Notre (hyper)empathie face à la mort

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Notre (hyper)empathie face à la mort

Message par johndoe le Sam 18 Juil 2009 - 2:53

Salut les amis,

aujourd'hui je devais passer une après-midi "faisage de merde" avec ma cousine. J'arrive chez elle et elle m'apprend que le père d'un ami à elle, avec qui j'avais passé une après-midi la semaine dernière (première fois que je le rencontrais), est décédé jeudi soir suite à un infarctus. Elle voulait aller voir son ami en question, chose tout à fait normale (désolé je vous raconte ma vie, j'espère que ça saura vous intéresser un minimum), et ne le connaissant que trop peu j'ai préféré rester en retrait. Seulement cet ami nous a proposé de "jouer à la Wii", je cite, peut-être pour tenter de "continuer une vie normale", ou pour simplement se changer les idées, je ne sais pas, et finalement j'ai accepté de venir avec ma cousine (dit autrement, je n'aurais été d'aucun secours s'il aurait fallu sécher des larmes, ce qui ne semblait pas être le but de sa demande de notre venue).

L'ambiance était paradoxalement pas si sombre que ça, même si je me disais plus ou moins en filigrane qu'en réalité cet ami ne réalisait pas ce qui s'était passé, qu'il avait définitivement perdu son père. Je précise que j'ai rencontré son père seulement une fois, le temps d'une poignée de minutes la semaine dernière, et on peut donc grosso modo dire que je ne connaissais vraiment pas cet homme.

Cependant le soir, sa mère (et femme de l'homme décédé) est rentrée du boulot (je l'avais rencontrée elle aussi en même temps que le père) et elle, clairement, avait réalisé. La première fois que je l'ai vue elle m'a fait l'impression d'une femme qui aime la vie, déconneuse, souriante, bref, joyeuse. Et là, la peine, la douleur, la fatigue, la détresse et la lassitude, tout ça pouvait se lire sur son visage.

Elle a commencé à discuter de problèmes matériels (elle et son mari travaillaient ensemble), puis la conversation est devenue plus personnelle. Gêné, voulant éviter tout voyeurisme malsain, et voulant aussi laisser à cette famille endeuillée (ainsi qu'à ma cousine, qui connaissait très bien le père) un peu d'intimité, j'ai préféré me mettre à l'écart. A leur place je n'aurais pas voulu qu'un quasi-inconnu s'incrute lors d'une pareille journée et surtout à un pareil moment.

Avec ma cousine nous sommes ensuite repartis. Ma cousine a pleuré. Ma gorge s'est serrée et j'ai retenu mes larmes, et je les retiens toujours au moment où j'écris ces lignes, non pas parce que je pleure la mort de cet homme que je ne connais pas, mais parce que j'ai sincèrement de la peine pour ces gens qui ont perdu, tous, un être cher. Je me sens cependant et peut-être paradoxalement nul, car j'ai l'impression "d'en faire trop", d'être touché alors qu'en réalité je ne devrais pas. Mais je ne fais pas exprès. J'ai vraiment mal. Il ne s'agit en aucune façon de pitié, seulement d'une profonde empathie pour leur effroyable peine.

C'est horrible de ramener les choses à moi dans un pareil moment, mais je me sens effroyablement nul. Pourtant il ne s'agit "que" d'un homme que je n'ai connu que quelques minutes. Mais la peine de ceux qui restent me touche, sincèrement. L'impression, en fait, de ne pas être à ma place. D'en faire de trop, y compris maintenant en racontant cette chose qui, objectivement, est quelque part "lointaine" dans ma vie (il ne s'agit pas de quelqu'un qui m'est proche au sens littéral du terme). Mais aussi l'impression de ne pas en avoir fait assez non plus, car ces gens dans le malheur ont besoin d'aide, de soutien, mais comment les aider ? D'autant plus que je les connais à peine. Une aide existe-t-elle d'ailleurs quelque part ? Sincèrement j'en doute mais enfin, rien n'empêche d'espérer un peu.

Après en avoir discuté avec ma cousine j'ai décidé d'aller à l'enterrement. J'essaierais de me faire le plus discret possible mais je me dis que, peut-être, un peu de soutien leur fera du bien. Mais d'un autre côté, qui suis-je pour leur apporter un soutien qui vaut quelque chose ? A leur yeux je ne suis que "le cousin de Cécile". Qui suis-je donc pour me prévaloir d'une quelconque importance ? Allez donc savoir...

