyons, examinons.

Ce bâton qui trempe à moitié dans l’eau est fixé dans une situation perpendiculaire. Pour savoir s’il est brisé, comme il le paraît, que de choses n’avons-nous pas à faire avant de le tirer de l’eau ou avant d’y porter la main !

1° D’abord nous tournons tout autour du bâton et nous voyons que la brisure tourne comme nous. C’est donc notre œil seul qui la change, et les regards ne remuent pas les corps.

2° Nous regardons bien à plomb sur le bout du bâton qui est hors de l’eau ; alors le bâton n’est plus courbe, le bout voisin de notre œil nous cache exactement l’autre bout [14]. Notre œil a-t-il redressé le bâton ?

3° Nous agitons la surface de l’eau ; nous voyons le bâton se plier en plusieurs pièces, se mouvoir en zigzag, et suivre les ondulations de l’eau. Le mouvement que nous donnons à cette eau suffit-il pour briser, amollir, et fondre ainsi le bâton ?

4° Nous faisons écouler l’eau, et nous voyons le bâton se redresser peu à peu, à mesure que l’eau baisse. N’en voilà-t-il pas plus qu’il ne faut pour éclaircir le fait et trouver la réfraction ? Il n’est donc pas vrai que la vue nous trompe, puisque nous n’avons besoin que d’elle seule pour rectifier les erreurs que nous lui attribuons.

Supposons l’enfant assez stupide pour ne pas sentir le résultat de ces expériences ; c’est alors qu’il faut appeler le toucher au secours de la vue. Au lieu de tirer le bâton hors de l’eau, laissez-le dans sa situation, et que l’enfant y passe la main d’un bout à l’autre, il ne sentira point d’angle ; le bâton n’est donc pas brisé.

Vous me direz qu’il n’y a pas seulement ici des jugements, mais des raisonnements en forme. Il est vrai ; mais ne voyez-vous pas que, sitôt que l’esprit est parvenu jusqu’aux idées, tout jugement est un raisonnement ? La conscience de toute sensation est une proposition, un jugement. Donc, sitôt que l’on compare une sensation à une autre, on raisonne. L’art de juger et l’art de raisonner sont exactement le même.

Émile ne saura jamais la dioptrique, ou je veux qu’il l’apprenne autour de ce bâton. Il n’aura point disséqué d’insectes ; il n’aura point compté les taches du soleil ; il ne saura ce que c’est qu’un microscope et un télescope. Vos doctes élèves se moqueront de son ignorance. Ils n’auront pas tort ; car avant de se servir de ces instruments, j’entends qu’il les invente, et vous vous doutez bien que cela ne viendra pas si tôt.

Voilà l’esprit de toute ma méthode dans cette partie. Si l’enfant fait rouler une petite boule entre deux doigts croisés, et qu’il croie sentir deux boules, je ne lui permettrai point d’y regarder, qu’auparavant il ne soit convaincu qu’il n’y en a qu’une.

Ces éclaircissements suffiront, je pense, pour marquer nettement le progrès qu’a fait jusqu’ici l’esprit de mon élève, et la route par laquelle il a suivi ce progrès. Mais vous êtes effrayés peut-être de la quantité de choses que j’ai fait passer devant lui. Vous craignez que je n’accable son esprit sous ses multitudes de connaissances. C’est tout le contraire ; je lui apprends bien plus à les ignorer qu’à les savoir. Je lui montre la route de la science, aisée à la vérité, mais longue, immense, lente à parcourir. Je lui fais faire les premiers pas pour qu’il reconnaisse l’entrée, mais je ne lui permets jamais d’aller loin.

Forcé d’apprendre de lui-même, il use de sa raison et non de celle d’autrui ; car, pour ne rien donner à l’opinion, il ne faut rien donner à l’autorité ; et la plupart de nos erreurs nous viennent bien moins de nous que des autres. De cet exercice continuel il doit résulter une vigueur d’esprit semblable à celle qu’on donne au corps par le travail et par la fatigue. Un autre avantage est qu’on n’avance qu’à proportion de ses forces. L’esprit, non plus que le corps, ne porte que ce qu’il peut porter. Quand l’entendement s’approprie les choses avant de les déposer dans la mémoire, ce qu’il en tire ensuite est à lui ; au lieu qu’en surchargeant la mémoire à son insu, on s’expose à n’en jamais rien tirer qui lui soit propre.