Bref, je ne sais pas si je raconte tout ça comme il le faut, et il me reste l'impression tenace de "me donner un genre", de ne pas être à ma place, d'en faire trop. Pour la première fois depuis que j'ai conscience de ma zébritude je rencontre la mort quasiment en face. Une mort lointaine, mais une mort qui me touche. J'ai du mal à trouver les mots justes pour décrire mon état, ma situation. Je me sens infiniment triste mais aussi comme un bouffon, qui se donne un genre dans une situation dans laquelle il n'a rien à faire. Mais peut-être y ai-je finalement quelque chose à faire, je ne sais pas, car finalement je suis rentré dans la vie de ces gens il y a une semaine, et je les ai appréciés. Enfin je ne sais pas. L'apparent tact avec lequel j'ai tenté de gérer cette situation (de mon point de vue personnel et presque, osons le mot, égoïste), vouloir leur laisser une intimité à laquelle ils ont justement droit, me mettre en retrait tout en restant présent, etc., me donne en première instance l'impression d'avoir quelque part trouvé les mots justes. Mais c'est tellement pathétique, en fait, de croire ça, comme si ces gens attendaient de moi. Ils ne me connaissent pas, ou à peine, quel soutien pourraient-ils attendre d'un quasi-inconnu ? Que je me pose de telles questions, que je mette en avant mes petits états d'âmes alors que des gens biens viennent de perdre un mari et un père. C'est profondément égoïste, égocentrique et narcissique. C'est en fait, je crois, en ça que je me trouve vraiment nul. De penser à moi alors que ce n'est vraiment pas le moment.

Ce message est, une fois encore, un parfait bordel, et n'a même probablement ni queue ni tête. En fait ce qui m'intéresse dans cette histoire c'est : qu'en pensez-vous ? Ai-je bien réagi ? Qu'aurais-je dû faire ou ne pas faire ? Ai-je vraiment raison de vouloir quand même leur proposer une (si modeste) "aide" ? Ou devrais-je plutôt rester en retrait ? Car je pense aussi à ma cousine, qui est touchée par cette histoire, et je me sens aussi une responsabilité à son égard. J'ai, en fait, l'impression qu'en tant que zèbre, même si je n'ai jamais connu la mort d'un être proche, d'avoir compris leur douleur, à tous (y compris à ma cousine), et je me dis que quelque part le supercalculateur qui me sert de cervelle pourrait leur apporter un peu d'aide, de réconfort. Mais c'est tellement futile, vain et prétentieux d'avoir de telles pensées. Je ne sais vraiment pas quoi faire. Je suis vraiment désolé d'autant centrer sur moi ce topic (je le regrette), mais pour le coup je crois que j'ai vraiment besoin d'un coup de main. Car autant être honnête, ce soir, je suis vraiment malheureux.

Merci à tous, y compris aux simples lecteurs (d'avoir lu "mon" histoire) d'avoir pris un peu de votre temps pour vous taper mes pathétiques états d'âme.

JD

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Re: Notre (hyper)empathie face à la mort

Message par Morgane le Sam 18 Juil 2009 - 4:35

Tes mots me font ressurgir en mémoire quelque chose que j'ai vécu, il y a environ... 3 ans. Mon récit sera exempt de conseil et de réponses, John, mais juste pour m'asseoir, là, à côté de toi... je vais te raconter.

C'est l'été sur Paris et je dégote un job sans intérêt dans une boîte sans intérêt non plus... Je me retrouve dans une pièce étriquée, envahie de bureaux, de chaises, d'ordis, de téléphones et de personnes que je ne connais pas et dont je pressens qu'ils se foutent pas mal de savoir qui est la nouvelle, débarquée là en furie par un recruteur surexcité de me présenter comme une trouvaille miraculeuse, suite à un entretien éclair... Bref, j'entre dans l'arène et je me prends en pleine peau des regards de méfiance-défiance qui me disent "ici, tu n'es pas la bienvenue".
Les banderilles me fragilisent, je le sens mais je ne montre pas. Je fais le job, en silence interne, dans une ambiance assourdissante de voix qui m'agressent. Gestes mécaniques déconnectés du cerveau et j'observe tous ces êtres qui m'entourent, je cherche l'invisible en eux pour tenter de lutter contre l'ennui et la sensation "pas à ma place".
En face de moi, une jeune "beurette" pleine d'énergie et qui assure grav'! Je m'immerge dans sa décontraction et sa facilité apparente à "être". C'est elle sur qui je dois me calquer pour me formater le temps que je tiendrai (pas longtemps) dans cet "endroit". Je capte ce qu'elle "envoie" et je me l'approprie pour 7 heures par jour.