Émile a peu de connaissances, mais celles qu’il a sont véritablement siennes ; il ne sait rien à demi. Dans le petit nombre des choses qu’il sait et qu’il sait bien, la plus importante est qu’il y en a beaucoup qu’il ignore et qu’il peut savoir un jour, beaucoup plus que d’autres hommes savent et qu’il ne saura de sa vie, et une infinité d’autres qu’aucun homme ne saura jamais. Il a un esprit universel, non par les lumières, mais par la faculté d’en acquérir ; un esprit ouvert, intelligent, prêt à tout, et, comme dit Montaigne, sinon instruit, du moins instruisable. Il me suffit qu’il sache trouver l’à quoi bon sur tout ce qu’il fait, et le pourquoi sur tout ce qu’il croit. Car encore une fois, mon objet n’est point de lui donner la science, mais de lui apprendre à l’acquérir au besoin, de la lui faire estimer exactement ce qu’elle vaut, et de lui faire aimer la vérité par-dessus tout. Avec cette méthode on avance peu, mais on ne fait jamais un pas inutile, et l’on n’est point forcé de rétrograder.

Émile n’a que des connaissances naturelles et purement physiques. Il ne sait pas même le nom de l’histoire, ni ce que c’est que métaphysique et morale. Il connaît les rapports essentiels de l’homme aux choses, mais nul des rapports moraux de l’homme à l’homme. Il sait peu généraliser d’idées, peu faire d’abstractions. Il voit des qualités communes à certains corps sans raisonner sur ces qualités en elles-mêmes. Il connaît l’étendue abstraite à l’aide des figures de la géométrie ; il connaît la quantité abstraite à l’aide des signes de l’algèbre. Ces figures et ces signes sont les supports de ces abstractions, sur lesquels ses sens se reposent. Il ne cherche point à connaître les choses par leur nature, mais seulement par les relations qui l’intéressent. Il n’estime ce qui lui est étranger que par rapport à lui ; mais cette estimation est exacte et sûre. La fantaisie, la convention, n’y entrent pour rien. Il fait plus de cas de ce qui lui est plus utile ; et ne se départant jamais de cette manière d’apprécier, il ne donne rien à l’opinion.

Émile est laborieux, tempérant, patient, ferme, plein de courage. Son imagination, nullement allumée, ne lui grossit jamais les dangers ; il est sensible à peu de maux, et il sait souffrir avec constance, parce qu’il n’a point appris à disputer contre la destinée. À l’égard de la mort, il ne sait pas encore bien ce que c’est ; mais, accoutumé à subir sans résistance la loi de la nécessité, quand il faudra mourir il mourra sans gémir et sans se débattre ; c’est tout ce que la nature permet dans ce moment abhorré de tous. Vivre libre et peu tenir aux choses humaines est le meilleur moyen d’apprendre à mourir.

En un mot, Émile a de la vertu tout ce qui se rapporte à lui-même. Pour avoir aussi les vertus sociales, il lui manque uniquement de connaître les relations qui les exigent ; il lui manque uniquement des lumières que son esprit est tout prêt à recevoir.

Il se considère sans égard aux autres, et trouve bon que les autres ne pensent point à lui. Il n’exige rien de personne, et ne croit rien devoir à personne. Il est seul dans la société humaine, il ne compte que sur lui seul. Il a droit aussi plus qu’un autre de compter sur lui-même, car il est tout ce qu’on peut être à son âge. Il n’a point d’erreurs, ou n’a que celles qui nous sont inévitables ; il n’a point de vices, ou n’a que ceux dont nul homme ne peut se garantir. Il a le corps sain, les membres agiles, l’esprit juste et sans préjugés, le cœur libre et sans passions. L’amour-propre, la première et la plus naturelle de toutes, y est encore à peine exalté. Sans troubler le repos de personne, il a vécu content, heureux et libre, autant que la nature l’a permis. Trouvez-vous qu’un enfant ainsi parvenu à sa quinzième année ait perdu les précédentes ?

https://fr.wikisource.org/wiki/Le_Neveu_de_Rameau_(%C3%A9dition_Ass%C3%A9zat)/Texte (hihihi)

https://fr.wikisource.org/wiki/Sur_l%E2%80%99instruction_publique (solide)

https://fr.wikisource.org/wiki/Les_Nuits_d%E2%80%99octobre (pépère)
avatar
Sarty
Rayures timides
Rayures timides

Messages : 21
Date d'inscription : 11/11/2013

Revenir en haut Aller en bas

Re: Qu'êtes-vous en train de lire ?

Message par Fille d'Agar le Jeu 3 Aoû 2017 - 0:39

Je lis actuellement : Et Nietzsche a pleuré d'Irvin Yalom.
J'ai pris ce livre un peu à contrecoeur car je voulais initialement Le jardin d'Épicure du même auteur. Au final, il correspond totalement à ma "météo" du moment.
avatar
Fille d'Agar
Rayures apparentes
Rayures apparentes

Messages : 76
Date d'inscription : 07/03/2017
Localisation : Pantin

Revenir en haut Aller en bas

Re: Qu'êtes-vous en train de lire ?

Message par Scaevola le Jeu 3 Aoû 2017 - 0:51

L'infinie Comédie de David Foster Wallace et Les Grecs et l'irrationnel de E.R. Dodds.
avatar
Scaevola
Rayures toutes fraîches
Rayures toutes fraîches

Messages : 6
Date d'inscription : 20/07/2017
Localisation : Lille / Paris

Revenir en haut Aller en bas

Re: Qu'êtes-vous en train de lire ?

Message par Invité le Jeu 3 Aoû 2017 - 11:58

Fille d'Agar a écrit:Je lis actuellement : Et Nietzsche a pleuré d'Irvin Yalom.
Mon préféré dans la gamme de Yalom

Sinon, je lis La vengeance du pardon de Schmitt. Enfin, pour l'instant, je n'ai lu que le titre, il doit paraître à la fin du mois. Smile
Parfois j'ai envie d'écrire un texte rien qu'avec les titres des livres que j'ai dans ma bibliothèque.

Invité
Invité


Revenir en haut Aller en bas

Re: Qu'êtes-vous en train de lire ?

Message par fleurblanche le Jeu 3 Aoû 2017 - 16:12

Nadal a écrit:
Parfois j'ai envie d'écrire un texte rien qu'avec les titres des livres que j'ai dans ma bibliothèque.

Pourquoi ne pas le proposer comme un jeu ? Very Happy
avatar
fleurblanche
Rayures flamboyantes
Rayures flamboyantes

Messages : 3911
Date d'inscription : 23/06/2010
Age : 49
Localisation : Hémisphère sud

Revenir en haut Aller en bas

Re: Qu'êtes-vous en train de lire ?

Message par Invité le Jeu 3 Aoû 2017 - 16:30

fleurblanche a écrit:
Nadal a écrit:
Parfois j'ai envie d'écrire un texte rien qu'avec les titres des livres que j'ai dans ma bibliothèque.

Pourquoi ne pas le proposer comme un jeu ?  Very Happy

Excellente idée ! Je m'en vais de ce pas la proposer à ma môme...

Invité
Invité


Revenir en haut Aller en bas

Re: Qu'êtes-vous en train de lire ?

Message par fleurblanche le Ven 4 Aoû 2017 - 16:13

Je parlais d'en faire un jeu/défi sur ZC, pour les gens qui collectionnent les livres...
avatar
fleurblanche
Rayures flamboyantes
Rayures flamboyantes

Messages : 3911
Date d'inscription : 23/06/2010
Age : 49
Localisation : Hémisphère sud

Revenir en haut Aller en bas

Re: Qu'êtes-vous en train de lire ?

Message par Suzanne Smith le Ven 4 Aoû 2017 - 16:20

J'avoue que j'ai vécu la mélancolie, ébauches de vertiges; la répétition, voyages au cœur de l'infini.
Mon cœur mis à nu sur le destin, le ciel brûle.
avatar
Suzanne Smith
Rayures apparentes
Rayures apparentes

Messages : 39
Date d'inscription : 27/07/2017

Revenir en haut Aller en bas

Re: Qu'êtes-vous en train de lire ?