2 jours passent. J'arrive, elle est déjà là. On ne se parle pas, on ne s'est jamais parlé. Elle sourit. La journée roule sur rails de monotonie, puis son portable sonne au fond de son sac. Je bois un café, je fume une clope, j'ai les yeux à l'extérieur, dans les cumulus, et l'esprit embué par la lassitude. Puis, je me connecte à un silence qui me saute au cerveau et me balance un uppercut. Des micro-secondes au ralenti... Je sens, je pressens, ça me transperce! Puis, j'entends un hurlement de douleur qui me déchire encore et je comprends que la mort est là, au bout du fil. Au bout de son fil... Qui? Quand? Pourquoi? Où? Comment? Que faire? Son père, il y a 10 minutes... Le reste, je n'en saurai jamais rien.
La douleur se propage en un éclair et jaillit dans ma cage thoracique. Je ne la connais pas, mais sa douleur, évidemment, je la reconnais. Rien ne ressemble plus à une douleur, qu'une autre douleur... Je ne la connais pas, je ne suis "rien" pour lui dire que je suis là, dans ses larmes et ses cris. Tout va très vite dans un temps figé. Je sens que j'explose en pleurs et que l'éruption me guette. Je vais me cacher pour vomir l'émotion, à l'abri de l'incompréhension qui serait celle des "autres" face à ce phénomène "déplacé" et que j'estime, pour le coup, obscène.

Mais quelqu'un vient me débusquer dans ma cachette et me lance un "c'est pas à toi de chialer, c'est du grand n'importe quoi, ça fait deux jours que tu la connais!" Je tente de m'excuser entre deux sanglots que je retiens de toutes mes forces, je sais bien que cette souffrance n'est pas à moi. J'ai honte. Et je sais que je ne pourrai rien faire, parce qu'elle ne me demandera pas quoique ce soit... Impuissance!

Elle s'est précipité vers ce père envolé en arrachement de son coeur, j'ai senti sa douleur s'en aller dans son sillage et moi, je suis partie de cet "endroit" dans le quart d'heure suivant. Je me suis enfuie, sans explication, et je ne suis jamais revenue.

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Re: Notre (hyper)empathie face à la mort

Message par Syïlis le Mer 22 Juil 2009 - 22:48

Et à la périphérie de cette douleur atomique, à 10 mille kilomètres > elle arrive essoufflée jusqu'à mon cœur, usée par le temps... mais elle arrive quand même... ce n'est qu'une onde de choc dira t-on... la magie de l'écriture.

JohnDoe, je comprend que tu ais eu cette double impression, d'être là pour soutenir mais de faire tache. Il me semble que la conscience qui te dis que tu fais tache elle devrait se taire car elle est venue seulement après que tu ais généreusement décidé d'apporter ton affection (ne serai-ce que lointaine) à cette famille. Après, il est certes possible que quelqu'un d'autre que toi pense que tu n'ais pas ta place à cet endroit au moment où tu y est... mais toi dans ton cœur, quand tu as pris cette décision, il n'y avait pas mal... et bien au contraire il y avait l'envie d'une communion, d'un partage. Tu voulais être là si jamais quelqu'un avait eu besoin de ton épaule ou de tes paroles et je pense que ce n'est pas niable.
J'ai l'impression de parler une autre langue... (pas de toxines pourtant, pas même un peu de café Shocked ). J'espère que ça t'aide un peu, sinon excuse mon inutilité Razz

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Re: Notre (hyper)empathie face à la mort

Message par johndoe le Jeu 23 Juil 2009 - 21:19

Désolé d'avoir lancé ce post et de ne répondre que très mollement. Seulement mes pensées sont un incontrôlable maëlstrom, et il va me falloir un peu de temps pour y remettre de l'ordre. Mais merci à toutes les deux pour vos réponses, elles m'ont été vraiment utiles dans les moments les plus difficiles (malgré tout je peux néanmoins dire que je suis "apaisé" par rapport à ma présence lors de l'enterrement [c'était hier], dans le sens où je me trouve enfin "à ma place" : j'avais peur de vouloir être trop présent, etc., mais j'ai su me mettre en retrait quand il le fallait [enfin je pense], ne pas proposer une "aide" qui, de toute façon, n'est d'aucune utilité et n'est bien souvent là que pour satisfaire un égo. On peut dire que j'ai carrément pris sur moi mais même si c'est douloureux, je pense que ça vaut largement le coût si à côté de ça cette famille a trouvé du réconfort, aussi minime soit-il, en ma présence [et sans vouloir me "jeter des fleurs", parce que ce n'est vraiment pas le moment, je pense y avoir un peu contribué, en rigolant avec eux une fois la tempête passée, pour leur changer les idées, sans compter qu'une présence amicale [car j'ai trouvé obscène tous les "curieux" qui sont venus pour remplir leur mercredi après-midi] leur a peut-être fait aussi du bien]. Ce qui reste par contre certain, et qui fait mal, c'est que quoi que vous fassiez, ce n'est jamais suffisant, c'est dérisoire face à une telle peine. La mort c'est l'impuissance, à tous les niveaux, et c'est probablement ça qui fait le plus mal, à tous les niveaux une fois encore...).

J'ignore si cette longue parenthèse a le moindre sens mais je vous promets de revenir plus en détails lorsque j'aurais réussi à "digérer" (intellectuellement comme émotionnellement) cette horrible journée d'hier...

Merci à vous, vraiment merci.

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Re: Notre (hyper)empathie face à la mort

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