Message par Mily le Ven 4 Aoû 2017 - 16:21

Fini : Mille femmes blanches, Jim Fergus. Vraiment pas mal, fini en 24h sans vraiment décrocher. Une lecture que j'aurais aimé prolongé. Heureusement, il y a une suite.

En cours : Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur, Harper Lee. Rien d'original, je me rattrape sur certains classiques.

avatar
Mily
Rayures apprivoisées
Rayures apprivoisées

Messages : 710
Date d'inscription : 20/02/2017
Age : 36

Revenir en haut Aller en bas

Re: Qu'êtes-vous en train de lire ?

Message par fleurblanche le Ven 4 Aoû 2017 - 16:25

Suzanne Smith a écrit:J'avoue que j'ai vécu la mélancolie, ébauches de vertiges; la répétition, voyages au cœur de l'infini.
Mon cœur mis à nu sur le destin, le ciel brûle.

C'est par rapport au jeu ? Si c'est le cas, c'est pas mal du tout.
avatar
fleurblanche
Rayures flamboyantes
Rayures flamboyantes

Messages : 3911
Date d'inscription : 23/06/2010
Age : 49
Localisation : Hémisphère sud

Revenir en haut Aller en bas

Re: Qu'êtes-vous en train de lire ?

Message par Suzanne Smith le Ven 4 Aoû 2017 - 17:14

Pour le jeu oui.
avatar
Suzanne Smith
Rayures apparentes
Rayures apparentes

Messages : 39
Date d'inscription : 27/07/2017

Revenir en haut Aller en bas

Re: Qu'êtes-vous en train de lire ?

Message par Invité le Dim 6 Aoû 2017 - 11:03

fleurblanche a écrit:Je parlais d'en faire un jeu/défi sur ZC, pour les gens qui collectionnent les livres...

Jouer avec des adultes ?
Certainement pas ! Ils se prennent bien trop au sérieux...

Invité
Invité


Revenir en haut Aller en bas

Re: Qu'êtes-vous en train de lire ?

Message par Mymou le Dim 6 Aoû 2017 - 19:33

"Ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n'en n'as qu'une" de Raphaëlle Giordano, pour aider à sortir de la routine.
avatar
Mymou
Rayures timides
Rayures timides

Messages : 21
Date d'inscription : 05/08/2017
Age : 30
Localisation : 06

Revenir en haut Aller en bas

Re: Qu'êtes-vous en train de lire ?

Message par tieutieu le Lun 7 Aoû 2017 - 8:15

Mymou a écrit:"Ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n'en n'as qu'une" de Raphaëlle Giordano, pour aider à sortir de la routine.
Est-ce que tu pourras donner ton avis quand tu l'auras terminé stp?
Il est sur un coin de ma bibliothèque. Je ne m'attends pas à grand chose, de la légèreté avec son titre sur 5 lignes et sa couverture girly.

Lecture du moment : Hygiène de l'assassin d'Amélie Nothomb.
avatar
tieutieu
Rayures apprivoisées
Rayures apprivoisées

Messages : 778
Date d'inscription : 20/05/2016
Age : 40
Localisation : LA

Revenir en haut Aller en bas

Re: Qu'êtes-vous en train de lire ?

Message par Septentrio le Lun 7 Aoû 2017 - 22:25

La Marche de Radetsky de Joseph Roth. J'avais adoré Gauche et droite qui vient de ressortir aux Belles Lettres et celui-là est paraît-il son chef d'oeuvre, alors j'ai commencé. C'est une forme assez surprenante : il s'agit d'une saga familiale mais courte, on passe rapidement sur le destin des personnages, pour rendre plus visibles les connexions entre générations, mais c'est pas mal du tout.


Dernière édition par Septentrio le Ven 11 Aoû 2017 - 9:48, édité 1 fois
avatar
Septentrio
Rayures apparentes
Rayures apparentes

Messages : 64
Date d'inscription : 27/11/2014

http://bevues.wordpress.com

Revenir en haut Aller en bas

Re: Qu'êtes-vous en train de lire ?

Message par tieutieu le Mar 8 Aoû 2017 - 9:04

J'ai terminé Hygiène de l'assassin d'Amélie Nothomb.
Spoiler:
Compte tenu du format, je l'ai lu entre le début et la fin de ma phrase.  Laughing
J'aime beaucoup son écriture, dans celui-ci, comme dans les 3-4 autres de Nothomb que je connais déjà.
Malgré ça, je l'ai trouvé parfois trop long parce qu'il n'y a quasiment que des dialogues et que ça joue tout le temps sur les mêmes ressorts : la rhétorique et la provocation.
Pour ceux qui veulent en savoir plus sur Nothomb, elle y fait allusion au métier d'écrivain et la place de l'enfance.
J'ai bien aimé, mais je ne conseille pas de commencer par celui-là.


Dernière édition par tieutieu le Mar 8 Aoû 2017 - 10:59, édité 1 fois
avatar
tieutieu
Rayures apprivoisées
Rayures apprivoisées

Messages : 778
Date d'inscription : 20/05/2016
Age : 40
Localisation : LA

Revenir en haut Aller en bas

Re: Qu'êtes-vous en train de lire ?

Message par Mily le Mar 8 Aoû 2017 - 9:56

Fini Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur de Harper Lee. Je crois que tout a déjà été dit sur ce livre (traitement des noirs américains pendant la ségrégation). L'ensemble reste léger malgré le thème difficile, puisque l'histoire est racontée par une enfant, sur 4 ans, de 6 à 10 ans.
J'ai eu un peu de mal à rentrer dedans.

en cours : Mon traitre de Sorj Chalandon
avatar
Mily
Rayures apprivoisées
Rayures apprivoisées

Messages : 710
Date d'inscription : 20/02/2017
Age : 36

Revenir en haut Aller en bas

Re: Qu'êtes-vous en train de lire ?

Message par Sapta le Mer 9 Aoû 2017 - 22:43

Les Chants de Maldoror du Comte de Lautréamont Smile quelqu'un l'a déjà affronté ? Assez dur au début, mais O combien éprouvant.

Sapta
Rayures timides
Rayures timides

Messages : 17
Date d'inscription : 05/08/2017
Age : 24
Localisation : Belgique

Revenir en haut Aller en bas

Re: Qu'êtes-vous en train de lire ?

Message par redwoodsquirrel le Sam 12 Aoû 2017 - 23:45

Je viens de finir "Comme des ombres sur la terre", une immersion au cœur de la tribu amérindienne "Blackfeet" de James Welsh. Un vrai coup de cœur!  

Du coup j’enchaîne sur un autre de ses romans "A la grâce de Marseille" qui relate l'histoire d'un jeune Sioux faisant partie de la troupe Wild West Show de Buffalo Bill. L'histoire commence quand le jeune sioux accidenté se retrouve seul dans un hôpital à Marseille abandonné et livré à lui même. Passionnant dès les premières pages!

Voilà sinon je lis également le livre de Mark Bekoff biologiste et spécialiste du comportement animal "Les émotions des animaux". Très intéressant!

redwoodsquirrel
Rayures timides
Rayures timides

Messages : 20
Date d'inscription : 24/04/2017

Revenir en haut Aller en bas

Re: Qu'êtes-vous en train de lire ?

Message par redwoodsquirrel le Sam 12 Aoû 2017 - 23:49

Mily a écrit:Fini : Mille femmes blanches, Jim Fergus. Vraiment pas mal, fini en 24h sans vraiment décrocher. Une lecture que j'aurais aimé prolongé. Heureusement, il y a une suite.

En cours : Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur, Harper Lee. Rien d'original, je me rattrape sur certains classiques.


Mily, si tu as aimé "Mille femmes blanches", je pense que les livres de James Welsh devraient te plaire: "Comme des ombres sur la terre" et "A la grâce de Marseille" Very Happy

redwoodsquirrel
Rayures timides
Rayures timides

Messages : 20
Date d'inscription : 24/04/2017

Revenir en haut Aller en bas

Re: Qu'êtes-vous en train de lire ?

Message par Contenu sponsorisé


Contenu sponsorisé


Revenir en haut Aller en bas

Page 39 sur 39 Précédent  1 ... 21 ... 37, 38, 39

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut

- Sujets similaires

 
Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum